Pourquoi la honte doit (vraiment) changer de camp

Note : cet article est programmé depuis environ un mois. Mais je suis très triste de voir à quel point il est énormément d’actualité au regard de l’Affaire Weinstein et de #BalanceTonPorc.

Dernièrement, j’ai eu une discussion avec quelqu’un. Nous parlions de la nécessité de faire ressentir de la honte aux personnes qui se positionnent comme des dominants ou des oppresseurs pour que le message passe.

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Les femmes intègrent l’idée de honte depuis très jeune. Si on les responsabilise sur les désirs qu’elles peuvent “provoquer” face à la gente masculine, c’est en grande partie pour cette raison. Devoir se “préserver”, faire preuve de pudeur, rester discrète pour que le pire n’arrive pas, nous l’avons déjà entendu sous des tas de formulations diverses et variées. Être agressée sexuellement, être violée, reste des expériences traumatisantes qu’on associe encore souvent à ce sentiment : la honte. La honte d’avoir été victime, la honte d’avoir été “salie”, la honte de n’avoir pas été respectée dans notre refus. Mais surtout, la honte que la société peut faire subir à ladite victime, justement : être jugée responsable de ce crime, devoir avoir honte d’avoir soi disant provoqué un acte aussi grave. Ce qui a d’ailleurs donné une expression, le “slut-shaming” (où on retrouve le mot “shame” = honte) pour décrire ces femmes qui auraient des comportements “non respectables”. Modeler son expérience dans l’espace public (ou même la sphère privée) pour être épargnée par cette menace d’être humiliée fait donc partie d’un quotidien que l’on intègre assez rapidement.

Des cas de harcèlement en ligne particulièrement violents envers des femmes, vous en avez sûrement déjà vu passer sur les réseaux sociaux (*tousse*). Des nudes qui leake, des vidéos à caractère pornographique tournées dans le cadre de l’intimité qui sont révélées au grand public par un ex abusif et rancunier (le revenge porn, comme on l’appelle) : ces histoires vous sont sûrement très familières. Pire encore, ce sont les femmes victimes de cette exposition non voulue qui sont, là encore, responsabilisées et jugées coupables.

Plus récemment, la nouvelle mode est de repérer les femmes qui racontent de mauvaises expériences de drague (en est-ce vraiment?) sur des sites de rencontre, sur les réseaux sociaux, dans la rue, au travail (ou autre). En ligne, elles diffusent des preuves (messages, photos etc.) de ce qu’elles ont pu recevoir ou racontent en détail des expériences qui ont été anxiogènes, voire pire. Les réactions anti-féministes qui suivent sont alors souvent extrêmement violentes.  “Il est humilié publiquement” , “le pauvre, il doit se sentir mal“, “c’est la HONTE pour lui“… et je vous épargne les abus de langage récurrents (“castration“, “lynchage“, “appel à la haine“…). Ce qu’il est intéressant de noter c’est que, comme d’habitude, peu importe que le mec soit en tort, il semble capital de faire passer son confort et son ressenti avant notre indignation et notre malaise. Peu importe qu’une femme ne se sente pas en sécurité face à des comportements intrusifs et/ou agressifs, on en revient à la dignité masculine avant tout. Il ne faut pas entacher sa virilité et son honneur, ce qui fait de lui “un mec”, un vrai (ici : être en position active de drague, outrepasser les règles à sa guise pour “flirter”, etc). Quand une femme raconte publiquement et avec assurance avoir remis un pauvre type à sa place, c’est au fond inverser un certain rapport de force et perturber ce petit ordre établi dans les rapports H/F pour pas mal de monde.

En 2015, une femme en Inde avait filmé et partagé sur les réseaux sociaux une vidéo de son agresseur sexuel, afin de l’humilier.  Edit octobre 2017 : Depuis désormais deux /trois semaines, l’affaire Harvey Weinstein remet sur le devant de la scène le nombre effroyable d’agresseurs et harceleurs sexuels sévissant dans le milieu du show business. Et depuis quelques jours, grâce au hashtag #BalanceTonPorc, les femmes se décident à raconter tout ce qu’elles ont pu vivre dans leur quotidien sur les réseaux sociaux. On notera alors à quel point pas mal d’ hommes (connus du grand public ou simplement très prompts à utiliser leur clavier dans des moments aussi dramatiques) se sont empressés de parler de délation, de reprocher à certaines femmes de ne pas donner de nom… pour ensuite menacer celles qui en donnaient en disant qu’elles allaient détruire des familles, des hommes, et qu’elles pratiquaient la diffamation pour attirer l’attention. Ne disons pas le contraire : certains ont l’air de sacrément craindre pour leurs miches, les rôles s’inversent, et c’est tant mieux.

La violence qui suit ce genre d’accusation monte souvent en crescendo. Insultes misogynes, menaces de viol, de mort, de séquestration, de licenciement, de procès… cela reste le plus courant, hélas. Puis il y a ensuite les insultes et moqueries sur notre physique (trop ceci, pas assez cela), le slutshaming (en cherchant absolument à trouver la moindre preuve d’un soi disant manque de “respectabilité” de notre part), des montages photos, des faux comptes et de la désinformation sur des sites plus que douteux. Avec toujours la même idée en tête : le besoin de rabaisser publiquement en cherchant à toucher à notre dignité et à notre intégrité en faisant croire que nous méritons toute cette haine car nous avons “fauté” en osant pointer du doigt un comportement qu’on juge sexiste. Certains parlent même de, je cite, “donner une leçon”. Le but ? Taper un grand coup pour dissuader d’autres femmes de vouloir faire la même chose, c’est à dire : raconter les expériences sexistes vécues au quotidien. Ce qui provoque des contre-réactions aussi misogynes (harcèlement, insultes, etc) est cette peur d’avoir pu être à la place des hommes en question… et le sentiment d’insécurité qu’on ressent immédiatement : celui de se taper la honte.

Les dominants, de par leur position sociale, ne vivent des situations d’humiliation que de manière occasionnelle… tellement rarement qu’elles leur semblent insurmontables quand ils y sont confrontés. Leur position de privilégiés les ayant épargnés un peu trop longtemps, visiblement. Bien souvent, l’Etat reste indifférent face aux violences sexuelles subies par les femmes: aucune mesure concrète et efficace n’est prise. Forcément, nous ne pouvons pas faire justice nous même, ni nous venger, ni d’user de la même violence que ce nous avons pu subir. Nous sommes dans un entre deux constant : nous ne sommes pas entendues, personne ne semble réaliser notre quotidien en tant que femmes. Mais, peut être avons nous enfin le moyen de mettre en lumière tous ces comportements et de montrer comment ils sont liés afin de prévenir les autres femmes et de leur rappeler que non, elles ne sont pas seules.

Notre travail militant sur les réseaux sociaux nous le montre de manière flagrante un peu plus chaque jour. Cet espace militant (qui, je le rappelle, en vient compléter d’autres) nous permet de diffuser des messages, des photos, des vidéos pour raconter notre vécu. Nous avons des preuves de ce que nous avançons. Et si ces preuves créent un tel contre-mouvement, ce n’est pas pour rien. D’un côté, nous provoquons l’indignation car nous montrons avec des éléments concrets ce que nous vivons en permanence. De l’autre, face à cette indignation, nous créons un sentiment d’insécurité : il n’est plus possible de dominer de manière tranquille, nous pouvons “afficher” ce genre de comportements. Même sans montrer un visage, un nom de famille ou un numéro : le strict minimum semble déjà créer une onde de choc intéressante à analyser. Ce n’est pas l’humiliation qui doit disparaître comme par magie mais plutôt qui est ce qui la subit qui doit être réévalué. Changeons notre paradigme, pour continuer de pointer du doigt l’intolérable, de provoquer ce “malaise” qui semble à ce point insurmontable : là est notre plus grande force.

#MeToo

Nous, on a l’habitude. Eux, non.

1 Comment

  1. Loli

    18 octobre 2017 at 17 05 12 101210

    Bonjour Buffy Mars.

    Je souhaite ici évoquer un peu de mon savoir pour ce qui est du viol/agression/etc.

    Le sentiment de “honte” est très particulier après de telle violence. Et je vous conseille de lire certains ouvrages de psychologie tels que “L’identification à l’agresseur” de Ferenczi, mais aussi à “La Honte” de Serge Tisseron.

    Dans ces ouvrages, vous pourrez comprendre davantage d’où cette honte peut venir au-delà de l’humiliation physique et psychiaque dû à un tel traumatisme.

    Je pense que ces ouvrages – ainsi que d’autres – pourraient êtres complémentaires à votre savoir ainsi que vos acquis.

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