Le cyber harcèlement (sexiste) : comprendre et agir

Aux premiers abords, j’étais persuadée que faire un tel article serait inutile. Après tout, quand on entend les mots « harcèlement » et « sexiste », cela devrait être suffisant pour comprendre l’étendue des dégâts, n’est-ce pas ? Visiblement, non. Beaucoup de contre-arguments cherchent à relativiser ce harcèlement . Et c’est avec sidération que je dois bien admettre que beaucoup de personnes ont du mal à se sentir concernées par un tel déferlement de haine tant que ça ne les touche pas directement. Alors, permettez moi de revenir sur certains de vos arguments qui témoignent d’une réelle ignorance du sujet.

A voir : Cyber harcelées : chroniques de l’impunité 2.0

« Le cyber harcèlement n’est pas du vrai harcèlement car il ne se passe que sur le net »

C’est complètement faux. Il faut vraiment sortir de cette logique qui consiste à croire que ce qu’il se passe sur Internet n’est pas la « vraie vie ». Le virtuel n’est pas le contraire du réel. Ce que vous faites derrière un écran peut avoir de véritables conséquences sur le plan juridique. Et oui ! Vous ne pouvez pas écrire et emmerder (et encore, le mot est faible) qui vous voulez sur Internet en toute impunité.  Cependant, les personnes harcelées vous le diront : le harcèlement en ligne n’est pas pris au sérieux par les pouvoirs publics et aucune structure réelle existe pour pouvoir agir face à ce fléau. D’ailleurs, une Youtubeuse beauté a fait dernièrement une vidéo à ce sujet et en parle longuement (à partir de 35 minutes).

Les institutions actuelles sont totalement à la ramasse quand il s’agit des nouvelles technologies et sont tellement mal formées avec des moyens ridicules qu’elles ont énormément de mal à saisir la gravité de certains faits… Ou pire encore, leur ignorance leur fait relativiser et minorer des choses qui ne devraient pas l’être.  Mais n’oublions pas de le rappeler : les insultes et menaces répétées n’ont jamais attendu la naissance d’Internet et la démocratisation de l’ordinateur pour exister. Le harcèlement en ligne puise dans la culture de la méchanceté dont on a l’habitude hors ligne, la présentant de manière encore plus exacerbée.

Lire aussi : Les peines encourues pour harcèlement en ligne

« Pour ne pas être harcelé.e sur Internet, il suffit de… ne pas aller sur Internet »

Merci Sherlock ! Si les choses étaient aussi faciles, cela se saurait. Le Web est pourvu de multiples plateformes où il est possible de partager ses idées et de les diffuser à une échelle très large. Très rapidement, il est devenu un terrain idéal pour les militant.e.s afin de pouvoir toucher plus de personnes mais aussi, pour pouvoir créer des discours alternatifs aux médias dits “traditionnels”. Le net a une réelle utilité et il serait terrible de s’en couper mais surtout, de laisser des personnes aux idées dangereuses remporter cet espace. Car là est l’enjeu : si vous partez de ces plateformes, i.elles le gagnent et peuvent continuer à émettre leur contenu en touchant encore plus de personnes. L’enjeu politique autour est donc crucial et ne peut pas être sous-estimé.

Lire aussi : La démocratie Internet : promesses et limites de Dominique Cardon (ouvrage)

Par ailleurs, personne ne décide de transmettre ses idées en partant du postulat que cela va attirer un déferlement de haine. Le cyber harcèlement arrive de manière massive et violente, sans qu’on s’y attende et sans avoir pu le calculer. Il faut donc pouvoir le gérer : car il n’y a pas que les insultes, mais il y aussi tout ce que j’ai évoqué autour et qu’il faut prendre au sérieux. Les menaces, le partage d’informations personnelles, la diffamation… bref, des choses qu’on doit alors réussir à gérer car malheureusement, Internet n’oublie rien et cela peut avoir d’importantes conséquences hors ligne.

Enfin, terminons par cette question très simple : pourquoi est-ce à la personne harcelée de s’en aller ? Est-ce juste ?

Lire aussi : Que faire si vous êtes victime de cyber harcèlement ?

« Il ne faut pas prendre les trolls au sérieux »

 

Mais c’est quoi, un troll au juste ? En 2012, le chercheur Antonio Casilli en dressait le portrait. Il revenait notamment sur le fait que le troll en venait à brouiller les normes au sein des discussions en ligne pour créer un discours négatif qui allait susciter l’indignation des autres personnes avec qui il interagit, il devient un personnage anti autoritaire allant à l’encontre des règles.

Lire aussi : Pour une « Sociologie du troll » d’Antonio Casilli

Cependant, cette vision du troll devient rapidement très réductrice quand on voit les actions commises par les trolls ces dernières années. Non, visiblement, tout le monde ne devient pas « un troll » et ce processus identitaire semble attirer certains groupes sociaux plus que d’autres. Car, au-delà de la France, d’autres pays ont également leur lot de trolls prêts à distiller leur haine, à s’organiser afin d’harceler des activistes, à diffamer, créer des fakes news ou autres.

On y retrouve alors beaucoup de garçons, plutôt jeunes. Leur point commun ? Alors que les nouvelles technologies semblaient être un outil d’abord mis aux mains des hommes, il semblerait que voir des femmes (qui plus est politisées) s’en accaparer les effraient au plus haut point. Ils vont alors se réunir qu’entre eux et produire des discours totalement en adéquation avec le système dominant (même s’ils seront persuadés d’être les victimes d’une vaginocratie ou imaginer des termes ridicules comme « féminazis »). Il y a une vision extrêmement sexiste, raciste et homophobe qui ressort peu à peu de cette communauté créée, devenant même des marqueurs identitaires forts avec une véritable politisation derrière.

Lire aussi : « What Gamergate should have taught us about the Alt-right »

L’image du troll un peu chiant et virulent venant semer la zizanie est à mettre aux oubliettes. Par ailleurs, a-t-elle seulement existé ? N’était ce pas plutôt les prémisses d’autres choses, de discours dangereux qu’il fallait suivre avec précaution ? Où se termine le troll et où commence le harceleur ?

« Cela arrive à tout le monde, et pas qu’aux femmes ! »

Cette affirmation n’est pas totalement vraie. Car même si les hommes peuvent également être harcelés, le constat est là : les femmes, de leur côté, produisent et n’instiguent ce genre de pratiques que bien plus rarement. Dès très jeunes, les filles vont vivre un harcèlement très spécifique qui va se traduire par des insultes et des menaces à caractère sexistes.  Menaces de viol, humiliation, intimidation, insultes sur leur physique… le fait de les reléguer à leur condition de femmes (dans sa vision la plus négative et humiliante) fait partie de leur quotidien.

Lire aussi : Why women aren’t welcome on the Internet par Amanda Hess

La chercheuse Emma A. Jane a beaucoup travaillé sur la misogynie en ligne et son travail, peu connu en France, mérite pourtant toute notre attention tant il est édifiant. Elle a même donné un nom à ce harcèlement : l’e-bile, pour caractériser les insultes à caractère sexuel et surtout, ce défouloir misogyne sur les réseaux sociaux  ressemblant à une vaste cour de récréation. Elle démontre que le harcèlement misogyne subi par les femmes a nettement dépassé le cadre du « privé » (les échanges par mail etc) pour devenir un fait visible et massif sur les réseaux sociaux. Elles sont alors confrontées à des insultes spécifiques qui peuvent pourtant être paradoxales : elles sont en même temps insultées sur leur apparence (trop moche, non attirante et donc « mal baisée ») et puis l’inverse (vulgaire, « salope »). La logique prédominant étant celle d’affirmer la domination masculine et c’est pour cela que cet harcèlement en ligne cherche à cibler non pas que les femmes mais surtout, le féminisme et les militantes qui se retrouvent dans ce mouvement politique.

L’intérêt du travail d’Emma A. Jane est qu’elle prend le temps de revenir sur le traitement médiatique de ce harcèlement vécu par des femmes. En effet, elle démontre que la réappropriation de ces sujets par les médias n’aboutit pas forcément à un traitement judicieux. La gravité de la situation n’est pas prise en compte, on se retrouve alors (au même titre que les articles traitant des violences conjugales) avec des traitements humoristiques, un peu moqueurs ou alors à côté de la plaque (oubliant « malencontreusement » de rappeler que rien ne justifie d’harceler une femme ou encore, que le harcèlement est bel et bien puni par la loi). Ces traitements médiatiques ne sont pas maladroits : ils sont le miroir de notre société actuelle où la haine envers les femmes ne provoque que quelques vagues haussement de sourcils (au mieux).

Les schémas de la domination patriarcale se reproduisent alors : les femmes vont éviter d’évoquer certains sujets, vont quitter certains espaces virtuels mais surtout, elles vont également éviter de raconter le harcèlement qu’elles ont subi par peur d’être vues comme fautives. Mais aussi par fierté, pour ne pas montrer que cela a pu énormément les affecter afin qu’on ne s’amuse pas à reproduire ce genre d’agissements envers elles. C’est une véritable auto-censure qui se met en place.

Lire aussi : “Your a Ugly, Whorist, Slut” par Emma A. Jane, paru dans la revue “Feminist Media Studies”

« Il faut donc plus de justice et une meilleure modération sur les réseaux sociaux, non ? »

… Presque. Ou plutôt, pas seulement. Car là encore, le problème est pris à l’envers. C’est un peu comme lorsqu’on dit à une femme en train d’être harcelée sur les réseaux sociaux qu’elle doit simplement bloquer chaque insulte reçue (problème : il faut donc qu’elle prenne le temps de les lire). Quand on cherche à porter plainte, à signaler un message à Twitter ou Facebook, le mal a déjà été fait. Il faut donc prendre le problème à sa racine, et enfin prendre le temps de s’interroger sur une misogynie tellement exacerbée qu’elle est désormais valorisée.

Le féminisme qui se popularise sur le net a un discours essentiellement encourageant « l’empowerment » et valorisant l’idée de redonner confiance aux femmes. Elles doivent s’aimer, se valoriser, vouloir être respectées et surtout, ne pas accepter qu’on leur marche dessus. Forcément donc, un contre-mouvement a accompagné ce féminisme en ligne : la popularisation de la misogynie. Les mouvements masculinistes et Pick Up Artists ont activement participé à rendre cette haine des femmes tendance et acceptée sur le net.

« Il est important de noter que les hommes composant les mouvements masculinistes et les communautés de PUA ne sont pas des hommes faisant partie de la masculinité dite hégémonique. En fait, la démographie première de ces mouvements sont des jeunes hommes qui tombent dans la catégorie des geek/nerd. Etonnamment, ils clament faire campagne pour les mêmes choses voulues par les féministes, incluant l’acceptation de masculinités alternatives et le rôle plus étendu des hommes dans la parentalité. Alors, comment est-il possible que ces hommes fassent campagne dans des mouvements comme le GamerGate, dont les tactiques classiques comprennent le fait de silencier les femmes et de les menacer avec violence ? » *

En réalité, cette construction masculine du geek/nerd perçoit la femme comme un trophée qu’il est possible de remporter pour le geek qui aura réussi à obtenir un statut et un salaire confortable grâce à ses capacités intellectuelles. Il n’y est jamais question de voir la femme comme un être humain indépendant et émancipé avec ses propres convictions politiques. Cette masculinité qui semble aux premiers abords moins valorisée que la masculinité hégémonique reproduit également un schéma misogyne et haineux envers les femmes qu’on retrouve dans les discours se popularisant sur le net.

Lire aussi :

En conclusion 

Le cyber harcèlement sexiste ne pourra être sérieusement combattu s’il n’est pas accompagné d’un questionnement de fond sur la manière dont les garçons sont éduqués. La masculinité, dans son prisme le plus large, doit être remise en question et repensée. Ce ne sont pas des actes anodins, perpétrés par de jeunes garçons désoeuvrés qui n’ont pas conscience de leurs agissements. Au contraire, ce harcèlement en ligne visant les femmes (et où les féministes sont régulièrement en première ligne) est de plus en plus organisé et justifié par des arguments politiques de leur part.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :