Pourquoi le journalisme féministe est une nécessité

Vous avez sûrement entraperçu quelques unes de ces femmes dans les médias : du collectif « Prenons la 1 » à la nouvelle rubrique « Meufs » sur Buzzfeed ou encore le célèbre Tumblr « Les mots tuent », le journalisme féministe semble faire son petit bout de chemin dans le monde de l’information et de l’actualité. Sans surprise, ces initiatives féministes ne plaisent pas à tout le monde et pourtant, leur existence est plus que jamais nécessaire et il est grand temps de revenir sur quelques idées reçues…

1. Penser qu’étudier le genre et  le journalisme est inutile est absurde

Rappelons-le (de nouveau) : il est temps d’arrêter avec cet argument ne reposant pas sur grand-chose qui dit que le féminisme voit le mal partout et va trop loin en se prenant la tête sur des combats inutiles.

En plus d’être de mauvaise foi et de ne pas faire preuve d’une grande rigueur intellectuelle, il oublie à quoi point les analyses prenant le genre comme angle sont nécessaires.

« Introduire une perspective genrée constitue une rupture épistémologique permettant de comprendre les processus politiques et sociaux aux fondements des rapports de genre et la déconstruction des catégories biologiques. »*

Pour en savoir plus  : « Genre et information médiatique en SIC : une articulation à approfondir »  par Béatrice Damian Gaillard et Sandy Montanola*

2. Bon à savoir : Le journalisme féministe ne date pas du XXIe siècle

C’est en 1897 que Marguerite Durand décidé de créer « La Fronde », un quotidien entièrement dirigé et administré par des femmes dont le but principal était de s’imposer dans la presse et de faire reconnaître les revendications féministes de l’époque (les femmes ne représentant alors que 2% des effectifs journalistiques). Les femmes qui y écrivent ne sont cependant pas forcément des journalistes à temps plein mais sont toutes des activistes ou artistes reconnues pour leur implication politique dans le champ féministe.

En alliant combat féministe et combat professionnel, elles vont peu à peu s’insérer comme des figures d’autorité dépassant le cadre journalistique et témoigner de leur légitimité à prendre la parole sur certains sujets. Parfois traité avec condescendance et paternalisme par leurs homologues masculins, le quotidien « La Fronde » sera tout de même globalement bien reçu par la critique. D’ailleurs, leur militantisme (largement reconnu) sera perçu comme un gage de leur rigueur intellectuelle et de leur excellence journalistique.

Les journalistes féministes actuelles s’inscrivent donc dans cet héritage politique pour faire du féminisme et du féminin une cause professionnelle.

Lire aussi : “Le journalisme « au féminin » : assignations, inventions, stratégies” d’Eugénie Sattia

Au-delà du féminisme clairement revendiqué, certaines pratiques journalistiques ont permis une émancipation féminine qui n’avait pourtant pas été calculée. Au début du XXe siècle, la presse mainstream des USA publie « Woman’s page » afin d’attirer un lectorat féminin (et les annonceurs qui vont avec) grâce à des témoignages sensationnalistes, à la mise en lumière de paroles ordinaires avec également un focus sur les people (et oui déjà), les tendances et la sphère domestique. Cet intérêt pour les femmes a permis un renouveau des méthodes journalistiques avec notamment une possibilité pour les lectrices d’envoyer du courrier afin d’apporter leurs propres témoignages ! Durant les années 50, « Woman’s page » a même bousculé les codes traditionnels de l’époque en participant activement aux débats autour des inégalités hommes/femmes dans le monde du travail (discrimination à l’emploi, inégalités salariales) et à certains sujets plus houleux (divorce, avortement..).

3. Le journalisme féministe a des revendications très claires

En juillet 2013, suite à un hors-série sur l’égalité hommes-femmes au travail coordonné par la journaliste Claire Alet, l’idée d’un collectif de femmes journalistes (et féministes) voit le jour. En janvier 2014, « Prenons la Une » est créé et rassemble près de 30 journalistes issues de médias diversifiés. C’est en mars 2014 que son manifeste est publié dans Libération avec plus de 200 signatures.

L’importance de la représentation des femmes y est soulignée. Certes, les médias ne créent pas le sexisme… Cependant, ils vont avoir tendance à véhiculer, renforcer et favoriser des valeurs sexistes qui vont être érigées comme des normes. Or, il est important de remettre ces normes en question et de se montrer vigilant.e face à des stéréotypes sexistes ou à une invisibilisation de sujets importants concernant les femmes et qui empêchent de cerner la réalité de leur vécu.

Ces revendications féministes se résument à plusieurs éléments :

  • Dénoncer les inégalités tant qu’elles seront encore présentes dans nos sociétés
  • Pointer au quotidien les propos et stéréotypes sexistes dans les médias (aussi bien à l’écrit que par les images et vidéos utilisées)
  • La présence d’expertes à l’antenne, afin de ne pas donner sans cesse la parole à des individus masculins (n’étant parfois même pas experts de la question)
  • Une sensibilisation au féminisme dans les écoles de journalisme afin de lutter contre la reproduction des stéréotypes

Par ailleurs, l’accent est également mis sur l’organisation en interne des rédactions et sur la parité du milieu, allant donc au-delà des publications et parutions journalistiques.

4. Le journalisme féministe s’étend même à l’organisation interne des rédactions

Combattre efficacement le sexisme ne peut se faire que d’une seule manière : en prenant le problème à la racine. C’est pourquoi, le féminisme ne se joue pas que sur le devant de la scène mais également dans les coulisses.

Alors que les femmes titulaires de la carte de presse sont de plus en plus nombreuses (15,3% en 1965 contre 43% en 2008), elles continuent de représenter une part importante des emplois précarisés et de subir l’éternel plafond de verre. Le salaire des femmes journalistes reste inférieur de 12% en moyenne que celui des hommes journalistes, elles sont très rares aux postes de direction de rédaction (7 personnes sur 10 sont des hommes) et elles représentent une part importante des pigistes (54%) et des CDD (58%).

Ces situations amènent les femmes journalistes à subir de multiples situations sexistes durant toute leur carrière :

  • Elles sont encore souvent assignées à des sujets dits « féminins »
  • Alors qu’elles peuvent avoir un capital culturel plus élevé (ce qui est le cas dans le journalisme politique, un milieu très masculin) que leurs collègues hommes, elles restent encore et toujours peu évoquées sur des sujets d’actualité où elles peuvent pourtant être spécialistes
  • Les quelques femmes parvenant à obtenir un poste dit « prestigieux » dans le milieu journalistique se voient également confrontées à une dévaluation de la position associée (dégradation des conditions matérielles du métier, entre autre).

Comme les hashtag #BalanceTonPorc et #MeToo ont pu le prouver dernièrement sur les réseaux sociaux, le nombre de femmes journalistes harcelées et agressées sexuellement par un collègue ou un supérieur est alarmant. En réalité, un lieu de travail où la parité hommes/femmes n’est pas respectée est un lieu où les femmes sont confrontées à beaucoup de situations sexistes.

« En effet, la présence minoritaire des femmes dans les rédactions favorise les stéréotypes sexuels, souvent de trois ordres : les femmes sont associées à un objet sexuel, elles sont considérées comme ayant un caractère faible et, enfin, comme étant compréhensives, humaines (Lachover, 2005). Des recherches anglo-saxonnes (Robinson, 2004) ont ainsi mis en évidence le caractère sexiste du « climat professionnel » régnant dans les rédactions, qui s’incarne par exemple dans un « style communicationnel » où les conversations tournent autour des sports collectifs « masculins » et de blagues machistes.  »  *

Lire aussi : « Le processus de féminisation du journalisme politique et les réorganisations professionnelles dans les quotidiens nationaux » par Béatrice Damian Gaillard et Eugénie Siatta*

5. Le journalisme féministe : exemples 

Tout ceci vous semble encore nébuleux ? Pourtant, vous avez sans aucun doute rencontré des initiatives journalistiques et féministes si vous lisez souvent l’actualité !

En juin 2017, Titiou Lecoq publiait sur Liberation un an de meurtres conjugaux, suivi (par d’autres femmes journalistes) d’un dossier sur ces 220 femmes tuées.

Lire aussi : « En France, on meurt parce qu’on est une femme » par Titiou Lecoq dans Slate

Depuis plusieurs années désormais, le Huffington Post (US) propose une catégorie « Women » afin de mettre en avant les femmes dans le monde entier. Forte de son succès, cette rubrique a son propre compte Twitter suivi par plus de 350 000 personnes.

La France n’est pas en reste puisque Buzzfeed France propose désormais sa rubrique « Meufs » : une chouette initiative par les femmes et pour les femmes permettant de parler des femmes de manière accessible à un public jeune.

Au New York Times, la journaliste Jessica Bennett, autrice de « Feminist Fight Club », vient d’être nommée Gender Editor afin de traiter l’actualité sous l’angle des rapports hommes/femmes.

A écouter : Buzzfeed – les femmes sont-elles une rubrique comme les autres ? sur l’Instant M avec la journaliste Marie Kirschen

Et au-delà du milieu journalistique « conventionnel », des femmes journalistes s’investissent sur le Web pour sensibiliser le grand public sur des sujets de société de manière différente et abordable.

Je pense notamment au Tumblr « Les Mots Tuent » de la journaliste Sophie Gourion, au Tumblr “Paye ton journal” dénonçant le sexisme du milieu,  la chaîne Youtube « Femmes et féminisme » de Marine Périn (également journaliste), le podcast « La Poudre » par la journaliste Lauren Bastide ou encore la newsletter « Quoi de meuf ? » lancée par deux journalistes, Clémentine Gallot et Mélanie Wanga (devenue depuis peu un podcast).

 « Des chercheurs (Damian-Gaillard, Soulez, 2001 ; Mundschau, 2008) ont montré comment ces détournements ou réappropriations d’assignations genrées ont parfois amené des redéfinitions de la spécialité journalistique, un renouvellement dans le cadrage de l’information, dans le recours aux sources (paroles profanes) et dans les formats d’expression (article pratique, témoignage, reportage). Ce faisant, les journalistes femmes tendraient à s’affranchir partiellement des effets d’imposition à l’œuvre à la fois dans l’espace social de leurs sources d’information mais aussi de leur organisation d’appartenance, voire du champ journalistique, et de ses logiques de ségrégation. »*

Lire aussi : « Le journalisme au prisme du genre, une problématique féconde » par Béatrice Damian Gaillard, Cégolène Frisque et Eugénie Siatta *

Et vous, que pensez vous de tous ces projets féministes qui voient le jour dans milieu journalistique ?

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