Nommer le sexisme, pour pouvoir le combattre.

Cet article sera une réponse à un thread que j’ai vu passer sur Twitter et que j’ai trouvé assez grotesque. Mais comme je sais moi-même faire preuve de « bienveillance » (et oui, et oui), je n’ai pas forcément envie « d’afficher » la personne en la nommant ni de rentrer dans un débat via des messages de 140 caractères où tout le monde peut venir interagir à sa guise. D’ailleurs, je ne considère même pas le sujet actuel comme un débat mais bien l’illustration même d’une forte dissension qu’il y a dans ce qu’on considère comme militant ou pas.

Pour résumer brièvement le thread, ladite personne expliquait qu’il n’y avait aucun intérêt à dire à quelqu’un que son propos était sexiste ou raciste quand c’était le cas car cela pouvait la braquer. On pouvait expliquer à l’intéressé.e en quoi son propos était oppressif mais le nommer tel quel serait visiblement trop violent. Pour illustrer son propos, cette même personne expliquait (en étant apparemment très fière d’elle) qu’elle avait réussi à médiatiser l’association à but féministe dont elle faisait partie sans employer le mot « sexisme ». C’est en utilisant cette stratégie, en n’utilisant jamais le terme et la situation actuelle, en gommant ce mot, qu’elle avait pu s’assurer d’avoir de la visibilité médiatique. Je trouve qu’il est intéressant de bien préciser cet exemple là puisqu’il y a eu, depuis, pas mal de réactions virulentes face à ce thread et que l’intéressée a décrété qu’on décontextualisait tout son propos. Alors justement, je préfère bien souligner qu’une telle mise en situation a été bel et bien racontée en quelques tweets parce que du contexte, il y en a justement. Et un plutôt explicite. 😉

Et maintenant, je vais expliquer en quelques points très clairs pourquoi un tel propos me laisse perplexe.

1/ Effectivement, quand on accuse quelqu’un de racisme ou de sexisme (ou autre), la personne accusée a une nette tendance à se braquer. Souvent, la personne réplique même qu’elle n’a jamais voulu blesser ou être méchante, donc qu’elle ne peut pas être raciste ou sexiste. Dans l’imaginaire collectif, quelqu’un de raciste, de sexiste (etc.) l’est volontairement, le crie sur les toits et n’a que peu d’humanité. En gros, on imagine le bon cliché de l’électeur FN qui est fier de son intolérance. Or, si les oppressions s’arrêtaient là où commence l’extrême droite, ça se saurait (et cela ferait belle lurette que les mécanismes de domination n’existeraient plus). Les oppressions font partie d’un système complexe où il y a des cas de figure très facilement reconnaissables et d’autres bien plus « sournois », qu’on intègre aisément quotidiennement au point de ne plus les remarquer. Et c’est cette difficulté à les déceler qui permet de les pérenniser.

Cependant, les mots ont de l’importance. Les mots structurent notre pensée. Plus on a de mots, plus on peut les poser sur des concepts, des idées, des situations. Même mieux : on peut les réfléchir… voire les combattre. Les mots ne sont pas juste là pour faire « joli », ils ont une utilité intellectuelle et politique. Peut-on mettre au même niveau la violence subie par un individu recevant une remarque raciste ou sexiste et la réaction d’une personne qui se braque parce que cela lui déplaît de se faire taxer de sexiste ou de raciste ? Bien sûr que non.

Comment voulez-vous permettre à une femme de comprendre clairement ce qu’elle vit si vous ne lui parlez pas de sexisme ? Comment voulez-vous permettre aux gens d’apprendre, de comprendre, de s’éduquer si vous n’employez pas les termes qu’il faut ? Comment voulez-vous que ces mots continuent d’exister et qu’ils soient de plus en plus employés, si vous les laissez vous-mêmes soigneusement de côté ? Où est la pédagogie à grande échelle si, pour atteindre cette grande échelle justement, vous fermez les yeux sur le noyau dur du problème ?

2/ Et puisqu’on parle de se « braquer », je pense qu’on a beaucoup à apprendre (de soi et des autres) dans ce genre de mise en situation. Oui, j’ai appris en lisant des textes écrits par des militants vulgarisant pas mal de sujets compliqués. On m’a aussi parfois remonter les bretelles au début de mon militantisme car forcément, je continuais d’intégrer certaines idées et valeurs à mes réflexions. Mais surtout, j’ai aussi énormément appris en remarquant la violence de ces personnes qui se braquent.

Un petit retour en arrière s’impose, par ailleurs. Eté 2011, j’arrive sur Twitter pour parler de tout et de rien. Quelques mois plus tard, j’assiste aux multiples débats sur le Mariage pour Tous. Il faut bien comprendre que j’avais à peine 18 ans, que j’étais extrêmement peu politisée et que je commençais à ne m’y intéresser que très vaguement. Je suis hétérosexuelle et à cette époque, j’étais très naïve et je pensais que les personnes LGBT étaient très bien acceptées en France, que tout le monde était ravi de voir une telle avancée politique et sociale dans notre pays. Ha ha ha. Pendant plusieurs mois, j’assiste donc en direct à des propos absolument horribles déversés sur Twitter ou autres.

Les remarques contre le Mariage pour Tous n’ont cessé de me choquer et effectivement, il était souvent pointé du doigt l’homophobie des personnes qui les déclaraient. Le contexte particulièrement tendu explique et légitime entièrement la colère des personnes concernées face à de telles injustices. Faire très clairement remarquer à quelqu’un son homophobie me semble bien peu face à ladite homophobie. Mais surtout, c’est la haine déclenchée par cette accusation d’homophobie qui me choquera le plus. Je me souviens très clairement de conversations profondément haineuses, de personnes effectivement « braquées » mais qui se permettront par la suite de balancer encore plus d’horreurs, et d’agir d’une manière absolument inhumaine. Or, il ne semble absolument pas pertinent de sous entendre que la responsabilité vient des personnes LGBT ayant dénoncé ces oppressions. Cependant, quand on sous-entend qu’une personne qui se braque et réagit violemment le fait parce qu’on ne lui a pas parlé gentiment; on prend le problème à l’envers.

J’ai énormément appris des militant.e.s LGBT qui étaient bien décidé.e.s à se faire entendre et à avoir une posture politique radicale. Mais surtout, ce sont les réactions épidermiques et violentes qu’ils ont pu provoquer qui m’ont fait comprendre toute l’étendue du problème. Ce n’est peut être pas glamour ni bon enfant mais ces mises en situation peuvent avoir un but pédagogique, hélas : prendre conscience du monde qui nous entoure. Depuis, je me suis intéressée au féminisme, à l’anti-racisme, et j’en passe. Et j’en suis arrivée au même constat.

3/ Oui, moi aussi je crois en la multiplicité des messages politiques, aux différentes pratiques possibles, aux multiples techniques discursives à employer et aux diverses formes de militantisme. Non, je ne crois pas en la “pureté militante”, je ne pense pas que nous sommes tou.te.s parfait.e.s. Oui, moi aussi je pense que Twitter a des défauts, que parfois on s’emballe vite (et que ce sont les personnes opprimées qui s’en prennent le plus dans la figure par ailleurs), qu’il y a des limites dans la manière dont on peut aborder les sujets. Oui, je pense aussi que les militant.e.s sont parfois très dur.e.s entre elles/eux et qu’ils/elles oublient parfois « l’ennemi » qu’ils peuvent avoir en commun. Oui, je pense tout ça. Au même titre que je pense que Twitter apporte aussi énormément et m’a beaucoup aidé dans mon cheminement politique. Au même titre que je continue de penser qu’avant de vouloir changer le monde, il faut aussi se rappeler de changer soi-même. Au même titre que je pense qu’un message militant voulant toucher un large nombre de personnes ne sera pas forcément trop “mainstream“.

Par contre, il y a des choses en lesquelles je ne crois pas et où je ne changerai pas de position. Je ne crois pas au militantisme dépolitisé qui est pour moi un contresens total. Je ne crois pas au militantisme qui évite soigneusement de dire les choses pour s’assurer une certaine visibilité médiatique et une retombée qui n’aura qu’un bénéfice personnel. Je ne crois pas au militantisme qui conforte les médias dans leur sexisme et dans leur racisme puisqu’on ne les confronte pas à l’absurdité de leur système excluant. Je ne crois pas au militantisme qui permet de se faire un joli carnet d’adresses et une belle ligne sur le CV mais qui n’appelle pas « un chat, un chat » juste pour ne pas mettre qui que ce soit mal à l’aise. Je reviendrai là-dessus dans un article prévu pour début septembre mais en fait, parfois, mettre les gens mal à l’aise et face à leurs contradictions est nécessaire (surtout quand on milite).

Par ailleurs, il y a quelque chose en lequel je crois très fort. C’est en l’humain. J’ai foi en l’humain. Et ma bienveillance justement, ma bienveillance et mes espérances sont si grandes que je refuse de prendre les gens pour des idiots. Je refuse de croire que les gens sont incapables de réfléchir, de se remettre radicalement en question. Je n’ai pas le coeur à infantiliser qui que ce soit. Cela dépasse mon entendement.  Et vous savez quoi ? Ca, je ne le crois que depuis très peu de temps. Je sais que le monde ne change que par une poignée de personnes mais je pense qu’il n’est jamais trop tard pour embarquer des gens avec nous dans nos envies de changement. Et ma bienveillance m’empêche de considérer les gens comme trop bêtes pour ne pas cerner ce qu’est le sexisme ou le racisme dans son entièreté.

Là est toute la différence.

5 Comments

  1. Phil Vazquez (@Vazquez_fr)

    10 août 2017 at 20 08 44 08448

    Bonjour, je ne suis qu’un apprenant et je réponds à ce blog plus pour avancer dans mon apprentissage que pour prendre part à un débat (que je trouve tout à fait intéressant mais) qui ne me concerne pas, j’ai vu le thread puis lu cet article et j’ai une question :

    J’ai l’impression que vos deux ambitions militantes sont différentes. Pas dans les idées mais dans le choix de l’interlocuteur : elle, elle cherche à transformer le fautif en échangeant avec lui et c’est pour ça qu’elle travaille à le maintenir à l’écoute en évitant la violence des mots. Tandis que toi (pas toi spécialement, c’est théorique) tu échanges avec le fautif en cherchant à transformer l’auditoire qui assiste à l’échange, et là en effet tu nommes l’oppression telle qu’elle est.

    Dans le deuxième cas j’imagine que même si le fautif se braque, il y a une chance qu’il en tire des leçons en prennant du recul, mais l’interêt de la démarche c’est de fournir des exemples clairements nommés à l’auditoire et d’en faire comprendre la gravité (car trop souvent minimisés si j’ai bien compris) par un rejet violent (pour montrer qu’on peut et qu’on doit rejeter l’acte sexiste).

    Si ta démarche est importante pour rétablir une «gravité» du sexisme auprès d’un public témoin, sa démarche à elle semble plus focalisée sur le face-à-face (c’est ce que j’interprête en tout cas malgré l’exemple de l’association) et là, sans témoin, n’y a-t-il pas une pertinence à accompagner le fautif dans une réflexion douce pour que de lui-même il comprenne qu’il est fautif (certes sans notion de gravité à ce stade) ?

    Pour finir sur deux trucs :
    – dans l’exemple de l’association, je me demande si ça n’a pas l’avantage d’avoir l’attention des mecs pour leur distiller des notions égalitaristes de façon soft (en plus du reste des actions qu’elles font pour les femmes).
    – toujours dans cet exemple, est-ce que tu estimes que le message anti-sexiste soft participe de quelque façon que ce soit à minimiser la gravité du sexisme/des inégalités contre lequel/lesquelles l’asso se bat ?

    Merci pour ta réponse si tu m’en fais une, n’hésites pas à me corriger si j’ai mal compris ta démarche, et bonne continuation !

    1. Buffy Mars

      10 août 2017 at 21 09 43 08438

      Hello Phil, merci pour ton message. Je vais essayer de répondre sans ne rien oublier.

      Les discussions en face à face marchent dans des buts pédagogiques, je ne le nie pas : moi aussi j’en ai fait, je ne me contente pas d’expliquer par mon blog et ma chaîne certains trucs. Quand j’ai le temps et la patience, je discute avec les gens. Cependant il y a des moments, face à des personnes/des entreprises assez visibles sur le net, avoir des prises de position publiques très claires sont également importantes. Je remarque qu’il y a une certaine forme de copinage à, parfois, ne pas trop vouloir bousculer ses potes et les gens influents/les sociétés dans son secteur sur le Net quand ces derniers peuvent nous offrir des opportunités. Ce qui, ici, est clairement le cas quand elle fait le choix de ne pas vouloir bousculer les médias dans leur propre sexisme/racisme ou de pas trop moufter quand telle personne ayant eu un comportement oppressif est pointé du doigt. C’est super de vouloir parler en privé, mais se positionner SOI MÊME en tant que personne, c’est extrêmement important dans le militantisme.

      Sur tes deux derniers points :
      On en revient à une discussion vieille comme le monde (tu as sûrement vu passer l’article de crêpe georgette parue aujourd’hui ? si non, je te le conseille vivement) : capter l’attention des mecs en les caressant dans le sens du poil, jusqu’à où ça marche ? Quand on parle de féminisme, des urgences qu’il y a quand on discute de ce que les femmes subissent, quelle énergie devons nous mettre à “susciter l’intérêt des hommes” ?
      Par ailleurs, l’égalitarisme sans aucune dénomination (féminisme, anti racisme, pro lgbt etc) est un concept aseptisé qui court à sa perte. Un peu comme quand on se dit “humaniste” : ça ne veut rien dire de très clair.
      Je ne crois pas qu’il y ait d’un côté les messages “soft” et de l’autre les messages “hard’. Je pense que d’un côté il y a les actes militants qui ont une portée politique et de l’autre, des actes dépolitisés qui en réalité, n’aident pas les femmes.

      Bien à toi, Buffy

  2. Phil Vazquez (@Vazquez_fr)

    11 août 2017 at 0 12 31 08318

    Merci beaucoup pour tes réponses et tes précisions,c’est top ! J’irai lire l’article de Crêpe Georgette 🙂 (c’est marrant parce que j’ai eu une discussion tout récemment sur les notions de message soft et message hard dans un autre champ que le féminisme et je défends justement l’existence des deux, mais bon c’est pas le débat)

    Bonne continuation !

  3. julienselignac

    11 août 2017 at 18 06 30 08308

    j’aime beaucoup,beaucoup ta conclusion 🙂 c’est aussi un respect que tu as pour toi-même, ajouterais-je

  4. C’est le 1er septembre, je balance tout ! – Des livres et les mots

    1 septembre 2017 at 21 09 52 09529

    […] Tout est politique – Buffy Mars, les billets « Nommer le sexisme, pour pouvoir le combattre » et « Osez… créer sur Internet (blog, chaîne […]

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