Il est grand temps que les influenceurs-euses arrêtent leur optimisme constant

Ce sera peut-être un article à charge, tout dépend de comment les gens le prendront et surtout de leur propre sensibilité. Il est le résultat de longs mois de réflexion, d’hésitation à l’écrire, de difficulté à trouver les bons mots, les tournures qui ne fâchent pas. Mais dans des moments aussi critiques qu’à l’heure actuelle, l’urgence est telle qu’on réalise -si on l’avait oublié- qu’il n’y a jamais de moment idéal pour mettre les pieds dans le plat. Parfois il le faut, tout simplement.

J’écris cet article pour les influenceurs/influenceuses, pour celleux qui souhaitent le devenir, pour leurs abonné-e-s, pour les autres qui travaillent main dans la main avec cette branche de métiers encore incomprise, souvent nébuleuse, parfois méprisée. Mais où, il y a et il faut le dire, de vraies remarques (constructives) à apporter. Parce que lors de périodes à l’actualité si brûlante, les clivages ressortent et il faut en discuter.

Oui, les influenceurs et influenceuses restent des êtres humains. Des individus avec une vie privée, des goûts bien spécifiques, des avis, des opinions et des convictions qui les regardent. Cependant, lorsqu’on s’érige en prescripteur-trice de tendances, lorsqu’on fait de sa personne sa marque, que ce qu’on est (autant physiquement que ce qu’on montre de son caractère) permet de vendre des produits, de construire des projets -en somme : de gagner sa vie- les frontières deviennent poreuses en termes de discours à tenir sur ses réseaux sociaux. S’il faut s’interroger sur la difficulté à limiter ces deux sphères (ce qu’on veut montrer et ce qu’on veut garder pour soi), à faire comprendre aux gens que tout ne les regarde pas (et qu’accepter la visibilité n’a jamais signifié accorder aux autres de nier l’humanité des gens qu’on suit derrière un écran), il est grand temps de balayer une hypocrisie latente qui permet à bon nombre d’influenceurs-euses de se planquer lorsqu’on a plus que jamais besoin d’eux.

Je suis des blogueurs-euses, vidéastes, instagrameur-euses depuis très longtemps. Comme beaucoup de gens de mon âge, je les suivais lorsque ce n’était même pas envisageable d’en faire un métier. A l’époque, les contenus créés étaient souvent légers mais peut-être plus personnels, moins calibrés et parfois plus spontanés qu’à l’heure actuelle. Puis il y a eu la monétisation, la possibilité d’en vivre, des audiences si incroyables que ces personnes sont passées au presque rang de célébrités (OK, certain-e-s sont des vrai-e-s stars) en mettant en scène leur vie et ce qu’ils/elles sont dans le cadre de leur intimité (même lorsque certain-e-s n’ont jamais partagé beaucoup de leur vie personnelle, le fait de vivre de sa création de contenus donne inexorablement ce côté très « girl/boy next door » qui plaît). Permettre aux gens de vivre de leur passion parce qu’on les regarde, qu’on alimente leur business, amène forcément un revers de la médaille : le fait de devoir rendre des comptes et faire preuve de transparence.

Tout comme les consommateurs-trices aiment connaître dans quelles conditions un t-shirt qu’ils/elles achètent est produit, les internautes sont désireux d’en savoir un peu plus sur ces personnes qu’ils/elles apprécient, qu’ils/elles écoutent, dont ils/elles utilisent les liens sponsorisés ou dont ils/elles achètent les créations. C’est légitime. Si la phrase « acheter c’est voter » est un peu bateau et mériterait d’être nuancée, elle permet tout de même de comprendre assez rapidement qu’il est légitime de vouloir connaître à qui on donne son argent et par conséquent, qui on soutient financièrement.

Au fil du temps, les discours des influenceurs-euses se sont lissés, se sont professionnalisés. Certains bad buzz renforcent le sentiment de devoir faire preuve de prudence sur ce qu’on accepte de dire ou de montrer. Mais à côté, les influenceurs-euses font également le choix totalement conscient de favoriser des discours aseptisés. Des discours qui ne provoquent pas trop de remous, qui ne font pas trop bouger les lignes d’un système capitaliste bien établi dont ils/elles bénéficient largement (et ils/elles ne sont pas les seuls, mais rappelons-le tout de même, ça ne mange pas de pain). Des discours donc, qui au final se révèlent inexistants et permettent de ne froisser aucune marque, aucun-e abonné-e et ainsi, de ne pas trop s’investir.

Une rhétorique se met donc en place, bien rodée, mais au fond, loin d’être honnête. « Je souhaite rester positif-ve« , « ici c’est que du feel good« , « pas de négativité sur mon compte, merci !« . Ici tout va bien dans le meilleur des mondes, pas de sujets qui fâchent et qui clivent. Dans une société où on est sans cesse inondé de flux d’informations parfois (trop souvent) anxiogènes d’une violence qui ne se fait plus rare, où tout le monde s’emporte très vite, cette petite bulle parfaite sans le moindre mot plus haut que l’autre est effectivement alléchante (et très reposante). Nous aimons ces lieux de tranquillité qui permettent de couper de la réalité. Sans être une influenceuse, j’ai moi aussi fait le choix il y a quelques années de diviser mon contenu en plusieurs endroits afin de me laisser des espaces de « respiration » où je peux me recentrer sur des choses plus personnelles, mes passions qui m’aident à m’épanouir où les sujets légers sont pléthores. Si je l’ai fait sans regret, je reste tout même fidèle à ce que je suis : le naturel revient vite au galop et le besoin de partager au plus grand nombre du contenu sur des sujets graves me tient bien plus à coeur qu’un quelconque confort. En grandissant, j’ai aussi appris à mieux formuler mes idées (non pas à les lisser -j’en suis bien incapable-) mais à les verbaliser différemment.

Commencer à faire preuve de convictions, c’est accepter de faire preuve d’une certaine forme d’honnêteté et de suivre une ligne directrice qu’on s’impose soi-même à laquelle il est difficile de déroger. C’est rester droit dans ses bottes et en phase avec qui on est. Pour beaucoup, cela devient donc peut-être un peu moins reluisant et moins glamour que le contenu fun qu’il créé d’ordinaire. Effectivement, c’est contraignant. Lorsqu’on a le privilège de pouvoir ne pas s’encombrer de telles préoccupations, pourquoi le faire ? (ceci n’est pas une vraie question, vous vous en doutez.)

Alors voilà. Le monde change. Des débats culminent suite à des événements particulièrement choquants qui secouent la planète. Et tout le monde n’a pas le luxe de pouvoir fermer les yeux, justement. Dans ces moments, l’optimisme et la positivité n’ont plus leur place. Au contraire, elles peuvent même être insultantes et un vrai doigt d’honneur aux personnes concernées par ces problèmes de société. S’il faut effectivement encourager les gens à agir (en partageant des ressources, des débuts de solution, des mouvements à rejoindre) et ne pas rester dans l’idée que tout va mal et que rien ne pourra changer (d’abord c’est faux et ensuite, insuffler de l’espoir reste vital), il faut aussi que les gens ouvrent les yeux. Certes, le monde va mal pour des tas de raisons différentes et tout le monde le sait… Mais ce n’est pas suffisant de dire qu’on le sait et que c’est terrible (même si cela nous rend très triste et nous fout en rogne). Il faut faire plus.

Faire le choix de l’optimisme dans des moments aussi cruciaux, c’est un choix politique.
Faire le choix du « feel good » lorsque le monde est tout sauf safe, c’est un choix politique.
Faire le choix de ne pas prendre la parole pour conserver des contrats avec des marques, c’est un choix politique.
Faire le choix de ne pas prendre la parole pour ne pas perdre d’abonnés, c’est un choix politique.
Faire le choix de se taire face à des injustices, c’est un choix politique.

Faire tous ces choix, c’est choisir politiquement de se placer du côté des oppresseurs et de refuser de s’élever contre les injustices.

Personne ne vous demande de longs discours, ni de devenir le-la porte parole de ces sujets. Trouver les mots justes est déjà souvent difficile, dans de tels moments c’est encore plus le cas. Quand on commence à peine à s’intéresser à ce genre de problématiques et à s’éduquer dessus, toutes nos certitudes s’effondrent. Prendre le temps de les reconstruire est un long chemin mais qu’il n’est jamais trop tard de commencer à emprunter. Ce que les gens vous demandent c’est d’utiliser votre voix pour montrer que vous comprenez la gravité de ce qu’il se passe, que vous avez décidé de vous investir, d’évoluer à votre tour et que vous soutenez les personnes victimes de ces horreurs. Ce que les gens vous demandent, c’est d’utiliser votre audience pour porter les voix de personnes qui traitent de ces sujets depuis des années, qui les maîtrisent et qu’il vous est possible de mettre en lumière.

Voilà le choix politique que vous pouvez faire.

Je le répète, mais il n’est jamais trop tard même quand on est un-e influenceur-euse. Tout le monde passe par ces moments où on ouvre les yeux et où la réalité nous frappe en plein visage. Au-delà des sujets qui ne nous concernent pas, cela peut arriver sur des sujets qui nous touchent personnellement mais où on était incapable de réaliser tout ce qu’il y avait derrière (pour moi, je pense au féminisme). Mettre les mots dessus est libérateur mais c’est aussi dur et bouleversant. On passe par beaucoup de phases, parfois on change d’avis, on évolue, on doute, on s’interroge. On n’a pas toujours les réponses, ensuite on se persuade qu’on l’a et puis on ne sait plus trop. Mais on a des mots, des outils pour en discuter et faire l’effort de partager à ce sujet peut être salvateur. Pour soi et pour les autres. Car tout ceci demande une prise de conscience collective dans laquelle on doit s’investir. Et on fera des erreurs, bien sûr qu’on en fera, mais cela fait partie de notre évolution. Si mes idées féministes ont beaucoup évolué, la manière dont j’en parle et dont je veux partager mes convictions également. C’est normal et surtout, nécessaire.

Certain-e-s aimeront toujours vous faire croire qu’ils/elles sont né-e-s « woke » (éveillés politiquement). D’autres se targueront d’avoir tout compris avant tout le monde et d’avoir eu la chance de baigner dès l’enfance dans un milieu militant/éduqué à ces enjeux politiques et de n’avoir pas eu besoin d’une quelconque remise en question. Tant mieux pour eux ! Ce n’est pas le cas de la majorité et en réalité, on s’en contrefiche. Ce n’est ni une course ni un concours. Personnellement, l’investissement politique des jeunes adolescent-e-s des nouvelles générations m’épatent : à 16 ans, je n’avais pas une telle présence d’esprit et je ne m’intéressais pas du tout à ces sujets ! Cela s’est fait plus tard, timidement vers 19 ans pour évoluer au fil du temps (j’en parlais dans un article sur ce blog). Il n’est jamais trop tard ! Ce qui importe c’est ce que vous décidez de devenir et le chemin que vous désirez prendre. Ce qui importe c’est que vous décidez de faire en réalisant vos erreurs, les idées préconçues que vous avez pu croire ou suivre sans même parfois y réfléchir réellement. Tout simplement parce que l’ordre établi pousse à croire que « c’est comme ça et pas autrement« . Ce qui importe ici, c’est ce que vous décidez de faire de la visibilité que vous avez et vers quoi vous désirez tendre.

Ajout 09.06.20 :

Un retour sur quelques remarques revenues sur les réseaux sociaux depuis la publication de l’article (je préfère dissiper les éventuels malentendus).

  1. Cet article ne fait la morale à personne. Il suffit de s’attarder sur les premiers paragraphes où je rappelle les difficultés que peuvent engendrer le métier d’influenceur-euse pour le deviner.
  2. Si vous avez l’impression qu’on vous culpabilise, je ne suis pas responsable de ce sentiment. La culpabilité est un ressenti, un sentiment d’inconfort que nos propres contradiction provoquent. Si vous le ressentez, cela peut être le moment de faire un peu d’introspection ? Beaucoup de gens passent par là, personne n’apprécie vraiment ça. Ce sont des choses qui arrivent.
  3. Quelques personnes m’ont dit que les influenceur-euses n’ont pas à se positionner en donneur-euses de leçons ni faire la morale. Je trouve vraiment dommage de résumer les questions politiques et sociétales de cette manière. C’est en avoir une vision biaisée qui montre l’ampleur du problème.
  4. Je sais très bien que le web est assez vaste pour suivre des comptes que je trouve pertinents et que je peux laisser les gens faire ce qu’ils veulent. Mais j’estime avoir moi aussi le droit de m’exprimer et si ces différents espaces s’entrechoquent, se croisent et que les discours se confrontent… c’est qu’il y a de réelles discussions à avoir, non ?
  5. Il n’y a aucune injonction de ma part à quoi que ce soit. Et je trouve malhonnête de le présenter ainsi quand je ne vise personne directement (de manière nominative) mais un ensemble de discours et de pratiques.
  6. J’entends tout à fait le malaise à parler de ce qu’on ne maîtrise pas. Je le répète : personne ne demande un grand discours ou une dissert’ de 20 pages. J’ai même bien souligné la possibilité d’utiliser son audience pour mettre d’autres voix en avant, d’autres comptes, d’autres réseaux, d’autres ressources.
  7. Un article ne pourra jamais parler à tout le monde et c’est dommage de tendre vers ça. J’utilise les techniques de discours qui fonctionnent sur moi, tout simplement : bousculer un peu, mais rappeler que tout reste possible et à construire, que la porte reste ouverte pour celles et ceux qui veulent bouger les choses, même si au début ils/elles ont tourné le dos.
  8. Peace.

12 commentaires

  1. Quel bel article et quelle belle réflexion 🙌🏼

    Les influ littéraires sont ceux qui me hérissent le plus. J’ai choisi, sur mon blog, de présenter uniquement des livres que je conseille et de privilégier les petites maisons d’éditions. Mais sur mon compte Instagram, je ne mâche pas mes mots. Je me suis fait laminer!! Notamment par des influ Albin Michel qui ont rameuté toute leur clique pour me faire comprendre, assez méchamment, que les propos étaient déplacés. Je n’ai plus 15 ans et j’ai tourné cette page assez rapidement, mais j’imagine les dégâts que des influ peuvent faire sur des personnes plus fragiles. Il faut avoir les épaules pour ouvrir la bouche. La polémique ne fait jamais l’unanimité.

    Ce qui me chiffonne le plus dans la position d’influ c’est qu’ils vendent facilement de la merde et occultent la qualité.

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    1. Merci Emmanuelle. Concernant ton commentaire, je pense que cela dépend des influenceurs. Certains font des efforts pour être les plus honnêtes/transparents même s’il faut, en tant qu’internaute, rester vigilant. Il y a effectivement un réel problème à se poser sur sa responsabilité vis-à-vis de sa communauté et son poids lorsqu’on « visibilise » quelqu’un avec qui on est désaccord. L’équilibre peut être dur à trouver par moments.

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  2. Une question candide, qui va en étonner plus d’un, pkoi je suis totalement hermétique, imperméable a tout ça. Vous n’êtes pas dans le monde réel, ce n’est pas possible. Et qui sont les soi disants influencés au juste !!! Faut redescendre tout autant que vous êtes hein !!

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    1. c’est un simple mot qu’on peut très facilement remplacer par « leader d’opinion » si cela vous hérisse autant… je vous conseille les travaux de Lazarsfeld et Katz pour en apprendre plus sur le sujet. bonne soirée

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  3. Hello, merci pour cet article !
    Je trouve ça important d’en parler, et je comprends qu il faille du tact sûrement.. Mais est ce que ce n’est pas un peu réducteur de prendre autant le sujet avec des pincettes : tout ce qu on suit, achète, consomme est bien à l’origine de cette société capitaliste critiquee.. Dommage donc d’alléger ce lien de causalité en disant qu’ « acheter c’est voter » est bateau, parce que ça ne l’est pas du tout.. Preuve en est l’impact des influenceurs dénoncé ici. Enfin voilà je trouve ça hyper important d’écrire à ce sujet, mais peut être qu’à force de nuancer on peut se dire « bof pas tant important finalement », alors que je crois que c’est tout le contraire que tu veux fzire passer dans ton article. Bonne continuation !

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    1. Je ne prends pas de pincettes, je pense juste qu’il est une hérésie de tout résumer par « acheter c’est voter » dans une société capitaliste où les plus pauvres n’ont pas forcément le même monopole de la consommation que les plus riches.
      Tout le monde n’a pas les mêmes choix (quoi que le libéralisme aime faire croire) et les classes les plus aisées peuvent porter autant de grands discours qu’elles veulent sur le « consommer mieux/+ responsable » (à la différence de ceux qui ne peuvent que consommer du mass market), en prétextant qu’acheter c’est voter, il n’empêche qu’à la fin de la journée, ces classes aisées consomment/polluent tout de même plus que ceux qu’elles pointent du doigt.
      have a nice day !

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  4. Salut Sophie,

    Je viens de découvrir ton compte sur insta et à travers lui ton blog 🙂

    Ton article est intéressant et je rejoins tes réflexions sur de nombreux points. J’ai du mal avec les discours qui se veulent exclusivement « feel-good » et « positifs » et avec « l’happycratie » pour reprendre les termes d’Eva Illouz et Edgar Cabanas. La dichotomie (qui existe dans la « vraie vie » mais qui se retrouve exacerbée sur le net, j’ai l’impression), qui voudrait qu’on ait d’un côté « le flux de négativité » et de l’autre « la petite bulle de bonheur » m’exaspère d’ailleurs au plus haut point. Je crois qu’on peut tout à fait se sentir mal ou agacé·e par des discours pourtant à priori « positifs » tout comme on peut parler de sujets qui fâchent sans plomber le moral ou insulter tout le monde.

    Je partage également ta vision du « tout est politique » et je me demande d’ailleurs si cela n’explique pas peut-être en partie pourquoi les « influenceur·euses » refusent parfois de se prononcer. Notamment ceux et celles dont c’est le métier. On entend souvent qu’il ne faut mieux pas parler politique avec ses collègues et au travail de manière général et les réseaux sociaux c’est leur travail alors quoi de plus « normal » qu’ils et elles n’affichent pas leurs opinions politiques « au travail » finalement ? Ou du moins rien qui ne pourrait être jugé trop « clivant » ou « radical » ou « négatif » ?

    Mais comme tu le dis cela peut changer, j’aime bien ton « bousculer un peu, mais rappeler que tout reste possible et à construire ». Je serais vraiment curieuse de lire des points de vue « d’influeur·euses pros » à ce sujet et j’espère que ton article suscitera des discussions à ce sujet, je m’abonne pour suivre les prochains commentaires !

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