La méchante “subjectivité” du féminisme

Difficile d’écrire un tel post ! Pourtant, cela fait un long moment que j’y pense… Je crois que les multiples disputes à ce sujet sur Twitter n’ont pas aidé à me donner envie de ne pas y prêter attention… bien au contraire. En réalité, comment rester indifférente face aux arguments qui reviennent encore et encore dans certains débats, comme des vérités toutes faites… alors qu’ils mériteraient réellement d’être remis en question ?

Aujourd’hui donc, je vais revenir sur tous ces arguments qui entourent l’idée qu’une opinion féministe, qu’un argument lié au féminisme, sont forcément subjectifs… et par conséquent ne pourraient être valables. Après tout… quelle militante féministe n’a pas déjà entendu cet argument : “oui, mais ce que tu dis n’est pas objectif, tu as un parti pris, tu es féministe“? Or, il est désormais grand temps de rappeler que cette remarque ne s’applique pas qu’à nous mais en réalité… à tout le monde !

  • L’objectivité et la neutralité n’existent pas

Je sais, cela fait toujours pas mal grincer des dents certaines personnes quand on leur sort cette phrase et pourtant… il serait temps de comprendre qu’elle est vraie. Nous naissons dans des milieux différents, nous n’avons pas les mêmes expériences du monde qui nous entoure. En fonction d’où on naît, on peut même sacrément avoir plus d’opportunités que d’autres. Tout ne se résume pas au fait de travailler dur et la devise “quand on veut on peut” s’applique surtout si vous avez déjà une bonne partie des cartes en main (et beaucoup de chance aussi). Oui, cette réalité est bien moins idéale que le modèle qu’on essaie de nous vendre mais pourtant, elle est bien plus honnête. Il existe bien entendu des cas particuliers mais justement : pourquoi ces cas particuliers restent rares ? Je vous arrête tout de suite : la réponse ne se trouve pas dans le fait que les gens n’y mettraient pas de leur bonne volonté…

Forcément, plus on vit dans un environnement privilégié, moins on peut percevoir les difficultés que peuvent vivre pas mal de personnes. Quand on emploie le terme privilège, beaucoup ont tendance à se braquer, arguant qu’i.elles n’ont pas tant de chance que ça dans la vie. Disons que le privilège réside dans le fait qu’on peut avoir plus facilement accès à certaines ressources matérielles (entre autre) sans avoir nécessairement besoin de lever le petit doigt… et ce sans même sans s’en rendre compte. De ce fait, on s’habitue très vite à certaines situations très confortables mais surtout… on est totalement ignorant.e sur des situations non vécues. Pire même, on ne peut connaître ces situations qu’au travers des quelques représentations que l’on peut voir à ce sujet : dans les médias et/ou dans son entourage qui continuent parfois de répéter des stéréotypes totalement faux…

Pourtant, certaines personnes sont persuadées qu’être extérieures à une situation rend leur avis plus honnête, parce que le fait de ne pas la vivre leur permettrait de prendre de la distance. Or, ce n’est pas vrai : une réflexion “honnête” est une réflexion construite, qui se base sur des arguments et des références solides. Cela demande des recherches sérieuses, souvent approfondies et de connaître correctement son sujet. Forcément, avoir été confronté.e à une situation (de par son identité) peut amener à s’y intéresser plus facilement : pour essayer de comprendre, justement.  Aucun de nos avis ne sort de nulle part, par une opération du Saint Esprit. Les réflexions que vous avez sont influencées par votre environnement social, votre entourage, ce que vous lisez, regardez… On ne réfléchit pas par soi même comme si notre cerveau était une sorte d’organe libre et indépendant qui allait chercher ses petites pensées je ne sais où. Ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent.

Je sais, il est frustrant (et rageant) de voir que nous parlons toujours depuis un certain “endroit”, que nous ne sommes pas simplement des humains perdus dans une foule indissociable et qu’au contraire, il y a des différences et des inégalités très nettes. Vous pouvez fermer les yeux et dire que vous ne désirez pas en parler et ne pas les voir parce que vous traitez tout le monde à égalité (d’ailleurs : est-ce vraiment le cas ?) : pourtant, elles persisteront.  Quand vous n’êtes pas d’accord avec une position féministe, vous êtes autant subjectif.ve que la personne féministe en question qui donne son avis. Elle n’est pas neutre, vous ne l’êtes pas non plus. La différence entre elle et vous est peut être qu’elle prend une position politique claire et sans ambiguïté pour donner son avis.

Cette position politique étant que le sexisme existe et qu’il désavantage les femmes qui souffrent le plus des inégalités économiques et sociales. Vous pouvez faire le choix de ne pas vouloir prendre position face à ce constat, mais n’oubliez jamais cette phrase: “If you are neutral in situations of injustice, you have chosen the side of the oppressor“. En gros, votre subjectivité peut répondre aux codes de la pensée dominante bien installés dans la société. Et à votre tour, vous reproduisez des mécanismes d’oppression.

  • Oui, le féminisme a sa place dans les sciences (et donc dans la recherche universitaire)

Si vous ne connaissez pas le blog d’Alexandra, je me permets de vous conseiller vivement son article “L’objectivité, ce grand fantasme !” Prenez le temps de le lire dès que vous avez le temps… c’est une vraie mine d’or… et il me permet de poursuivre le fil de mon article ;).

Si on en croit certains scientifiques masculins très malhonnêtes intellectuellement parlant, le féminisme apporterait un terriiiible biais qui empêcherait toute réflexion scientifique. D’un côté, il y a celles et ceux qui vous diront que cela dépend de quelle science on parle et qu’on ne peut pas mettre au même niveau la physique ou la sociologie (par exemple). Ces scientifiques (qui ne connaissent pas très bien leur discipline visiblement), essayant de faire croire que les sciences “”dures”” ne se sont jamais trompées. L’Histoire des Sciences se retrouve bien embêtée face à de telles bêtises proférées… On notera aussi le mépris évident pour les sciences humaines et sociales et ce besoin irrépressible de créer une hiérarchisation entre les sciences alors qu’en réalité, elles se complètent énormément.

Et de l’autre, vous avez également celles et ceux qui pensent que les sciences dites “dures” sont épargnées par les positions politiques. Vraiment ? Pourtant, la recherche scientifique dans ces disciplines a également besoin de financement (qui finance ? pour quoi ? comment ?), priorise certains sujets (comment choisit-on un sujet “important” -d’un point de vue médical par exemple- ?), certains laboratoires bénéficiant plus facilement de budget grâce à l’influence de certains chercheurs y étant rattachés (comment se construit la renommée d’un chercheur d’ailleurs, quand on sait que les femmes restent encore et toujours invisibles… ?), etc. etc.

Historiquement, il est impossible de nier que les sciences souffrent du sexisme : en Histoire, en Médecine, en Psychologie, en Géographie même (relire mon article où je reviens dessus), en Biologie… qu’on parle de vulgarisation scientifique au grand public ou de recherche dans le cadre universitaire, le sexisme reste malheureusement présent et ne disparaît pas comme par magie parce que l’on parle de domaines dits intellectuels. La recherche est un environnement où les femmes restent encore très rares et où les témoignages sur le sexisme ambiant sont connus de tou.te.s

Mais fort heureusement, c’est grâce à des femmes chercheuses et féministes que les choses bougent ! Des sujets relégués au second plan, qui n’intéressent pas ou qui semblent sans importance car ne touchant que les femmes sont enfin étudiés. Pas forcément par des femmes, des chercheurs hommes aussi s’y intéressent (on peut bien évidemment se demander pourquoi ils sont encore et toujours plus facilement choisis pour étudier/discuter d’un sujet, bien entendu…), parce qu’il y a un véritable travail de sensibilisation et de mise en lumière qui est développé au fil des années grâce à des femmes universitaires engagées.

Les Women’s studies représentent un champ universitaire très vaste qui s’appuie sur un constat féministe : l’invisibilisation des femmes dans le monde scientifique, autant parmi les chercheuses que dans les sujets traités (les deux étant liés). On pense souvent, à tort, que les études avec une portée féministe ne concernent que certaines disciplines universitaires liées aux arts, à la culture ou à la société… Or, les perspectives sont en réalité bien plus grandes et prendre l’angle du genre (par exemple) pour mener une étude scientifique est possible dans énormément de travaux… aussi bien dans les sciences “dures” que les sciences sociales !

  • Notre vécu est politique

Parce que nous avons réalisé que ce que nous pouvons vivre en tant que femmes n’est pas le fruit du hasard, nos expériences personnelles ont pu forger notre militantisme. Seulement, des tas d’études et de travaux appuient nos propos et montrent que derrière une colère, un sentiment d’injustice, il y a plus qu’une simple “impression” mais une réalité sociale réelle et concrète.

On parle souvent d’idéologie féministe, en oubliant qu’une idéologie se réfère à la pensée dominante qu’on ne voit plus et dans laquelle on baigne au quotidien. Quand on sait comme le féminisme semble encore bousculer un peu durement certaines personnes, il est malhonnête de la comparer à un quelconque endoctrinement. Ajoutons aussi que le féminisme est un mouvement pluriel et tellement diversifié qu’il est complexe d’en ressortir une seule et même vision parmi ses militant.e.s.

  • Alors, que faire ?

Si vous êtes sincèrement attaché.e à comprendre le féminisme et les enjeux autour, je vous propose quelques articles qui vulgarisent pas mal de thématiques sur ce sujet; si vous voulez ensuite approfondir dessus, vous trouverez votre bonheur dans leur bibliographie ! Des chercheuses et militantes féministes, il y en a des tas ! Elles sont facilement trouvables sur les réseaux sociaux et tiennent parfois même des blogs.. et peuvent même être interrogées par les médias pour vulgariser/expliquer certains concepts.

Le mieux à faire donc, est de continuer de vous informer sur ce sujet, de vous montrer attentif.ve face à l’actualité et les réactions que certaines situations sexistes peuvent engendrer. Plus vous lirez sur le sujet, écouterez des vidéos, des podcasts, par des personnes qui maîtrisent réellement ce dont elles parlent et ne se contentent pas de lire une 4e de couverture pour donner leur avis (hum hum) et plus vous serez à même de saisir les tenants et aboutissants de ce mouvement. Cela demande du temps et on ne comprend pas tout en un claquement de doigts (d’ailleurs, je ne me permettrai jamais de dire que je sais tout sur le féminisme) mais au fur et à mesure, vous y arriverez.

Et si besoin, je vous laisse avec la vidéo de Ginger Force sur le sujet !

 

4 Comments

  1. wombatade

    29 septembre 2017 at 17 05 21 09219

    “des personnes qui maîtrisent réellement ce dont elles parlent et ne se contentent pas de lire une 4e de couverture pour donner leur avis” Niark niark!
    Merci pour cet article (et tout ton travail d’ailleurs <3 ), je pourrai l'envoyer à celleux qui se croient objectifs en toutes circonstances 😛

  2. Milaury

    29 septembre 2017 at 20 08 56 09569

    Excellent article ! Tjrs intéressant de te lire, merci pour ton contenu Sophie.

  3. Féminisme | Pearltrees

    4 octobre 2017 at 14 02 52 105210

    […] La méchante “subjectivité” du féminisme – Buffy Mars. Broche féministe disponible sur Etsy. Difficile d’écrire un tel post ! Pourtant, cela fait un long moment que j’y pense… Je crois que les multiples disputes à ce sujet sur Twitter n’ont pas aidé à me donner envie de ne pas y prêter attention… bien au contraire. En réalité, comment rester indifférente face aux arguments qui reviennent encore et encore dans certains débats, comme des vérités toutes faites… alors qu’ils mériteraient réellement d’être remis en question ? Aujourd’hui donc, je vais revenir sur tous ces arguments qui entourent l’idée qu’une opinion féministe, qu’un argument lié au féminisme, sont forcément subjectifs… et par conséquent ne pourraient être valables. […]

  4. Laser De 1W

    1 décembre 2017 at 22 10 50 125012

    L’objectivité n’est pas toujours nécessaire, parfois impossible. En effet la politique est justement le contraire de l’objectivité, il s’agit de savoir quel sont les moyens d’améliorer le quotidien et comment on veut que le monde s’améliore. La recherche de objectivité est néfaste dans ce contexte.

    Néanmoins, dans les sciences il est impératif d’être objectif, car il s’agit de la découverte de la vérité. Il est donc intolérable que les opinions personnelles influe sur nos connaissances. Donc les sciences doivent être préservés de toutes idéologie. Certes les gens qui font les sciences ne sont pas neutres et ont beaucoup d’aprioris, mais le but de la méthode scientifique est de réduire au maximum leur influences dans les travaux de recherche. Malheureusement nos opinions peuvent toujours influer sur les hypothèses que nous formulons. C’est pourquoi il est important d’avoir le plus de diversités d’opinions, de visions du mondes : des gens différents les uns des autres.
    La sciences ne peut et ne doit pas être engagés, il s’agit plutôt de modifier le contexte ou s’effectue les travaux scientifiques.

    La neutralité est le fait de présenter chaque opinion pertinente de façon égale et sans jugements de valeurs: par exemple Wikipédia cherche la neutralité et y arrive plutôt bien. C’est un encyclopédie elle se doit d’être neutre. Je vous renvoie à cette vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=_W0CK0TRWc8 (Je vous conseille aussi la chaine qui traite de la zététique et de l’esprit critique).

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