Aimer la mode ou aimer acheter des vêtements?

Il n’y a pas longtemps j’ai vu le documentaire « Le Testament » de Loïc Prigent. Je ne sais pas s’il est encore sur Arte Replay mais en gros, c’était un documentaire sur Alexander McQueen, l’un des stylistes les plus innovants de son temps. Si tu ne visualises pas trop qui c’est, je peux éventuellement te citer les chaussures un peu WTF de Lady Gaga dans son clip « Bad Romance » (ça va mieux ?). Il était jeune, un vrai génie, doté d’une créativité incomparable. Un OVNI quoi. Puis d’un coup, BAM. McQueen se suicide. Je m’en souviens c’était en 2010, j’étais encore au lycée. C’est une amie qui m’a envoyé un SMS « McQueen est mort ». Stupeur. Profonde tristesse. Le monde de la mode était en deuil.

Donc quand j’ai appris l’existence de ce documentaire autant vous dire que j’étais enthousiaste. Puis c’était un documentaire par Loïc Prigent, le journaliste du monde de la mode, un peu cynique, un poil hautain mais toujours d’une grande culture et d’une profonde intelligence.

 

Bref. Je me suis installée sur le canapé de mon copain, j’ai allumé ma télé et j’ai regardé « Le Testament », au côté de mon petit ami… qui au début me charriait « oui oui regarde ton truc sur les fringues, ça m’aidera à m’endormir ». Au final, il a regardé jusqu’au bout. Il a été très attentif à chaque passage et le lendemain il m’envoyait un SMS « J’ai repensé à ton documentaire, là. Je ne savais pas que la mode c’était ça, aussi. »
« Aussi »
Parce que la mode on croit souvent que ce sont des paillettes, du clinquant, des strass, des belles robes, des milliers d’euros, des célébrités à la pelle et une myriade de flash. Un monde de spectacles et de paillettes. Du bling bling à gogo. Du luxe à t’en faire gerber par tous les trous. Puis un de ceux qui fait tourner la machine décide de monter sur une chaise, de se passer la corde au cou et de se donner la mort et tu te demandes pourquoi. Qu’est-ce qui s’est passé putain de merde. Et puis, personne n’a rien vu ?
Alors « Le Testament » nous raconte. Loïc Prigent te dit tout. Il te parle des 4 dernières collections de McQueen dont une inachevée, qu’il n’a jamais eu le temps de terminer. Il décortique, t’explique les références, va dans les détails. Il te parle Histoire, Politique, Sociologie. Il te parle du styliste, de sa mère, de son enfance, de ses amis. Il te parle de contexte économique, de mythes, d’art contemporain. Il t’explique où McQueen a puisé son inspiration, pourquoi il a choisi ce motif, cette coupe, cette couleur. Il t’explique tout. Tout, tout, tout. Avec des archives, des preuves. Tout ce que tu veux.
Et là, sous mes yeux, pendant un peu plus de cinquante minutes, je me suis rappelée pourquoi j’aimais la mode. Que la mode c’est comme le cinéma, la littérature, la musique. Qu’il y a de tout. Du plus commercial cheap à du ultra underground. Du plus classique au plus étrange, farfelu, transcendant. Qu’il y en a qui font l’unanimité et ceux qui bousculent les codes, dérangent, interrogent. On sait pas trop dans quelle case les mettre, où les placer. Dire si c’est beau ou non, tellement l’esthétique choisie est unique, habile, hors du commun. Pendant 50 minutes je me suis souvenue que la mode pouvait être un art dans les mains de certains. Pas qu’un coup marketing, pas que du buzz, pas que de la provoc’. Que derrière les créateurs il n’y avait pas que des bouts de tissu et des coups de crayon, qu’il y avait aussi des heures de réflexion, un boulot faramineux et une culture titanesque.
Sans surprise, l’excellent documentaire de Prigent a fait remuer la toile. Les journaux ont pondu quelques articles dessus. Parce que ça fait du bien, cette pensée critique. Qui va plus loin que de discuter des conditions de production d’H&M et Zara et plein d’autres.Evidemment que c’est important. Bien sûr que c’est important. Mais on a oublié aussi l’élan créatif des maisons de couture, celles qui brassent des millions mais différemment. Celles où on vient acheter une robe comme un tableau pour y investir. Celles qui arrivent encore à produire dans des conditions correctes, avec des beaux produits, dans une qualité incroyable.
Et on l’oublie parce qu’on oublie que pour la comprendre il faut en décortiquer les codes, les saisir. C’est ce qu’expliquait une prof de l’IFM dans un article du Monde. On se retrouve devant une myriade de gamins qui veulent faire de la mode pour être likés et pour buzzer. On veut son quart d’heure de gloire, être le prochain Alexander Wang, le futur styliste chez Balenciaga. On veut être liké, suivi, adulé. Mais pour déceler la signature d’un créateur dans une pièce, reconnaître de quelle collection vient ce tailleur YSL, tenter de deviner les références et inspirations dans une création… Plus personne. Plus aucune sensibilité à l’art modesque dans sa globalité. La mode est accaparée par des gens pas foutus d’analyser une robe des années 70 parce qu’ils ne comprennent rien aux 70’s. Un peu comme si on vous disait que la Saharienne d’YSL est devenue iconique parce qu’elle se porte facilement en été.. et qu’on oublie qu’elle date de 62, qu’elle a été créée peu après la fin de la Guerre d’Algérie, alors qu’on s’interrogeait sur l’action coloniale de la France et que c’était en réalité un joli message politique bien senti.
Il y a quelque chose d’extraordinaire qui s’est passé avec les blogs, vous savez. Des petites nanas qui avaient pas pu faire d’études coûtant une blinde et qui pouvaient pas assister à des défilés ont commencé à s’accaparer ce monde élitiste et fermé qu’était la mode. Ca a un peu tout bouleversé et ça a été incroyable. Ca a changé plein de choses. Et ça on peut pas le nier, ni l’enlever, ni cracher dessus.
Mais je comprends un peu ce que dit Marie elle-même dans son article. La mode c’est un métier. Apprendre la mode, la comprendre, connaître les termes précis, savoir l’analyser, ce n’est pas donné un tout le monde. La mode ce ne sont pas que vos jolis achats et vos OOTD, ni les derniers trucs sympas vus en magasin. Et la mode c’est pas qu’un truc de “riches” non plus. Parce que Jean-Paul Gaultier c’est pas un grand bourgeois à la base. Et McQueen non plus. Et pourtant McQueen a fait péter tous les codes. Et il en était putain de fier de son évolution social.
Alors je crois que oui, il y a une différence profonde entre aimer la Mode et aimer s’acheter des vêtements. On peut aimer les deux. Et aimer la Mode ne signifie pas toujours avoir une garde-robe pleine. Comme avoir des Wishlist folles ne signifie pas tellement grand-chose si on n’a jamais daigné ouvrir un bouquin sur ce monde fabuleux une seule fois dans sa vie..
Alors merci Mr Prigent et merci Mr McQueen.  
Vous êtes extraordinaires.
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.
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Written by Buffy Mars
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.