Le développement personnel dépolitisé pose un (gros) problème

Pour celles et ceux qui ne le savent pas, j’adore lire des articles sur le développement personnel. C’est un de ces passe-temps qui me fascine sans que je m’explique vraiment pourquoi. Organisation, optimisation, motivation, détente… j’ai dû lire sur à peu près tous les sujets et j’admets adorer les blogs lifestyle qui traitent plus facilement de ce genre de thématiques. Pourtant, il m’arrive d’être sacrément agacée (et je pèse mes mots) par certains angles choisis pour aborder des sujets bien plus compliqués qu’il n’y paraît.

Je vous arrête tout de suite, je ne lis pas tellement les articles de développement personnel pour espérer y trouver un miracle solutionnant tous mes problèmes. Le plus souvent je les lis car les blogueuses en question y ajoutent toujours une pointe de leur expérience personnelle qui me donne l’impression de les connaître un peu mieux… et j’ai ce besoin de me sentir “proche” des blogueuses que je lis (et oui). C’est pour cela que je m’arrête aux blogs et que je n’irai pas jusqu’à lire des ouvrages sur le sujet ou à écouter des conférences dessus. Je préfère lire justement des “retours” sur des paroles d’expert.e.s, sur des personnes ayant essayé telle ou telle méthode etc. Mais cela fait suffisamment de temps que je suis cette communauté de près pour voir pourquoi j’ai toujours ce sentiment de rester une simple spectatrice, un peu sur le banc de touche.

Le développement personnel tire sa source de tout un tas de courants de psychologie mais aussi de coaching et parfois même de spiritualité. Mais surtout, c’est un mouvement qui est très prisé aux Etats Unis et qui est petit à petit devenu tendance dans le reste des pays occidentaux. A chaque année, sa recette miraculeuse à suivre à la lettre pour être plus heureux.se, épanoui.e, productif.ve, organisé.e ou que sais-je ! Je ne dis pas ça par pur cynisme mais c’est pourtant vrai. En 2017, le “miracle morning” (se lever plus tôt pour pouvoir accomplir toutes ses tâches quotidiennes) faisait des ravages… que nous réserve donc 2018 ?

Il y a clairement un bon filon marketing qui a été trouvé avec le développement personnel. Dans une société en crise, tendue et anxiogène, comment ne pas avoir envie d’être plus heureux.se ? Tous ces blogs, ces bouquins et ces “expert.e.s” parviennent à attirer l’attention en se basant sur cette même logique : il ne tient qu’à vous de vous améliorer au quotidien, être heureux.se est à la portée de tout le monde si on s’en donne les moyens, etc.

Le développement personnel a une approche très égocentrée et individualiste du bonheur, mais surtout, il en a une approche incroyablement libérale. En partant de l’idée qu’être épanoui.e n’est qu’une question de choix et de bonne volonté, il laisse de côté tout un tas de paramètres qui explique pourtant, pourquoi se sentir bien au quotidien est de plus en plus compliqué. La dépression ne se guérit pas à coup de sourires comme le fait d’être détendu.e dès le réveil est bien plus compliqué quand on arrive à la fin de son chômage et qu’on accumule les petits boulots précaires.

En réalité, j’ai même déjà pu remarquer que certaines blogueuses lifestyle adeptes du développement personnel vivaient parfois des moments de “crise” qu’elles avaient elles mêmes du mal à déceler malgré toute leur bonne volonté. Certaines admettent à demi-mots avoir subi de gros burn-out ou alors vivre au quotidien avec leur anxiété. Je pense que le fait de se réfugier dans un univers qu’on essaie de rendre le plus “paisible” possible est une manière de sauver un peu les meubles et de s’enfermer dans une bulle. Mais j’aimerai parfois, qu’au-delà des apparences, on parle des vrais problèmes et qu’on rappelle que les coups durs dans la vie ne sont pas que des petits coups de mou qu’on peut balayer d’un revers de la main en matant une série sur Netflix sous son plaid préféré en gribouillant dans son Bullet Journal. J’aimerai qu’on rappelle que le sport n’est pas un antidépresseur qui marche à tous les coups (et pourtant Dieu sait que je trouve la pratique d’une activité physique salvatrice) et j’en passe. A force de fermer les yeux sur le côté malheureusement très pragmatique de la vie, à force de ne pas appeler les choses comme elles sont (anxiété, angoisse, dépression, précarité); le développement personnel n’est pas bienveillant mais au contraire très culpabilisant.

Pour reprendre l’exemple du “miracle morning” qui avait bien fait parler de lui sur les réseaux sociaux, comment appliquer aveuglément une telle routine sans prendre en compte tout un tas de paramètres : la fatigue ressentie à cause de son travail ou de ses enfants par exemple ? Au lieu de demander aux gens d’en faire toujours plus, pourquoi ne pas commencer à s’interroger sur le fait que notre système actuel nous en demande encore et encore sans se focaliser sur l’essentiel pour au contraire, faire moins mais mieux ? Et surtout, comment ignorer le nombre de commentaires condescendants et ouvertement ignorants qui afflue de la part de personnes au train de vie confortable qui ne comprennent pas forcément ce qu’est la fatigue, la vraie, celle qui peut avoir un impact psychique violent, quand on exprime son désaccord sur ce genre de pratiques ?

J’en parlais d’ailleurs dans mon article sur le minimalisme où les femmes sont les premières interpelées sans qu’on s’interroge sur la charge mentale vécue par ces dernières. Un développement personnel qui ne s’interroge pas sur la manière dont la société fonctionne et qui cherche à faire croire qu’on peut se délester de toutes les injonctions stressantes en un claquement de doigts est un développement personnel qui se satisfait du système actuel sans le remettre en question. Alors qu’il y a tellement de choses à dire ! Forcément, cela fait moins rêver (et moins vendre) mais cela a le mérite de faire réellement avancer les choses.

Peut-être que vous ne serez pas plus heureux.se, mais au moins vous saurez pourquoi… vous ne l’êtes pas.  

12 Comments

  1. Blue

    12 octobre 2017 at 11 11 28 102810

    Tout à fait d’accord avec ça ! C’est bien de positiver, mais s’entretenir dans l’illusion et culpabiliser les gens qui ont des vrais problèmes à coup d’idéalisme extrême ça peut vite devenir destructeur :/.
    Merci pour cet article et pour tout les autres !
    Bonne continuation 🙂 !

  2. julienselignac

    12 octobre 2017 at 12 12 20 102010

    Effectivement. En plus il y a un versant complètement adaptatif sur le plan social: plus besoin de changer quoi que ce soit ou de faire la révolution! on s’adapte 🙂 c’est assez clairement une vision moraliste derrière tout ça. Et contre-révolutionnaire.

  3. Monplaisir

    12 octobre 2017 at 12 12 39 103910

    Cet article est parfait, merci beaucoup Buffy. Je me faisais exactement la même réflexion sur les sites de coaching et marketing musical qui ne prennent pas en compte le pourquoi parfois c’est juste pas possible de s’en sortir (en prenant soin d’écraser celleux qui se plaignent).
    Comme d’hab’, tu déchires <3

    1. Buffy Mars

      13 octobre 2017 at 10 10 29 102910

      merci merci merci !!!

  4. hadiya

    12 octobre 2017 at 12 12 39 103910

    Merci Buffy tu mets le doigt sur quelque chose de juste ici C’est toujours quelque chose qui m’a empêché de vraiment m’y intéresser car je ne conçois pas qu’on puisse construire le bonheur dans son foyer lorsque que l’on est entouré de misère…

  5. Anne_Ihilator

    12 octobre 2017 at 12 12 49 104910

    C’est exactement ce qui m’énerve avec de très nombreux articles, livres, produits, etc. développement personnel (et notamment le “miracle morning” qui pour moi fait partie des aberrations produites par le nouvel esprit du capitalisme). C’est illusoire et dangereux de faire peser sur l’individu la responsabilité morale de son bien-être. Merci pour ton article, j’apprécie vraiment la manière dont tu problématiques, sous un angle politique pertinent, ces questions proches de ton vécu. Je n’espérais pas lire quelque chose d’aussi clair et d’aussi juste sur le sujet ! 🙂

  6. La Nébuleuse

    12 octobre 2017 at 13 01 52 105210

    Je me reconnais beaucoup dans ce que tu décris ! Je lis aussi quelques blogs qui ne parlent pas forcément de développement personnel en utilisant ce terme là, mais proposent des pistes dans ce sens, et j’apprécie de les lire quand il y a effectivement une touche personnel, une manière de raconter une histoire etc. Mais parfois je sens comme une sorte de malaise, encore plus quand derrière de tels articles il y a, parfois, plus ou moins explicitement, des produits qu’on cherche à te vendre (que ce soit des produits matériels ou des cours, des abonnements, du coaching etc). C’est souvent sincère quand même, mais la logique derrière est comme tu le dis, très libérale, et je m’en méfie un peu. Je te souhaite une bonne journée en tout cas, merci de nous faire réfléchir comme ça 🙂 et j’apprécie toujours autant de consulter des blogs qui arrivent à rassembler des écrits sur des voyages, des choses plus personnelles et qu’on peut voir comme futiles (ou pas !), et des écrits plus politiques. C’est quelque chose que j’aimerais faire davantage, mais je n’ai pas encore trouvé le temps ni l’équilibre entre ces différents axes. Donc je risque de surtout causer politique ou en tout cas partage de réflexion, je crois !

    1. Buffy Mars

      12 octobre 2017 at 14 02 30 103010

      merci pour ton si gentil commentaire ! il me touche beaucoup

  7. Clémence / Livana

    13 octobre 2017 at 2 02 05 100510

    Merci beaucoup pour cet article ! C’est drôle parce que c’est justement ce qu’on se dit avec une de mes amies et j’en parlais il y a peu de temps sur mon compte instagram. Le développement personnel, le fameux “positive attitude” qu’on nous recrache à tout va… finalement il peut faire plus de mal que de bien. C’est hyper culpabilisant. En tout cas moi je ne le reçois pas comme quelque chose de motivant mais au contraire de stressant ; et de voir tout ça non stop ça renforce peut-être bien mon impression d’être nulle et c’est décourageant. Il FAUT sourire, il faut être reconnaissant de ce qu’on a, il faut voir qu’il existe des situations bien pire que sa petite personne, il faut bouger son corps, le bonheur ne dépend que de soi-même, il faut refouler les mauvaises ondes en se forçant à les remplacer par de bonnes… et si on n’arrive pas à se sentir bien, c’est qu’on y met de la mauvaise volonté. Et j’en passe. ça m’énerve et c’en est même blessant. Alors quand j’ai en plus récemment constaté que des personnes se permettent de dire que la dépression disparait quand on ne se concentre plus sur son nombril et que les TCA se règlent en mangeant sainement… ça me rend dingue ! J’aimerais bien qu’au lieu de dire “secoues toi” on dise “tu as le droit” d’autant plus que ces réactions provoquent un cercle vicieux avec la honte que ça engendre. Et qu’on arrête avec les raccourcis simplistes “quand on veut on peut” sans jamais prendre en compte ce qu’il peut y avoir derrière. Puisque tu en parles, je n’ai jamais adhéré au “miracle morning” pour ma part ! même si j’en ai entendu beaucoup de bien, ça m’a toujours un peu gênée sans trouver les mots pour l’expliquer. De mon côté je crois que c’est plutôt de lire des choses sur l’anxiété et l’hypersensibilité qui me parlent puisque ça m’aide à mieux me comprendre et peut-être un de ces jours me pardonner ; je préfère des explications psycho à la morale même si subtile. Bref, je suis 100 % d’accord avec toi !

  8. Eric

    13 octobre 2017 at 8 08 29 102910

    J’ajouterais que dans les gens qui causent de développement personnel, il y a aussi des individus qui se définissent comme “coach de vie” et que ces gens peuvent être très dangereux. Donc le développement personnel sans bien s’interroger c’est aussi dangereux pour soi-même pour d’autres raisons que celles évoquées ici.
    (apparemment les assos qui font de la lutte anti-secte en voient régulièrement des victimes…)

  9. Eliantha

    13 octobre 2017 at 17 05 46 104610

    Merci pour cet article! Je suis entièrement avec toi concernant le côté “culpabilisant” du développement personnel. Dire que chacun est responsable de son propre épanouissement, c’est nier tout un tas de problèmes qui ne dépendent pas des individus mais de la collectivité, du modèle social. Par exemple, j’écoutais récemment un podcast de développement personnel dans lequel il était expliqué que séparer le fait de la pensée découlant de ce même fait permettait de mieux accepter certains soucis du quotidien. L’exemple donné était celui d’un conjoint laissant ses chaussettes sales traîner dans la salle de bain. La podcasteuse (dont j’aime beaucoup le travail par ailleurs… d’où ma surprise devant cet exemple) conseillait de remplacer la pensée “il/elle ne me respecte pas” par “il/elle fait des efforts, mais ce n’est pas encore tout à fait ça.” Donc autrement dit, c’est à l’autre conjoint de changer sa façon de voir les choses et pas au conjoint responsable de la chaussette de modifier son comportement pour ne pas faire de son compagnon/sa compagne un(e) un(e) esclave. C’est moi ou on se rapproche de la culpabilisation des victimes avec un exemple pareil?…

    Cela dit, je ne veux pas non plus cracher sur l’ensemble du développement personnel car je dois reconnaître que certaines astuces m’ont en effet aidée dans ma vie quotidienne. C’est seulement cet aspect culpabilisant (et très individualiste) du “tout vous appartient, tout repose sur vous” etc. qui, par moments, me gêne beaucoup :-/

  10. womenthaticanadmire

    15 octobre 2017 at 13 01 08 100810

    Je n’avez jamais pensé à tout cela, c’est pertinent ! Merci =)

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