Réfléchir à nos discours sur la mode éthique (et l’écologie en général)

Sur mon blog personnel, j’ai annoncé ma grande résolution de 2020 : je stoppe la fast-fashion afin de me tourner vers une mode plus éthique, responsable et écologique en phase avec mes valeurs. Dans mon article, j’y explique pourquoi j’ai mis un certain temps avant de sauter le pas mais pour certains points, moins personnels, écrire par ici me semblait plus adéquat. En effet, je m’intéresse à la slow fashion et aux questions écologiques qui entourent le domaine de la mode depuis un certain temps.

J’ai lu des articles, visionné des documentaires et depuis un petit moment, j’assiste (avec joie !) à l’essor de comptes Instagram qui abordent le sujet. J’y apprends énormément et je suis ravie de voir de telles initiatives émerger et avoir autant de succès. Cependant, certaines prises de paroles me gênent profondément parce que je suis en désaccord avec la manière dont certaines réflexions y sont développées. Cela pourrait être anodin mais je pense, qu’au contraire, cela peut créer des divergences politiques qu’on ne peut sous-estimer. Dans cet article, je partage avec vous ce que j’avais besoin d’écrire :

Une démarche individuelle ne peut pas supplanter une démarche collective

C’est selon moi le point fondamental de chaque action dont le but est de changer le monde : certes, beaucoup de luttes sociales n’ont pas été remportées par une majorité de personnes mais bien par une minorité active qui a su se battre et aller jusqu’au bout. D’où le fait de rappeler que les plus grandes victoires politiques n’ont pas été remportées en demandant poliment et en attendant sagement qu’un miracle se passe. Cependant, ces personnes n’ont pas agi chacune de leur côté pour leur propre petit bien-être personnel.

S’il me semble primordial de rappeler ce point c’est que les micro-actions écologiques ne peuvent pas remplacer celles à un stade plus global (à grande échelle, collective, nationale ou internationale). S’intéresser à ce que les partis politiques proposent (si ce genre d’organisation politique vous parle), les collectifs, les associations, des ONG etc., y adhérer, y participer, les financer, soutenir leurs moyens d’action et diffuser leurs prises de parole sont des initiatives qu’il faut encourager.

Cela ne vous empêche pas de continuer d’acheter en vrac, de faire vos propres produits ménager, d’acheter de seconde main et d’emporter toujours avec vous un tote bag afin de réduire au maximum vos déchets. Mais même si chaque petit pas est une intiative louable, il y a une vraie réflexion à adopter sur le système dans lequel nous évoluons. L’écologie ne peut gagner dans une société libérale et capitaliste où l’ultra-consumérisme est notre credo. Il faut faire pression, il faut (si on le peut) manifester, porter sa voix, et saluer toutes les initiatives qui cherchent à résister face au pessimisme ambiant.

S’agissant de la mode éthique, il me semble donc peu pertinent d’en acheter et de l’encourager si vous considérez cette démarche comme une finalité. Or, à mon sens, le fait de chercher à s’habiller de façon plus durable en valorisant des marques responsables doit plutôt être le résultat logique d’un cheminement plus global. On ne peut pas, en 2020, avoir l’impression de faire sa part parce qu’on achète Made in France sans avoir de position claire (et critique) sur le fonctionnement économique et politique de notre société.

De mon côté, si j’ai fait le choix d’en parler (en partie) sur mon blog personnel c’est justement pour faire la part des choses. J’ai envie de parler du vêtement d’un point de vue esthétique, du plaisir que cela me procure de réfléchir à mon style, mais… j’ai aussi besoin d’en parler par ici pour aborder d’autres questions qui vont au-delà des marques qui sont sur la bonne voie, sur mes derniers coups de coeur etc. Histoire de redonner un peu de substance à toutes ces discussions.

Plus qu’une question de discours « culpabilisant » ou « moralisateur », le problème se trouve dans la manière de partager des idées

« C’est super simple ! », « plus d’excuse », « si je peux le faire, tout le monde le peut ! », « il y a des ressources partout en ligne » et… autant de petites phrases anodines qui, mises bout à bout ne peuvent convaincre que les personnes déjà convaincues. Vous le savez déjà mais je n’ai pas de problème particulier avec les discours radicaux qui nous poussent un peu dans nos retranchements. Je sais aussi que certaines initiatives ne cherchent pas forcément à attirer de nouvelles personnes pour qu’elles adhèrent à nos idées mais plutôt à communiquer auprès de personnes déjà sensibles à ledit sujet. Tout ça, j’en ai bien conscience.

Par contre, il me semble important de rappeler que tout ce qui nous semble simple et évident ne l’est pas pour tout le monde. D’abord, penser que tout le monde sait chercher une information de manière pertinente (et en extraire les bonnes informations) sur Internet, est une grossière erreur. D’ailleurs, avant d’être capable de chercher quelque chose en ligne, encore faut-il avoir l’idée de le faire et savoir comment formuler sa question. Sur les réseaux sociaux, les bulles informationnelles créent par les algorithmes filtrent les informations et biaisent le contenu auquel chaque internaute peut avoir accès.

Un exemple qui me vient à l’esprit est celui de la consommation de viande. Je suis déjà tombée sur le compte d’une instagrammeuse qui mettait en avant qu’elle n’achetait que de la seconde main. Elle avait un discours très bien rôdé, expliquant pourquoi acheter du neuf lui semblait une hérésie et encore plus quand il s’agissait de mass market puisque tout est désormais trouvable d’occasion. Personnellement, je ne suis pas entièrement d’accord avec elle : je pense que, si on le peut, il est salvateur d’encourager les commerces qui cherchent à proposer des alternatives. Au delà de ça, j’étais très surprise par les phrases un peu catchy qu’elle assénait sans cesse concernant la mode éthique alors qu’à côté, elle avait une prise de parole bien plus bienveillante et moins critique sur sa propre consommation de viande. Je ne lui reproche rien du tout, je vous rassure, mais je pense que cette propre différence de jugement (alors que les chiffres montrent l’importance cruciale de revoir notre alimentation) témoignait de sa propre dissonance cognitive et à quel point elle était plus à même d’être intraitable sur un sujet où elle était à l’aise à la différence d’un autre. Alors que de mon côté, mon cheminement est inverse : être végétarienne a été plus simple que de prendre de vraies résolutions concernant mon rapport au vêtement. Parce que j’étais plus à l’aise concernant mon alimentation. Je pense qu’il est important de se rappeler de nos propres faiblesses et difficultés afin de savoir faire preuve d’humilité.

Enfin, en tant que femme et en tant que féministe, il me semble contre-productif de créer des discours moralisateurs concernant les questions environnementales notamment (dont la mode éthique fait partie). Pour appuyer mon propos, je ne peux que vous encourager à visionner cette (courte) vidéo de Coline où elle aborde le sujet de la « charge morale » : comme la charge mentale, la charge morale (se soucier de notre planète, de mettre en place des démarches écologiques au sein du foyer pour le bien-être familial, etc) pèse énormément sur les femmes. D’ailleurs, je parlais déjà de ces injonctions il y a quelques années dans un article sur le minimalisme.

La mode reste un enjeu de classe, la mode éthique créé une nouvelle façon de se distinguer

Bien souvent, quand on parle de mode, d’élitisme et de distinction, l’exemple le plus parlant repose sur le luxe ou en tout cas le prix d’un vêtement. Marque peu accessible, logo apparent, monogramme imprimé (très à la mode à une époque), ces éléments permettent d’avoir le sentiment d’appartenir à un groupe et à une certaine classe sociale et ainsi de se démarquer des autres. Cependant, on remarque de plus en plus qu’un effet pervers se développe au sein de la mode lorsqu’entre en jeu les questions environnementales. La mode éthique permet également de se distinguer puisque désormais, la valeur d’un produit se joue sur son impact écologique. Sans parler de tendance (il y a tout de même pire comme effet de mode) on doit tout de même s’interroger sur ce changement de paradigme. C’est plutôt l’image qu’on renvoie et la manière dont on construit son identité et sa propre valeur qu’il est important de questionner. Le vêtement éthique devient à son tour une manière de se positionner.

Il n’est donc pas étonnant de voir les prix grimper dans le domaine du vêtement de seconde main et du vintage qui fait également partie de la mode éthique. Certes, la qualité a un coût : pourquoi un vêtement d’occasion devrait être à un prix ridiculement bas si celui-ci est d’excellente qualité, en bon état et qui plus est, a demandé un certain travail de recherche à son vendeur/sa vendeuse ? Cependant, croire qu’on ne paye ici que le vêtement et la sélection derrière est une erreur. Non, on paye aussi l’image que renvoie le vintage et ce que cette nouvelle manière de consommer implique comme moyen de se distinguer vis-à-vis de celles et ceux qui continuent d’opter pour des marques de mass market, qui ont une valeur « morale » moindre.

Bien entendu, la seconde main reste accessible : on peut trouver des pépites sur des sites d’occasion et même en friperie à des prix défiant toute concurrence. On peut même ne pas chercher à trouver des pépites et simplement y aller pour la base : trouver de quoi s’habiller (et pour rappel, ça reste très fréquent..). Ce que je veux dire par là c’est qu’une distinction se créé également entre celles et ceux qui achètent en occasion des vêtements hauts de gamme, qui recherchent un certain style, certaines pièces et celles et ceux qui se tournent vers des vêtements dont le but est purement fonctionnel. Ce n’est pas seulement l’apanage des marques dites « clean ». La mode éthique n’invente donc rien en termes d’inégalités mais les nouveaux modes de distinction qui y émergent poussent à adopter un regard critique. Si cela vous intéresse, voici un article passionnant sur la gentrification de la fripe.

Je vous avoue n’avoir pas forcément de conclusion toute fait ni de piste d’amélioration à apporter là de suite. Je pense qu’au fur et à mesure de mon propre cheminement, je vais faire au mieux et valoriser ce qui me semble le plus juste.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

2 commentaires

  1. Bonjour, je découvre ton blog aujourd’hui au travers d’une vidéo sur les séries télés. Et j’ai été agréablement surprise partageant tes valeurs. Et je te rejoins sur le tout est politique.
    J’ai depuis plus d’un an arrêté d’acheter du neuf et depuis quelques moi j’essaie de réduire également ma consommation tout court. Car pour moi écologie sous entend sobriété et sortir du capitalisme donc du système de consommation qui nous conditionne. Avec le seconde main ou la mode éthique, on a tendance à rester dans ce système. Le capitalisme s’adapte toujours et fait des thèmes de l’écologie un nouveau business. Au-delà des questions de la fast fashion ou de la mode éthique, je trouve qu’il faudrait surtout questionner notre rapport à la mode notamment en tant que femmes.
    Au plaisir de te lire ou t’écouter

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