Est-il possible d’avoir trop de principes ?

“Tu prends tout trop au sérieux. Tu critiques tout. Si on t’écoutait, on ne pourrait plus vivre.”

Effectivement, je suis profondément lassée des discussions autour des faits divers rocambolesques, des exemples lorsqu’on va parler de sexisme, de racisme ou d’homophobie qui ne tournent qu’autour des formes les plus violentes et les plus visibles. Du mépris pour les violences dites “symboliques”, les micro-agressions, les oppressions quotidiennes, latentes, plus discrètes, plus sournoises mais qui font perdurer toutes ces dominations parce qu’elles sont intériorisées, acceptées par dépit voire justifiées.

Alors oui, j’ai tendance à reprendre les gens quand ils utilisent des “mauvais” mots, se permettent des remarques qui s’inscrivent dans des systèmes oppressifs. Même si “tout le monde le fait”. Même si c’est “quotidien”. On se permet de dire que je cherche à culpabiliser les gens et que je suis dans une posture d’auto-flagellation, à parler de rapport de domination, d’oppression, à essayer de déconstruire les choses qui peuvent nous entourer. Je n’ai aucunement une posture bienveillante sur pleins de thématiques et je ne suis en aucun cas une pseudo “bisounours”.

Non, je remets en question mon attitude, son impact au sein de la société. Et effectivement, je n’ai pas envie d’évoluer dans un environnement toxique. Alors j’essaie d’expliquer aux gens ma posture, mes intentions, mes idées.

 

“De toute façon, tu te crois meilleure que tout le monde. Tu te penses parfaite. Tu sais tout. C’est pour ça que tu critiques sans cesse les autres.”

J’aimerai bien que ce soit ça mais pas tellement.

Ce que je raconte, ce que je dis, ma manière de défendre des causs qui me tiennent à coeur alors qu’elles ne me concernent pas forcément, ça ne m’est pas venu d’un coup, en tombant du ciel. Je me remets sans cesse en question. Quand je fais une “boulette”, quand on me fait remarquer que mon propos peut sembler ambiguë, mal formulé, passer à côté de certains éléments, je me tais et j’écoute. J’interroge oui, mais j’écoute aussi.

Quand quelque chose ne me concerne pas, que j’ai du mal à en cerner totalement le propos, là encore, je me tais et j’essaie d’être attentive. Je fais des recherches, j’essaie de réfléchir le truc jusqu’à bien cerner les tenants et aboutissants. Et parfois, c’est compliqué, oui. Parce que ce sont des questions complexes, nuancées, à approfondir avec soin.

J’ai de la chance, je suis très curieuse, avide de savoir, toutes ces problématiques me passionnent. J’ai de la chance aussi, car autant les problématiques liées au sexisme sont importantes pour ma propre survie, autant d’autres choses ne me touchent pas personnellement le moins du monde. Faire l’effort de les comprendre est donc quelque chose de bien moins important qu’une personne directement concernée. Et puis, je trouve ça égoïste et insultant les gens ayant un haussement d’épaules dédaigneux face à des discriminations qui ne les concernent pas.

Alors non, je ne crois pas être meilleure que la plèbe, mais j’évite de me complaire dans l’ignorance. J’évite de trouver des excuses à des comportements ou remarques qui offensent. C’est parce que justement, je suis loin de me trouver parfaite que je fais ce travail de réflexion sur moi-même. C’est parce que je pense qu’il y a beaucoup à revoir dans mon comportement, que je lis, m’informe, m’interroge et écoute. Et oui, je reprends les autres. Vous montez sur vos grands chevaux dès qu’on essaie de vous expliquer les choses. Vous vous énervez, vous coupez la parole, et vous vous permettez de tourner en dérisions des problématiques qui vous échappent.

Dès qu’on sort des statistiques, des études, des articles, des travaux universitaires, dès qu’on cite des auteurs, on devient la petite prétentieuse de service qui pense connaître tout de la vie. Et puis n’oublions pas qu’une femme qui lit, ça fait peur, comme dit le proverbe “Les femmes qui lisent sont dangereuses”. C’est fascinant tout de même, que la personne qui remet en question son propre jugement et décide de s’informer et qui comprend qu’elle a eu tort est celle qui pense avoir la science infuse. Moi je trouve que c’est plutôt l’inverse, et que lorsqu’on décide de mépriser des gens qui se sont embêtés parfois durant toute une vie à problématiser des sujets en ne lisant pas leurs travaux, c’est qu’on est beaucoup centré.e sur soi même.

“Avec toi on ne peut pas parler. Tu es contre la liberté d’expression, ce n’est pas très démocratique !”

Tout d’abord, il y aurait beaucoup à dire sur le principe même de liberté d’expression et qui en détient le monopole et a le plus tendance à l’utiliser à sa guise dans les médias. C’est facile de parler de liberté d’expression quand ce sont toujours les mêmes discours vecteurs d’une idéologie dominante qui sont mâchés encore et encore.

Je n’impose en aucun cas mon avis. Seulement, je considère que je n’ai pas forcément à débattre après avoir exprimé une idée me tenant à coeur. Ensuite, si quelqu’un veut absolument discuter avec moi (et que j’accepte), je ne vois pas pourquoi je n’ai pas le droit de pousser le cheminement plus loin, de rebondir sur chaque propos encore et encore. Pourquoi dois-je forcément me taire, et faire comme si les propos d’autrui ne me sortaient pas par les yeux quand je les trouve grave ? Pourquoi dois-je faire semblant ? Est-ce de ma faute si les gens paniquent et sont contrariés dès que la discussion “va trop loin” ? Est-ce de ma faute si cela les met mal à l’aise quand ils réalisent qu’il n’y aura pas de bavardages bon enfant mais de vraies confrontations d’idées ? Je n’impose rien.

Mais si tu veux discuter, alors attends-toi à ce que je reprenne tes arguments point par point pour débattre. Faire autrement n’aurait pas d’intérêt. Non, il ne faut pas de tout pour faire un monde. Je pense qu’on peut largement se passer de discours haineux par exemple.

Et si cela te gêne, alors fais comme moi la grande majorité du temps : ne débats pas. Dis ce que tu penses si ça te démange et pars. Ou accepte de discuter avec des gens avec qui tu es en phase, où les divergences sont minimes mais qui permettent un développement bien plus productif et approfondi qu’il n’y paraît. Croire que parler avec des gens ayant les mêmes “positions” politiques est une manière de rester dans sa zone de confort est complètement faux. Tu ne feras pas changer quelqu’un de radicalement opposé à tes idées, même avec les meilleurs arguments du monde, même en le coupant net dans son propos. Si la sensibilité n’y est pas, si les valeurs sont trop divergentes, la conversation tournera encore et encore au sujet des mêmes thématiques. Pire, cela pourrait s’envenimer et vous énerver chacun de votre côté. Ce serait un débat sans fin, sempiternel et ennuyeux… où on finit par se sentir offensé et à avoir le sentiment que notre interlocuteur cherche à nous “embrigader”.

Croire que parler avec quelqu’un avec les mêmes convictions n’est pas productif est une erreur. Les domaines de spécialisation peuvent varier, s’arrêter sur des détails “minimes” où les points de vue ne sont pas totalement identiques est hyper enrichissant. De toute manière, pour pouvoir parler avec ces individus, il faut avoir fait un travail de “filtrage” avant, afin de savoir qui te correspond au mieux… et par conséquent, avoir débattu avec des gens dont tu ne partageais pas le même avis, sans forcément le savoir au préalable. Eh, comme quoi 😉

Mais je suis dubitative quand j’entends que le fait de ne discuter qu’avec des gens de son “camp” (quel mot étrange…), est de la paresse intellectuelle. Je n’ai jamais autant appris, développé mon point de vue qu’en évoluant dans les sphères féministes et libertaires. Parce que toutes les féministes ne parlent pas des mêmes sujets, n’ont pas forcément les mêmes avis et la même manière de percevoir certaines problématiques. Et je prends l’exemple du féminisme mais c’est comme ça pour… tout, en réalité.

D’ailleurs, je n’ai aucun problème avec les gens qui ne partagent pas forcément mon avis (faut pas pousser non plus, hein). Mais j’aime les gens honnêtes. Ceux qui ne se cachent pas derrière des excuses toutes préparées, des retournements de vestes , qui ne veulent pas admettre que leur propos est paradoxal. Le fait de se mentir à soi-même me fout hors de moi.

“T’façon, t’es jamais contente ! Tu trouves toujours un truc à redire !”

 

J’ai peut-être un esprit critique assez développé mais je ne me sens pas spécialement aigrie. Le jour où je serai blasée de tout et que plus rien ne m’indignera, inquiétez-vous. Se questionner sur quelque chose ne veut pas forcément dire qu’on fait du bashing. J’ai de profondes convictions, qui, je pense, sont notamment dues au fait que j’ai beaucoup de fierté. Depuis toute petite, j’ai toujours préféré être seule que mal accompagnée. Me mettre les gens à dos, même si tout le monde les trouve cools et gentils, si j’avais le sentiment qu’ils avaient des avis intolérants et oppressifs, ne me dérangeait pas tellement. J’assumais mon choix d’une solitude revendiquée, plutôt que de suivre des gens malhonnêtes.

Je ne supporte pas de ne pas réussir à me regarder en face dans une glace. Le fait d’avoir le sentiment d’avoir mal fait quelque chose peut me bouffer et m’empêcher de dormir. J’ai besoin de me sentir en phase avec mes idéaux.

 

C’est terrible de préférer avoir le coeur léger et de finir par poursuivre sa route seule que d’accepter l’avis de quelqu’un opposé au sien parce qu’on le considère comme profondément immoral alors qu’eux, ils acceptent vos idées. Évidemment qu’ils les acceptent. Vos convictions cherchent à mettre tout le monde au même niveau. A mettre fin aux discriminations, à l’oppression, aux violences physiques et symboliques, aux dominations systémiques. Y a plus flippant, au fond.

C’est terrible parce qu’on laisse des gens qui nous appréciaient plutôt bien sur le bas côté de la route en leur disant “finalement non, tu n’es pas fréquentable“. C’est terrible parce que ça fait peur de bouleverser son quotidien à ce point. D’avoir des gens qui vous manquent mais qui au final, sont trop mauvais sur bien des points pour  pouvoir fermer les yeux. C’est terrible de voir les gens réussir à faire avec, faire semblant, prendre sur eux alors qu’en “off” ils vous diront “ouais j’avoue, moi aussi je peux pas le supporter quand il/elle dit ceci ou cela“.

Car là on ne parle pas de caractère ou de personnalité (à ce niveau-là, je m’accommode d’à peu près tous les défauts du monde *oui, cela va vous surprendre mais on me fait souvent remarquer que je suis assez facile à vivre au quotidien*). On parle d’idées parfois dangereuses, parfois intolérables, de la bêtise pure et dure, ignorante, blessante, oppressive. C’est terrible. C’est chiant. Ca fait mal. Mais sur le long terme, c’est ce qui permet d’aller bien, d’aller mieux. De se protéger. C’est ainsi que j’ai pu me faire de nouveaux/nouvelles ami(e)s. Conserver les amitiés les plus belles, les plus fortes, les plus sincères. C’est ainsi que j’ai pu faire des choix importants pour mon avenir. Que j’ai pu me construire et me dire, qu’au moins, à mon échelle, je fais du mieux que je peux.

 

Tout n’est pas parfait. Mais je m’interroge justement, je ne me cache pas derrière des arguments tout faits, comme quoi c’est ainsi que marche le monde, que c’est la vie, qu’on ne peut pas faire autrement et que la vie est moche, méchante et injuste, pour ne pas avoir à me remettre en question et écraser le voisin. Oui, parfois je décide de couper le contact avec des gens que j’aime très fort mais parce que ce n’est plus possible de les écouter. Oui, je sais que si j’avais fermé les yeux et m’étais contentée de sourire, j’aurai pu tirer l’avantage de pleins de situations. Mais c’est que j’y arrive pas. J’ai essayé hein. D’assouplir mes convictions. Mais je finis sous ma couette, à me ronger les sangs et à avoir envie de vomir parce que ce manque d’honnêteté me rend littéralement malade.

Donc, je continuerai à boycotter certaines marques dont je n’aime pas les politiques de production ou leurs positionnements politiques. 

 

Alors oui, j’ai des contradictions. 

Pourtant, il n’empêche que je continuerai à parfois acheter des marques ou des objets qui me plaisent, par envie, ou parce que je n’ai pas d’autres choix financièrement même si la multinationale qui se cache derrière est pas clean du tout. J’ai encore du chemin à faire avant de devenir végétarienne (puis végétalienne, hé). Et parfois j’aime bien manger des aliments qui ne sont pas produits localement. Et j’ai pleins d’autres choses à revoir sur ma consommation de manière générale, à utiliser beaucoup trop de produits jetables et à user énormément d’énergie rien qu’en tweetant, bloguant et autres (ah beh oui, ça compté hé). Je continuerai à parfois apprécier des célébrités “problématiques” parce qu’elles m’ont beaucoup apporté et époustouflé.. mais à côté, j’évite de faire leur promo à tout bout de champ.

 

J’admets ces contradictions, que j’essaie de corriger avec le temps… mais surtout, je ne les nie pas. Jamais je me trouve de fausses excuses, jamais je me mets à geindre quand on me les fait remarquer. Parce que j’ai déjà réfléchi à ces questions.

Je ne suis pas parfaite mais effectivement, je deviens de plus en plus intransigeante et je sais qu’il y a encore deux ans, j’étais  souple sur d’autres choses qui désormais me semblent impensables. Je grandis, j’évolue mais en restant dans cette même mentalité. Et je sais que mes contradictions, comme celles d’avant, vont s’effacer peu à peu. Je peux pas faire autrement. C’était déjà le cas, ça ne changera rien. J’essaie de plus en plus d’atténuer ces contradictions dans les démarches que j’entreprends. J’essaie au moins de le faire.

J’essaie au moins d’entamer un premier cheminement, un premier travail sur moi-même sur tout un tas de choses. J’essaie. J’évite de rester là, assise, désabusée, à dire que tout est inutile, que ça ne sert à rien.  Et oui, plus le temps passe plus ça empire : moins je ferme ma gueule, plus j’approfondis tous ces trucs qui me tiennent à coeur, plus je mets en pratique mes principes. Parce que la première personne envers qui je suis très critique, c’est moi-même.

J’aimerai, hein. Fermer les yeux. Me dire que personne n’est parfait, me conforter dans l’idée que je suis humaine et donc m’octroyer d’arrêter de suivre tous ces principes qui me font passer pour une Grand-Mère ronchon.  Seulement, j’en ai sincèrement marre. 

 

Marre de voir des gens se complaire dans leur égoïsme et ne pas faire grand chose pour essayer de faire au mieux. Marre de voir les gens dire que ce que je fais “ne sert à rien”, que le monde ne changera pas, que c’est perdu d’avance, que je suis seule dans mes convictions, que ça ne fera rien bouger.

Et alors, ? Et si j’ai juste envie de me sentir “bien”, de faire au mieux. Et si j’ai envie de ne pas me plier à certaines contraintes car j’ai encore le choix, pourquoi je ne pourrai pas tout simplement car je ne “gagnerai” pas?

Pourquoi est-ce que je n’aurai pas le droit de dire “bah moi, je suis pas d’accord/j’ai pas envie” parce que vous êtes plusieurs à gueuler l’inverse? Pourquoi est-ce que vous vous efforcez à réduire à néant mes principes en les disant inutiles car ils n’ont pas un impact immédiat et mondial ?

Pourquoi serai-je la naïve, l’utopiste, l’idéaliste juste parce que j’essaie de faire des choses “meilleures” ? Pourquoi est-ce que vous mettez autant d’ardeur à mépriser mes avis et mes propos et à me décrire comme chiante et intolérante si, au final, je ne sers pas à grand chose? Si tout ce que je fais n’a aucun impact ? Pourquoi est-ce que ça vous énerve autant ?

Suis-je vraiment celle qui impose un mode de vie ? Suis-je vraiment celle qui est dangereuse ? Qui bouffe les libertés d’autrui ?
Alors non, avoir trop de principes, n’est pas “mal”. Essayer d’être la plus honnête possible, même si ça prend du temps et beaucoup de remises en question, c’est possible.

 

Et qu’il est facile de dire que je me pense parfaite alors que ce n’est pas le cas mais un peu moins qu’on vous rappelle que vous ne l’êtes pas non plus, et que vous faîtes rien pour vous améliorer.  On m’a déjà trouvé des défauts. Mais en tout cas, s’il y a bien un truc qu’on ne m’a jamais lancé, c’est que j’étais quelqu’un de malhonnête.

Je crois que je peux dormir sur mes deux oreilles.

 

Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.
Share:
Written by Buffy Mars
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.