Qui discutera de la masculinité ?

J’ai énormément hésité à aborder ce sujet. Non pas que je pense avoir tort mais plutôt que je crains de mettre les pieds dans le plat et de mal m’exprimer. Mais après un (très) long temps de réflexion, il me semble avoir trouvé les mots justes pour expliquer mes doutes et mes craintes concernant ce sujet. Depuis quelques années, discuter de la « masculinité » a le vent en poupe et cette thématique, qui sortait peu des milieux universitaires auparavant, se vulgarise et se popularise de plus en plus. Cependant, il m’arrive de ne pas être forcément d’accord avec la manière dont le sujet est abordé.

Je me permets de faire une brève définition afin d’être sûre que nous parlons bien du même sujet. Par masculinité, j’entends toutes les études et recherches concernant les hommes (à ce qu’un homme doit être socialement, aux valeurs/qualités/normes qu’on lui attribue). Il est intéressant de noter que la masculinité est un sujet qu’on retrouve beaucoup dans les sciences sociales, plus particulièrement celles cherchant à répondre aux problématiques féministes (comme quoi, les recherches dites féministes ne s’intéressent pas qu’aux hommes comme certains détracteurs le sous-entendent en permanence).
Avec les multiples scandales et revendications féministes mises sur le devant de la scène ces dernières années, les questions autour de la masculinité (comment nous élevons les garçons, comment les pairs masculins jouent un rôle dans l’entretien de normes virilistes, les revendications de groupes antiféministes, etc.) sont plus que jamais d’actualité, interrogées et analysées. Je suis tout à fait d’accord avec le fait d’en discuter car il y a urgence sur ces questions. D’ailleurs, je pense qu’il est même très important de se réapproprier ces questions pour contrer des discours masculinistes venant d’autres groupes foncièrement opposés aux droits des femmes et qui ont tendance à grandir en termes de visibilité.

Au fil du temps, de multiples podcasts sur la masculinité ont vu le jour. Il y en a eu de plus en plus, fleurissant un peu partout sur la toile. Et puis il y a eu celui de trop (dont je ne me souviens même plus du nom mais je refuse de toute manière de lui faire de la pub), qui s’était abonné à mon compte Twitter et qui a cristallisé certaines critiques que je gardais pour moi. Ce podcast sur la masculinité donc, était tenu par deux garçons expliquant leur choix de discuter eux aussi de leur place en tant qu’hommes dans la société, de leur vécu, de témoignages, etc. Mais attention (et ils insistaient bien sur ce point), ce podcast ne serait pas politique.
Je vais vous le dire très honnêtement, en lisant leur description très enthousiaste de leur projet, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai eu l’impression que mes craintes et réticences de ces derniers mois se matérialisaient sous les yeux. Comment peut-on, en 2019, avec toutes les ressources féministes existantes, décider de créer un podcast parlant de masculinité (pas seulement un podcast tenu par des hommes sur les hommes hein, mais de masculinité, ce qui est bien plus précis) en le dénuant de tout propos politique ?
Vous allez me répondre que ce podcast est une exception. Certes. Cependant, un certain nombre de podcasts sur le sujet sont tenus par des hommes. Pas tous, oui. Mais quand ils ne sont pas tenus par des hommes, la parole leur est très largement donnée. Vous allez me dire : c’est logique, on parle d’eux ! Pourtant, je persiste : il y a des pratiques éditoriales et discursives qui doivent être remises en question (et ce par pure honnêteté intellectuelle,).

Les mouvements féministes ont eu à cœur de donner plus de visibilité aux discours de chercheuses et/ou militantes qui connaissent, maîtrisent leur(s) sujet(s) et qui ont souvent une véritable expérience à apporter. Cette démarche a pour but de recentrer le sujet sur les femmes, de permettre de briser des sujets tabous, de mettre en lumière des thématiques ignorées mais aussi de rappeler que les hommes n’ont pas le monopole de la parole. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant si ce sont dans les milieux féministes que beaucoup de sujets de recherches autour de la masculinité ont pu émerger, puisqu’en s’interrogeant sur certaines normes de domination établies, on opère déjà un premier pas pour les remettre en question. Or, ici, une rhétorique que je trouve fallacieuse s’est peu à peu implantée : puisque les milieux militants déclarent que les personnes concernées sont les premières à pouvoir prendre la parole, les hommes peuvent donc de toute évidence lancer des podcasts où ils sont leur propre sujet, non ?
Bien sûr que personne ne va interdire à qui que ce soit de lancer son propre podcast ! Cependant, je m’interroge sur la pertinence d’une telle initiative. Peut-on parler de façon objective et éveillée de sa condition de dominant dans un podcast qu’on va créer et diriger ? Prenons un autre exemple : imaginons un podcast qui parlerait des personnes très riches (par exemple des 1% de la population) qui se définirait comme « éveillées » sur leur propre position sociale, leurs privilèges et ce qu’elles renforcent comme système de domination : ce podcast serait-il forcément pertinent ? Aurait-il une quelconque utilité ?

Pour en revenir à notre sujet (mais je vous encourage à transposer tout ce que je vais dire en prenant l’exemple des personnes très riches, du mépris et des violences de classe si cela vous aide), plusieurs limites se dessinent concernant ces podcasts :
Déjà par la façon dont se construit la ligne éditoriale et les discours qu’on y entend. Il est très difficile de faire un véritable travail d’introspection surtout sur ce genre de questions. Quand on raconte un témoignage, même s’il se veut le plus honnête, ne cherchons-nous pas à quand même garder le contrôle de notre image et si possible en la rendant positive (ou du moins, en ne l’altérant pas trop) ? Allons-nous réellement raconter des paroles, attitudes, pensées extrêmement sexistes et ce de la manière la plus transparente possible ? Le choix de nos mots, des détails qu’on omet, de l’anecdote qu’on raconte, ne sont-ils pas déjà des éléments à prendre en compte ?
Concernant d’autres sujets comme les émotions, la sensibilité, etc. : y a-t-il un intérêt particulier à ce que des hommes en témoignent ? J’entends par là de façon individuelle puisque parmi ces podcasts la mode est souvent au témoignage : on invite un ou plusieurs hommes (mais ils sont souvent seuls) et ils nous racontent leur vie, de façon transparente certes, mais au travers de leur regard (subjectif donc -même si éveillé sur ces questions). Or, à mon sens, la masculinité n’a peu d’intérêt à être discuté, raconté et interrogé si un travail « macro » n’est pas finalement réalisé à chaque épisode. Certes, l’ensemble des épisodes d’un podcast mis bout à bout peut sûrement donner quelques éléments… Cependant, je trouve qu’il y a un vrai déséquilibre entre le nombre de podcasts se focalisant sur des témoignages et ce proposant quelque chose de plus global.
Enfin, s’agissant de la visibilité de ces podcasts : le monde journalistique et médiatique favorisant les hommes (ce n’est pas le seul domaine où les inégalités professionnelles persistent, j’entends bien) et privilégiant encore beaucoup le réseautage, n’est-il pas plus simple pour eux de lancer leur podcast, de s’assurer une certaine visibilité voire même son succès ? Je n’ai pas de chiffres concernant cette question, elle reste donc une simple hypothèse (et pour le coup, elle dépasse le sujet de la masculinité pour englober les podcasts et contenus journalistiques de manière générale). Par ailleurs : comment sont choisis les personnes qui témoignent ? Je ne doute pas du travail de recherches de certains journalistes mais pour les podcasts qui ne sont pas tenus par des personnes du métier, est-on plutôt dans le réseautage, justement ? J’invite les copains, les potes croisés en soirées avec un peu de visibilité, etc. ?
Selon moi, ces limites montrent que des sujets extrêmement importants sont petit à petit réappropriés par ceux ayant déjà le monopole de parole… ce qui explique une dépolitisation du propos, avec des podcasts refusant de fournir un discours critique et politique.

Que faire, donc ? Voici quelques pistes que je vous invite à explorer (et je vous laisse en partager d’autres dans les commentaires, bien entendu) :
Privilégier les podcasts sur la masculinité créés et dirigés par des femmes afin de mettre en visibilité leur travail mais aussi pour avoir l’assurance d’une direction éditoriale ayant à cœur de proposer un réel travail critique, en toute transparence.
Opter pour des podcasts qui donnent une place de choix aux travaux d’universitaires, de journalistes spécialisé-e-s sur les sujets en question, de militant-e-s voire même d’artistes ayant fourni un travail créatif notable sur la thématique en question. Non pas pour une question de légitimité intellectuelle ou parce que ces personnes seraient plus importantes à écouter mais plutôt pour le regard global et systémique que leurs observations et recherches apportent. Les épisodes qui se contentent d’être des témoignages peuvent être intéressants à écouter s’ils sont bien construits mais je trouve qu’on se retrouve vite limité si on désire réfléchir à ces questions.
S’intéresser aux podcasts abordant d’autres sujets que ceux propres à la masculinité hégémonique en incluant d’autres représentations de la masculinité (les hommes gays, les hommes bisexuels, la transidentité, etc). Choisir des podcasts qui comprennent les dynamiques intersectionnelles (le genre et les questions raciales, le genre et la classe sociale, etc.) permettant ainsi de privilégier des discours réellement alternatifs, apportant de véritables remises en questions et de nouvelles réflexions.
J’ajoute que ces pistes peuvent s’adapter à d’autres types de podcasts, bien entendu ! Mais ici, elles me semblent les plus évidentes voire même nécessaires.

Comme je n’aime pas trop passer pour une prescriptrice, je ne vais pas vous proposer des podcasts qui me semblent cocher toutes ces cases. Je préfère laisser à chacun et chacune faire, à partir de ces propositions, ces propres choix en fonction de ce qui lui semble pertinent.

Avez-vous des podcasts à recommander concernant la masculinité ?

Que pensez-vous des discours produits en ligne autour de ces sujets ?

Je suis Sophie, et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie).

9 commentaires

  1. Effectivement c’est pour moi tout l’intérêt du podcast Les Couilles sur la table d’avoir évité la succession de témoignages personnels en problématisant soigneusement chaque épisode mais aussi l’ensemble du podcast finalement. Même quand il y a des témoignages c’est toujours remis en perspective avec d’autres travaux, avec une vision plus large, plus macro comme tu dis. Si on prend un autre exemple, le compte Tu bandes, c’est un peu différent car c’est un compte tenu par un mec, qui est déjà davantage dans la démarche de montrer les souffrances ou les questionnements des hommes (mais pas seulement car il publie beaucoup de témoignages de femmes aussi). Parfois ça peut me déranger un peu quand il y a des témoignages de mecs qui ont tendance à recréer une symétrie fictive (moi aussi j’ai souffert à cause d’une femme etc), mais j’ai constaté qu’il prenait des précautions par rapport à ça. Ce que ça m’a apporté à titre personnel, c’est surtout le fait de réaliser que je n’avais jamais vraiment discuté avec des amis de leur ressenti vis à vis de leur position d’homme, et de la façon dont ce ressenti avait évolué. Et en le faisant j’ai eu des discussions vraiment intéressantes, et ça les incitait aussi à verbalise ça. De ce point de vue, c’est une bonne chose, mais pour autant je ne vais pas passer mon temps à écouter des podcast où des hommes témoignent effectivement… D’autant que le terrain est vraiment glissant, on peut vite passer d’une posture “critique de la masculinité” à un espace d’entre soi où il s’agit de se plaindre ensemble de la difficulté d’être un homme

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    1. Oui, c’est un podcast passionnant ! Je ne connais que de nom le compte Instagram que tu cites, j’irai voir of course ! C’est vrai que tu me fais réaliser que ce sont des discussions que je n’aies pas régulièrement (maintenant je m’interroge, je vais essayer de corriger ça car cela a piqué ma curiosité !). Merci pour ton commentaire (ils sont toujours si pertinents !).

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  2. Merci pour ton article j’adore le podcast les couilles sur la table qui est extrêmement intéressant. Comme toi je me sens un peu gênée cependant que les podcasts sur le sujet se multiplient… même chose j’ai l’impression d’entendre de plus en plus souvent des femmes dire qu’elles sont féministes mais qu’elles aiment les hommes et qu’il faut les inclure, qu’on est plus dans les années 70. Alors oui ça peut être utile/ intéressant de les inclure dans certains cas ou pour certaines raisons, mais en faire une obligation ? Et le fait d’aimer ou non les hommes n’a pour moi aucun rapport avec le féminisme. On ne parle pas d’amour mais d’égalité, de société.

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  3. Merci pour cet article très intéressant.
    J’ai deux podcasts à recommander: Les couilles sur la table qui répond à tes critères 1 et 2 (dirigé par une femme, avec des invités universitaires, journalistes, etc…) et mansplaining qui remet en cause la masculinité telle qu’elle est montrée dans les films.
    Et j’attends avec impatience d’autres recommendations! 🙂

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