Doit-on forcément parler de sexe quand on est féministe ?

Difficile d’aborder certains sujets tant ils semblent « sensibles » dans les cercles militants (mais aussi au-delà). Pourtant, si je décide d’écrire ici aujourd’hui, c’est parce que le texte qui suit est le fruit d’une longue réflexion, qui n’a pas forcément encore trouvé de conclusion, mais qu’il me semble nécessaire de partager afin d’avoir (peut-être ?) des avis extérieurs.

(confessions d’une ex-sex positive qui ne sait plus trop où se placer)

Il y a quelques jours, j’ai terminé de lire l’essai de Sarah Barmak, « Jouir » (gracieusement envoyé par les Editions La Découverte que je remercie à nouveau). Je vous le recommande, il est très instructif et passe en revue tout un tas de pratiques, recherches, initiatives et réflexions autour de l’orgasme féminin, autant d’un point de vue sociologique que biologique.

L’ouvrage s’ouvre sur un constat qui fait régulièrement la une des magazines, à la grande surprise de nos homologues masculins : la majorité des femmes prennent moins de plaisir au lit que les hommes. Ajoutons à cela que la masturbation reste encore un sujet tabou, que beaucoup sont incapables de dessiner correctement l’anatomie d’une vulve (terme d’ailleurs censuré à la télévision américaine et utilisé du bout des lèvres par bien trop de monde), que le clitoris n’est toujours pas représenté dans un grand nombre de manuels scolaires, que la pornographie en ligne (facilement accessible auprès d’un public jeune qui l’utilise souvent comme un moyen de s’éduquer sexuellement) propose un contenu de plus en plus trash mettant allègrement de côté les notions de plaisir et de consentement… et on en vient à se demander si la Révolution Sexuelle a bien eu lieu et surtout pour tout le monde ?

J’ai trouvé le travail de S. Barmak très riche, avec une multitude de perspectives et de témoignages soulignant la rigueur et la qualité de son travail.

 

Cependant, en refermant son livre je n’ai pu m’empêcher de me poser une question qui ne concerne pas forcément l’ouvrage directement mais qui est symptomatique d’un souci auquel j’ai longtemps eu du mal à formuler la problématique.

Comment vous exposer cela de la manière la plus transparente ? Peut-être en vous partageant quelques informations qui vous permettront de comprendre mon point de vue. A l’heure où je vous parle, j’ai déjà reçu plusieurs mails me proposant de m’envoyer des bouquins dissertant sur nos chattes et clitos, nos orgasmes, nos histoires de cul, etc. On m’a même déjà écrit pour me proposer des sex toys puisqu’après tout, n’est-ce pas ça l’émancipation féminine, être capable de jouir toute seule, comme une grande, sans personne ? Je n’ai pas encore été invitée à un festival de films pornographiques féministes et je n’ai pas non plus, encore reçu de t-shirts 100% ironiques avec des remarques graveleuses mais je suppose que cela arrivera sûrement un jour (qui sait ?).

Chaque jour sur Instagram, il me suffit de 2-3 clics pour tomber sur des comptes parlant de clitoris, de baise, de cul, d’orgasme, de tips pour prendre notre pied au lit, de comment jouir avec nos mecs, et j’en passe, la liste est tellement longue et le nombre de comptes à ce sujet semble s’allonger de jour en jour. Sur Youtube, quand on est une meuf qui parle féminisme, j’ai cette impression persistante qu’on doit forcément passer par la case « je vais parler de cul » de manière fun, décomplexée et sans prise de tête à un moment ou un autre. Et puis avec toujours une pointe d’humour s’il vous plaît.

J’en profite pour dire que je ne juge aucunement toutes ces initiatives même si je me doute que mon agacement doit être palpable. Mais il me semble nécessaire de toutes les citer pour que vous compreniez l’environnement qui semble se dessiner.

 

Parce qu’on est des meufs cools-décomplexées-sans prise de tête-libres, qu’on parle de tout, crûment, sans artifice et sans tabou et qu’on fait valser les diktats, le sexe semble être devenu un sujet inévitable pour faire partie de l’équation de la féministe « pas trop mal baisée ».

Vous savez, je me considère moi aussi comme une meuf plutôt cool (je ne dis jamais non à une blague pleine d’esprit), émancipée, avec de moins en moins de complexes, ne supportant pas qu’on n’appelle pas un chat-un chat, qu’on tourne autour du pot sur certains sujets qui nous concerne toutes (qu’on soit simple spectatrice ou actrice) et surtout désireuse de casser les tabous.

Pourtant, il y a toute une partie des discussions autour de la sexualité qui m’échappe totalement et où, en tant que féministe, je ne m’y retrouve pas. Ou plutôt, je ne m’y retrouve plus. Parce qu’avant, ce n’était pas tellement le cas. Avant, moi aussi j’aimais prouver que les meufs pouvaient parler de cul. Ce n’était pas une question de « tendance » mais bien d’importance. Parce qu’après tout, qui a envie qu’on la baise mal ? Et puis je n’ai jamais supporté ce cliché de la fille timide qui ne doit pas faire le premier pas, ne jamais faire du rentre-dedans ou dire explicitement ce qu’elle veut, aux antipodes de mon tempérament.

 

Les courants du sex-positivism ont sans nul doute été une véritable bouffée d’air frais pour une multitude de femmes. Désacraliser la sexualité, délier les langues (sans mauvais jeu de mot) concernant le plaisir des femmes a été absolument vital. Mais il me semble nécessaire d’en dessiner les limites car « le personnel (l’intime, le privé) est politique » et le fait d’être inondée de ces contenus et messages aux contours vaguement féministes m’alertent sur notre manière de saisir le problème à l’envers.

Dans son podcast pour La Poudre, Ovidie revient elle-même sur ses positions anciennement sex-positive qu’elle tempère désormais. Car dans une société toujours sexiste et capitaliste, nous abreuvant de sexe en permanence pour vendre, faire du buzz et enchaînant les gros titres enjoignant les femmes à accepter telle ou telle pratique pour faire plaisir à leur homologue masculin, comment ne pas émettre un regard critique sur tous ces discours ? Les ateliers (parfois très atypiques) pour apprendre à atteindre l’orgasme existent (à des prix souvent exorbitants réservés à une petite partie de la population). La chirurgie pour mutiler son sexe afin de le faire rentrer dans des normes irréelles n’a jamais autant battu son plein. Les femmes n’ont jamais autant reproduit de pratiques qu’on ne voyait auparavant qu’en vidéo et certains fanstasmes au lit se révèlent être simplement des schémas déjà ancrés dans la société en nettement moins édulcorés.  Et pourtant, les femmes ne sont pas plus satisfaites au lit qu’auparavant et les notions de consentement restent encore nébuleuses pour un trop grand nombre de personnes.

Pendant trop longtemps le sex-positivism a été (en partie) l’apanage de discours féministes cherchant à attirer l’attention des hommes. Comme si le viol, les violences conjugales ou encore les inégalités salariales n’étaient pas suffisamment « glamour » pour expliquer notre vécu. La sexualité, sujet subitement plus léger (alors qu’il n’en n’est rien, car les violences sexuelles sont loin d’être des notions superficielles), avait alors le pouvoir d’être plus fun et alléchant. Au fond, le courant sex positive semblait promettre des femmes plus disponibles sexuellement (« open » si vous préférez).

 

Je sais que mes mots sont peut-être trop sévères et qu’il est sans aucun doute réducteur de résumer le courant sex-positive de cette manière. Quid des sexualités LGBT qui ont permis d’éclore et de s’épanouir sans honte ? Quid des revendications féministes cherchant à mettre un terme au slut-shaming ? Quid des travailleurs-euses du sexe qui ont pu démystifier leur travail ?

J’entends ces arguments. Je vous rassure, si je devais m’identifier comme « sex-negative », cela n’impliquerait pas pour autant que je sois abolitionniste. Certes, je ne considère pas la prostitution comme un métier ordinaire, tout comme je ne crois pas que les films érotiques féministes ni même que l’uberisation de ce travail-là avec l’explosion des shows à la cam soient la réponse à toutes nos inquiétudes… mais je ne souhaite pas les interdire ni même les pénaliser et encore moins leur apposer un quelconque jugement moral.

Mais il réside tout de même un vide flagrant au sein discours sex-positive mainstream ne remettant pas suffisamment en cause la notion même d’hétérosexualité. Notion ici que je ne résume pas à une simple question d’attirance sexuelle et de désir mais bien à la manière dont nos relations et interactions hommes-femmes sont façonnées au sein de notre société avec ce que cela implique (j’en parlais déjà à la fin de mon article sur la charge mentale, si cela vous intéresse).

Il me semble impossible de bâtir un discours fort, révolutionnaire et foncièrement féministe si celui-ci ne remet pas en cause ces rapports de force.

 

Dans le dernier chapitre de son essai (que je trouve malheureusement trop court), Sarah Barmak explique pourquoi la notion de plaisir n’a pas à être un sujet de femme privilégiée car au contraire, cette question de l’intime est éminemment politique au regard des stéréotypes concernant les femmes et leur sexualité. Elle ajoute également qu’une sexualité épanouie va au-delà de la simple jouissance sur le court terme et permet également un meilleur bien-être psychique.

Et même si je ne peux qu’être d’accord, je dois aussi émettre quelques réserves face à cette accumulation que j’ai évoquée précédemment qui, selon moi, ne réside pas dans de simples pratiques discursives et une mauvaise représentation de la sexualité féminine. Cela va plus loin et j’en fais le constat tous les jours : on dégueule de sexe. Il est exposé et évoqué en permanence, de manière plus ou moins qualitative. Il choque ou ne provoque qu’un vague haussement de sourcils. Mais il est toujours présent.

Alors je me demande, je m’interroge… Et si on n’en faisait pas parfois « trop » sur cette quête de la jouissance ? Non pas qu’il faudrait accepter qu’on la brime, qu’on ne l’étudie pas, qu’on n’en parle pas… Mais je ne peux m’empêcher de garder en tête cet extrait de Sarah Barmak (chapitre « Jouer ») « Traditionnellement, l’hédonisme n’est pas considéré comme quelque chose qui s’enseigne, au même titre que l’algèbre, par exemple. Les garçons s’amusent bien à se branler entre potes sans s’encombrer d’une vidéo explicative, non ? Mais, étrangement, pour les femmes adultes, ça ne se passe pas de la même manière. »  Parce qu’on est en 2019 et qu’il ne me semble pas pouvoir passer une journée sans qu’on ne cherche pas à intellectualiser « mon » plaisir, justement. Ce n’est même plus « mon » plaisir, en réalité, c’est une sorte de dépossession du sujet, on parle DU plaisir féminin, de comment le trouver, le développer, l’améliorer. On propose des exercices pelviens et une flopée d’autres nouvelles astuces sensées procurer encore plus de sensations, des ateliers, des rituels, des objets miraculeux, on nous publie une multitude d’articles très sérieux sur la manière d’atteindre le septième ciel plus vite, plus longtemps, plus intensément…

Car même si je comprends le besoin de s’emparer du sujet après des siècles d’obscurantisme, l’effet inverse me laisse parfois perplexe. Tout ceci me semble bien abscons, peut-être intimidant, voire un peu chiant. Quand en face, nos semblables masculins n’ont pas à s’entendre parler en permanence de la manière dont se déroule leur orgasme, quand personne ne vient regarder ce qu’il se passe au fond du slip sur la manière dont ils se touchent et dans quelles circonstances… Pourquoi serions-nous un sujet plus particulier voire quasiment mystérieux ?

Je m’interroge.

Et peut-être que cet extrait de Foucault qui me semble subitement encore plus d’actualité, notamment avec un regard féministe, sera un vague début de réponse :

Peut-être aucun autre type de société n’a jamais accumulé, et dans une histoire relativement si courte, une telle quantité de discours sur le sexe. De lui, il se pourrait bien que nous parlions plus que de toute autre chose ; nous nous acharnons à cette tâche ; nous nous convainquons par un étrange scrupule que nous n’en disons jamais assez, que nous sommes trop timides et peureux, que nous nous cachons l’aveuglante évidence par inertie et par soumission, et que l’essentiel nous échappe toujours, qu’il faut encore partir à sa recherche. Sur le sexe, la plus intarissable, la plus impatiente des sociétés, il se pourrait que ce soit la nôtre. Histoire de la sexualité : la volonté de savoir , Michel Foucault.

Je suis Sophie, et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie).

6 commentaires

  1. Merci pour ton article très intéressant ! Pour ma part je suis très contente qu’on puisse parler anatomie féminine et consentement librement, je pense que ce sont des sujets primordiaux. Je suis en pleine réflexion sur le plaisir et à quel point en tant que femme on ne s’autorise pas à en avoir, en recevoir sur tous les plans dans notre vie… cependant je ressens une certaine injonction à “jouir sans entraves” sexuellement et comme toi, ça me gêne… contradictoire avec le consentement finalement : tu as le droit de dire non et d’être entendue mais il faut avoir une activité sexuelle et jouir

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  2. C’est vraiment super intéressant merci ! C’est vrai que sur Instagram depuis un certain temps les comptes sur le sexe et la jouissance sont omniprésents… Mais avec un angle assez différent de ce qu’on peut lire dans les magazines féminins par exemple. Je crois que je ferais la différence en tout cas entre les contenus qui relèvent d’une quête de compréhension de son corps, de son fonctionnement… Et les quêtes éperdues de jouissance. Même si bien sûr la frontière est pas toujours très claire. Et je te rejoins sur le souci qu’il peut y avoir à dépolitiser complètement ces enjeux parfois

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    1. Effectivement, l’angle est plutôt différent de ce qu’on voit dans les magazines féminins mais je trouve tout de même qu’il y a parfois une dimension militante qui est oublié :/
      Merci pour ton commentaire en tout cas, c’est toujours intéressant de te lire <3

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  3. Cet article est très intéressant et soulève plusieurs point intéressants. Le monde ne se divise pas entre le mouvement sex-positive et les abolitionnistes. Je pense juste qu’on a à faire à un cas typique de récupération d’un mouvement par les hommes, tout comme ça a été le cas lors de la libération sexuelle dans les années 68 qui s’est révélée catastrophique au niveau du traitement de la pédocriminalité. Cela dit la question des TDS et de la prostitution a toujours été un sujet épineux depuis le début des mouvements féministes. C’est même un sujet de discorde. En plus de ne pas prendre en compte les LGBT, c’est un mouvement assez validiste également.
    A titre personnel, ce sont des discours que j’évite car je ne suis pas spécialement portée sur le sexe. Je pense que cet effet se ressent car on a accès à une très grande quantité d’information par internet, par youtube, par la télévision… du coup, on peut avoir une impression d’étouffement.
    Et évidemment, comme je l’ai dit plus haut, ce mouvement est récupéré pour des raisons commerciales. Mais, je comprends vraiment ton point de vue et je ressens souvent la même chose en dépit du fait que je tente de m’éloigner de ces discours.

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    1. Oui, bien sûr, le monde ne se divise pas entre ces 2 pôles (mes excuses si mon article laissait penser le contraire).
      Je te rejoins tout à fait sur ce que tu dis, il y a une vraie récupération par les hommes sur laquelle nous devons nous interroger…
      Un grand merci pour ton commentaire en tout cas 🙂

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