L’affaire de Champigny le soir du réveillon du 31 décembre 2017  a eu un retentissement extrêmement important autant dans les médias que sur les réseaux sociaux. La récupération par les politiques et les militants de tous bords ne s’est pas fait attendre. Parmi ces discours, inévitablement, une rhétorique xénophobe s’est dégagée petit à petit dans la sphère médiatique, dans les mots de personnalités politiques (ou non). A côté de ça, d’autres internautes ont également repris les mêmes fondements de ce discours pour appuyer un propos clairement raciste.

Ce propos étant que la ville de Champigny a connu dès les années 60 une importante immigration portugaise et qu’à cette époque, il n’y avait alors jamais eu de violences entre les immigré·e·s portugais·e·s (qui vivaient à l’époque dans des bidonvilles) et la police. De nombreuses personnes insinuent que si les immigré·e·s portugais·e·s n’ont jamais fait de vagues, n’ont jamais causé de désordre, c’est parce qu’à la différence d’immigrations plus récentes, les Portugais·e·s se rattacheraient à une culture occidentale (une manière détournée de dire « chrétienne » et “blanche”, en réalité). Cependant, cette argumentation est erronée quand on s’intéresse un minimum au vécu réel des immigré·e·s portugais·e·s en France dès les années 60.

Ma famille est d’origine portugaise du côté maternel.  C’est dans ce contexte que je me suis décidée à écrire un article à ce sujet. J’ai commencé à le rédiger début janvier, mais j’ai malheureusement été très prise et plus je souhaitais écrire dessus, plus cela me prenait du temps et me montrait qu’un tel article allait au-delà d’un sujet “brûlant” faisant la une mais s’inscrivait dans une réflexion demandant plus d’approfondissement.

Le constat est là : en termes de “visibilité historique”, il faut admettre que l’immigration portugaise, si elle est très bien étudiée par les historiens universitaires, demeure cependant culturellement largement en retrait dans les mentalités contemporaines. On se retrouve alors régulièrement face à une réappropriation et une instrumentalisation de cette histoire dans des discours politiques nourris par des intérêts xénophobes et racistes, déformant et manipulant à leur guise, forçant des comparaisons fallacieuses, afin de répandre des discours clivants et stigmatisants. Par ailleurs, les descendant·e·s immigré·e·s portugais·e·s ont, pour un certain nombre, une connaissance très limitée de la réalité de l’immigration portugaise. Cela a d’ailleurs été longuement mon cas, mais une envie de m’intéresser à là d’où vient ma propre famille a été une expérience extrêmement importante pour réaliser ce travail.

Idée reçue n°1 : LES IMMIGRE·E·S PORTUGAIS·E·S ETAIENT SATISFAIT·E·S DE VIVRE EN FRANCE – FAUX

Disons-le très simplement : les portugais·e·s ont eu des conditions de vie déplorables et sont arrivés en France par dépit et non par amour du pays.

L’immigration portugaise en France a suivi de près celle venue d’Espagne. Voici ce qu’une enquête sociologique de 1966 nous dit : entre 1961 à 1965, l’immigration annuelle portugaise passe de 10 000 à plus de 40 000 et la France devient alors le premier pays d’accueil (auparavant il s’agissait du Brésil). En 1959, ils/elles étaient un peu moins de 34 000. En 1964, ils/elles sont plus de 150 000. D’ailleurs, le saviez-vous ? En 1975, la population d’origine portugaise atteint 750 000 personnes en France et devient la première communauté étrangère en France. Note importante, les clandestins représentaient 25% des émigrants en 1958En 1965, ils/elles représentent 67%. En 1966, seulement 22% des Portugais·e·s se disent satisfait·e·s de leur situation. 77% estiment qu’ils/elles avaient un logement plus correct au Portugal et à peine 36% désirent s’installer durablement en France. (source)

D’ailleurs… à l’heure actuelle, sont-ils/elles satisfait·e·s de vivre en France ? En 2010, plus de la moitié des personnes d’origine portugaise de 45 à 70 ans vivant en France projettent de retourner au Portugal à la retraite. De manière surprenante d’ailleurs, les émigré·e·s de pays méditerranéens voisins (Italiens et Espagnols) n’ont pas spécialement cette envie prégnante de retourner dans leur pays natal, on peut donc formuler l’hypothèse d’une spécificité communautaire dans la réception et l’accueil des immigré·e·s d’origine portugaise en France. Tout du moins, cette différence statistique dans l’expérience de l’arrivée, et dans le désir du retour, doit nous permettre de nous interroger sur les originalités et différences qui touchèrent plus spécifiquement les immigré·e·s Portugais·e·s en France. On peut formuler plusieurs hypothèses mécaniques pour expliquer ces différences, comme par exemple l’idée que cet attachement pour leur pays d’origine s’expliquerait (entre autres) par une arrivée  à un âge plus tardif en France et donc une difficulté à parler la langue et à “oublier” son ancien pays. D’autres biais sont possibles : le contexte politique qui causa leur départ, les clichés raciaux et essentialistes durables et tenaces, l’amélioration du contexte politique du pays d’origine, la chronologie des arrivées qui coïncide pour partie avec le début de la crise économique issue du krach pétrolier de 1973 (source)

Idée reçue n° 2 : LES PORTUGAIS·E·S NE SE PLAIGNAIENT PAS DE LEURS CONDITIONS DE VIE EN FRANCE – FAUX

Une autre idée reçue est que les nouvelles générations de personnes immigrées seraient plus promptes à se plaindre que les précédentes. Cet argument sous-entendant également que les immigré·e·s portugais·e·s (par exemple) seraient plus agréables à vivre car ils/elles n’oseraient pas l’ouvrir. Lors des émeutes de 2005, ce point avait déjà été soulevé afin de prétexter ne pas vouloir apporter d’aides aux logements.

Ce que l’on sait :

“En 1968, 63 % des immigrés (58 % des immigrés d’origine européenne et 79 % des immigrés d’origine non européenne) résidaient dans des unités urbaines de plus de 50 000 habitants. En 1999, ces chiffres sont passés à 72 % (respectivement 62 % et 82 %).” (source)

Il est plus qu’important de rappeler les conditions déplorables dans lesquelles les personnes d’origine portugaise ont pu vivre. En 1995, Robert Bozzi en parlait dans son documentaire pour Arte “Les gens des baraques“, suivi par d’autres films cherchant à retracer l’histoire de cette immigration. Entre 1962 et 1972, on comptait près de 25 000 Portugais·e·s vivant dans les bidonvilles aux alentours de Paris, s’expliquant notamment par la croissance importante de l’immigration portugaise durant cette même période. C’est à cette même époque que s’est développée massivement un réseau de passeports clandestins et de passeurs afin de permettre aux portugais·e·s de quitter leur pays sous Salazar.

Ces personnes habitant dans les bidonvilles représentent jusqu’à 1/3 de l’immigration portugaise d’Ile de France. Champigny devient alors le plus grand bidonville de France dans les années 60. Il faut alors bien comprendre que les personnes vivant dans ces bidonvilles n’ont pu survivre non pas avec l’aide de l’Etat mais en créant un réseau de soutien et d’entraide (parfois sous la forme d’associations) entre eux afin d’apprendre les codes de l’administration française (par exemple). C’est par ce repli sur eux-mêmes et cet isolement (à la fois subi et organisé) qu’ils/elles ont pu petit à petit s’extraire de ces conditions de vie précaires.

A partir de 1965, grâce à la mobilisation nationale de certains syndicats (CGT, CFDT, FO) et d’associations (ainsi que, plus tardivement et dans une moindre mesure, de l’Eglise et de groupes communistes) s’étant penchés sur les problèmes vécus par ces travailleurs /euses immigré·e·s, les conditions de vie des immigré·e·s portugais·e·s vont pouvoir s’améliorer. Cela passe notamment par la création de permanences syndicales, de journaux édités en portugais, l’apport de l’eau courante (par exemple) dans les bidonvilles, des cours de langue et d’alphabétisation. Cette mobilisation va permettre (très lentement, certes) le départ des bidonvilles vers des logements sociaux construits progressivement.

Ces déménagements forcés n’ont pas forcément été accueillis de façon positive puisque les immigré·e·s portugais·e·s jugeaient alors les loyers trop élevés, à la différence des bidonvilles qui leur permettaient d’économiser beaucoup : l’objectif à ce moment-là étant encore de rester en France de manière temporaire pour ensuite retourner au pays après avoir suffisamment travaillé. Même si vivre dans les bidonvilles ne leur plaisait pas, c’était une option plus rentable que d’habiter dans un logement social. Un responsable de ce projet de déménagement parlera même de “caprice des Portugais”.

En réalité donc, à l’opposé d’une immigration docile, décrite comme acceptant ses dures conditions de vie, méritoire car ayant traversé le pire, la population portugaise arrivée en France fit dans un premier temps surtout face à un délaissement de la part des pouvoirs publics. Dans des conditions d’arrivée mal préparées, face à un déficit de logement sociaux, une large partie des nouveaux arrivants se voit contrainte d’occuper des espaces urbains marginalisés, des habitats précaires, de faire se reposer leur vie quotidienne et leur rapport à l’administration française sur une autogestion locale, une vie associative et une gestion quotidienne avec tous les biais que cela peut induire : émergence de formes de mafias locales, vulnérabilité accrue pour les populations les plus fragiles – femmes, enfants, personnes âgées ; ce n’est que par cette organisation collective, relayée par des organisations syndicales et des partis politiques de gauche, que progressivement l’Etat engagea une action publique pour réduire la part des bidonvilles et transférer une partie de la population dans les logements à loyers modérés.

Idée reçue n°3 : LES PORTUGAIS·E·S SERAIENT PLUS TRAVAILLEURS/EUSES QUE LES AUTRES – FAUX

Qui n’a pas déjà entendu cet argument, arguant que d’un côté il y aurait les Portugais·e·s, toujours travailleurs et prêts à subir la précarité tandis que les “nouvelles générations d’immigrés” seraient fainéantes et profiteuses ? Cependant, la réalité est bien plus complexe. Chaque période d’immigration ne s’est pas réalisée dans le même contexte économique avec des chances et des opportunités qui auraient été similaires !

« Les Trente Glorieuses ont fortement avantagé l’immigration latine actuelle grâce au quasi-plein emploi et à une production nécessitant davantage de main-d’œuvre non qualifiée. Les autres migrants en ont bien moins profité, voire quasiment pas, pour de nombreux Maghrébins ou pour les autres Africains. On sait maintenant qu’une conjoncture économique favorable bénéficie durablement aux revenus des immigrés, et corrélativement à une localisation moins concentrée (Åslund et Rooth, 2007). » (1)

Les immigré·e·s portugais·e·s représentent alors une main d’œuvre peu chère (beaucoup n’étant pas encore régularisés sur le territoire français, au bonheur de patrons peu scrupuleux). On les trouve à des emplois non-qualifiés dans le milieu industriel (d’où les clichés autour des Portugais maçons et des Portugaises femmes de ménage). Par exemple, en 1964-1965, 78% des travailleurs du BTP de la région parisienne sont portugais. Ils/Elles resteront la plupart du temps à des postes peu qualifiés, car peu désireux de se former plus (ils/elles étaient encore souvent dans une logique de retourner au pays rapidement, également encouragés par l’administration française).  (source)

“L’étude de la préfecture constate que, “quant à l’assistance qu’ils pourraient recevoir du personnel ou des organisations syndicales, ils y renoncent soit par méfiance a priori vis-à-vis de ces organisations soit par crainte de perdre leur emploi.”(44) De fait, seul un petit nombre de travailleurs portugais s’engage dans les importantes luttes ouvrières des années soixante, alors que la plupart des autres réagissent vis-à-vis des inégalités et des injustices en changeant de patron, à la faveur d’une conjoncture de plein-emploi. On peut apparenter ces choix à une forme de résistance passive, une révolte ouvrière silencieuse (11 % des ouvriers interrogés pour l’étude ont quitté leur patron à la suite d’une injustice). Cette mobilité “de protestation” est d’autant plus forte que l’immigration est récente ; en effet, pour qui arrive dans une société totalement nouvelle, les autres moyens de défense sont inconnus ou inaccessibles.” (2)

Mais, qu’en est-il de la situation des portugais·e·s au dehors des Trente Glorieuses ? Depuis les années 70, les conditions de travail se sont considérablement durcies en France et affectent tout particulièrement les jeunes immigré·e·s.

« Cette transformation affecte particulièrement les descendants d’immigrés qui cumulent les paramètres défavorables : élevés très majoritairement dans un milieu ouvrier, ils doivent composer avec la nouvelle donne économique sans disposer des ressources relationnelles et cognitives constituées par la génération précédente susceptibles de favoriser l’accès à l’emploi. De plus, ils sont confrontés pour une partie d’entre eux à des discriminations qui prennent une importance d’autant plus déterminante que le marché de l’emploi est fortement contracté et que les écarts de qualification avec les natifs tendent à se réduire. » (3)

Il est difficile d’oublier de mentionner que toutes les personnes immigrées ne sont pas à égalité malgré une précarité collectivement partagée (source). L’extrait de l’article ci-dessous permet de réaliser qu’il y a déjà plusieurs décennies : les personnes d’origine portugaises et les personnes d’origine maghrébines n’étaient pas perçues de la même manière (les secondes se retrouvant alors plus facilement discriminées).

“Les populations d’origine maghrébine qui viennent de zones anciennement sous domination coloniale ont systématiquement été classées en France avec un préjugé défavorable depuis les années cinquante (Girard et Stoetzel, 1953) […] Alors que l’origine sociale et le niveau d’éducation des parents expliquent largement les différences de réussite scolaire des jeunes issus de l’immigration à la fois entre eux et si on les compare aux jeunes dont les parents sont nés en France (Bastide, 1982 ; Boulot et Fradet, 1988 ; Mingat, 1984 ; Vallet et Caille, 1996), il n’en va pas de même sur le marché du travail. Une pénalité apparaît ici systématiquement pour les Maghrébins, que n’expliquent ni les différences de niveaux d’éducation (Tribalat, 1995 ; Dayan, Échardour et Glaude, 1996 ; Richard, 1997), ni celles qui sont relatives au capital social permettant de trouver un emploi (Silberman et Fournier, 1999). Ceci conduit à parler de pénalité ethnique ou, plus nettement, de discrimination sur le marché du travail.” (4)

En réalité donc, si l’image d’une population « naturellement plus travailleuse » colle aux Portugais·e·s, ce n’est pas tant par essence ethno-culturelle que du fait du contexte dans lequel ces populations sont arrivées : celui d’un plein emploi au cours des « Trente Glorieuses », période économique de récupération après la Seconde guerre mondiale, de reconstruction, de forte démographie, avec une faible compétition sur le marché du travail pour les métiers non-qualifiés qui recrutaient à tour de bras dans les populations nouvelles du fait de leurs faibles connaissances des dispositifs de défense collective face aux employeurs ; c’est donc plutôt l’opportunité de la situation économique favorable associée à la mobilité d’emploi favorisée en cas de conflit avec l’employeur qui permit de forger autour de la population portugaise cette réputation d’ouvriers modèles du BTP et de travailleu-se-s domestiques. De surcroît, le préjugé racial accru qui touche les populations d’Afrique du Nord sur la même période permit probablement aux Portugais, vus comme des Européens de tradition chrétienne, de subir à un degré moindre certains clichés relatifs au rapport au travail (mais un cliché racial « positif » reste un cliché racial).

Idée reçue n°4 : LES PORTUGAIS·S·S ONT MIEUX REUSSI A L’ECOLE EN METTANT SIMPLEMENT DE LA BONNE VOLONTE – FAUX

La classe sociale et le genre sont deux éléments importants pour comprendre les inégalités à l’école. A cela, s’ajoute aussi l’origine migratoire. D’ailleurs, les études sociologiques réalisées en France permettent de savoir que si les enfants natifs d’immigré·e·s réussissent parfois moins bien à l’école, c’est notamment à cause de mauvaises conditions économiques pour ces familles souvent précarisées mais aussi à cause d’un niveau d’éducation souvent très bas chez les parents.

« La sociologie de l’éducation a démontré l’importance de la position sociale dans la production des inégalités scolaires. (…) Ces deux enseignements m’ont conduit à privilégier, comme hypothèse interprétative des différences nettes dans les scolarités des enfants d’immigrés, la prise en compte de la position sociale de la famille des immigrés dans leur société d’origine. » (1)

Qu’en est-il pour les enfants d’origine portugaise ?

“Des travaux statistiques sur les parcours des élèves selon leur origine montrent que les jeunes d’origine étrangère affichent des parcours scolaires désavantageux dès l’école primaire, et de manière moins sensible au collège. […] Bien que ces enquêtes englobent les jeunes Européens, elles précisent toutefois que les élèves portugais sont moins bien placés que ceux des autres pays.” (2)

L’article dont résulte cette observation compare les jeunes d’origine portugaise et les jeunes d’origine maghrébine (représentant les populations immigrées les plus importantes en France), et démontre qu’en plus de l’influence du genre sur la réussite scolaire, l’origine ethnique a encore aujourd’hui beaucoup d’importance.

“Ainsi, il apparaît par exemple que l’école opère une ségrégation interne d’ordre ethnique. Si dans de nombreux établissements la population accueillie est hétérogène d’un point de vue socio-ethnique, on observe une hiérarchisation socio-ethnique dans les différentes filières. […] Comme les élèves asiatiques, les jeunes Portugais bénéficient d’une image positive auprès du corps enseignant, laquelle se traduit par un sentiment favorable à l’égard d’élèves jugés « discrets », « sérieux », « gentils », « obéissants », voire « dociles ». Dans un premier temps, les enseignants affirment que, globalement, les enfants d’origine portugaise réussissent à l’école. Toutefois, ils opèrent un amalgame entre résultats et comportements scolaires, justifiant le succès de ces élèves par leur bon comportement bien plus que par leurs résultats effectifs, qui s’avèrent au final « très moyens ». “ (3)

En réalité, les enfants issus de parents immigré·e·s Portugais·e·s se retrouvent souvent à faire des études courtes, encouragés par les enseignants à suivre le modèle de leurs parents, comme une sorte de destinée inéluctable. Volontairement ou non, les enseignants leur assignent une place dans le système scolaire et par extension dans le monde du travail, posant sur eux un regard à la fois infériorisant et profondément paternaliste.

“Les jeunes Portugais diront sans doute se sentir eux aussi Français et considérer la France comme leur pays. Toutefois ce lien apparaît moins prononcé chez eux. La population portugaise reste profondément attachée à sa culture d’origine et à une manière particulière de maintenir et de manifester sa “portugalité” […] En dépit de la sympathie que la société peut éprouver à l’égard de ce groupe, le sentiment d’être stigmatisé existe bien chez certains de ses membres, mais de manière isolée et non collective ; c’est aussi en partie la raison pour laquelle l’identité reste peu manifeste. Cette stigmatisation spécifique se traduit par son caractère « voilé ». Pour certains jeunes, « les Français ont tendance à voir les Portugais comme des petits, de bons esclaves, des gens un peu en dessous d’eux ». Si cette stigmatisation « n’est pas aussi violente que pour d’autres groupes », celle que la communauté portugaise « subit est beaucoup plus sournoise ».” (4)

De fait donc, dans le contexte scolaire, le biais socio-ethnique qui touche la population portugaise n’est pas inexistant : s’il repose sur des clichés a priori « positifs » (docilité, tranquillité, travail, calme) et sur la faible manifestation extérieure de l’origine ethnique par les élèves, il a pour conséquence une forme de cantonnement social. Ce cantonnement consiste en une orientation scolaire biaisée, une lecture du parcours et des potentiels reposant sur l’idée qu’il convient mieux à des enfants d’immigré·e·s de faire des études courtes, adaptées au milieu socio-professionnel des parents. En bref, il y a ce tri, ce classement, entre bons et mauvais immigré·e·s, mais ceux qui sont parfois vus comme possédant des vertus (docilité et travail) se voient assigner un rôle social peu évolutif, homologue à ceux de leurs parents, de leur milieu d’origine, sans qu’une ascension sociale soit réellement envisageable. C’est ce biais qui ne dit pas ce nom qui peut être qualifié de sournois par les auteurs s’étant penché sur la question.

Idée n°5 : LES PORTUGAIS·E·S N’ONT JAMAIS CHERCHE A SE FAIRE REMARQUER, A LA DIFFERENCE D’AUTRES IMMIGRE·E·S – FAUX

Alors que jusqu’au début des années 70 les jeunes immigré·e·s portugais·e·s cachent leurs origines (souvent par honte à cause de leur précarité), ils/elles commencent de plus en plus à s’inscrire dans un courant qu’on appelle « l’immigritude » à partir de 1974 (la Révolution des Œillets les inspire beaucoup dans leurs revendications). D’ailleurs, les immigré·e·s portugais·e·s notamment chez les jeunes ont beaucoup souffert de cette invisibilité. Dans les années 80, la France voit apparaître un mouvement de jeunes portugais·e·s étant arrivés en France (parfois bien) avant 16 ans et ayant même vécu pour certains dans les bidonvilles : c’est « Le mouvement Thos ». Le mouvement commence au sein de groupes politiques travaillistes et ouvriers s’attachant beaucoup aux conditions des étrangers en France.

« Elle compense la double dévalorisation que représente l’origine sociale des parents et l’origine portugaise, difficiles à gérer, notamment à l’adolescence. » (1)

Le but des “Thos”? Aller contre l’idée qu’un immigré bien intégré est un immigré invisible. Pour eux, se rendre visible est une manière de se confronter à la politique française afin de s’intégrer dans la sphère politique où ils/elles n’existent pas encore. Cependant, durant cette même période, un mouvement auprès des jeunes immigré·e·s maghrébin·e·s voit également le jour. Mais les deux ne s’uniront jamais ensemble, notamment suite à un repli communautaire respectif à cause de problèmes sociaux spécifiques. Peu à peu, une instrumentalisation politique va alors se créer, opposant « l’immigré invisible sans histoire » à « l’immigré visible à problèmes ». Cet échec pour allier les deux mouvements sera profondément regretté par certains militants du mouvement Thos. Cependant, il ne faut pas oublier pour autant la marche antiraciste notamment organisée en 1984 (la Convergence 84) par un nombre important d’immigré·e·s portugais·e·s, s’inscrivant dans la continuité des autres manifestations anti-racistes de l’époque.

De manière générale, les expressions identitaires les jeunes issues de l’immigration portugaise se retrouvent essentiellement dans la sphère privée et dans le milieu associatif. Il existe donc une réalité, faible statistiquement, mais concrète, de revendication de l’identité portugaise en France. Là où le consensus médiatique et politique accuse régulièrement la jeunesse maghrébine d’être trop visible trop revendicatrice de ses origines, le mouvement revendicateur portugais n’eut pas de succès médiatique et politique et ne demeura qu’une tentative, participant à cette idée d’une population docile et bien intégrée.

D’ailleurs, cette expression de l’identité portugaise se retrouve encore à l’heure actuelle, parfois durant certaines manifestations sportives comme le foot avec le drapeau portugais suspendu à leurs fenêtres.

Idée reçue n°6 : « TU SAIS… IL Y A DES PORTUGAIS·E·S QUI VOTENT FN ! » = … VRAI (mais pourquoi ?)

Voici un argument que j’ai entendu à de multiples reprises par des personnes cherchant à légitimer leur xénophobie latente. Car après tout, si des immigré·e·s eux/elles-mêmes en ont marre de l’immigration… cela veut bien sous-entendre qu’il y a un problème quelque part et qu’il est légitime, non ?

Comme je l’ai démontré tout au long de cet article, il est une erreur de penser que tous les immigré·e·s font face aux mêmes injustices. Même s’il existe des logiques d’exclusion globale (le mal logement longtemps non pris en charge, la bureaucratie française ardue, l’exploitation au travail, les oppressions dans le milieu scolaire), certains groupes restent clairement plus discriminés que d’autres, en partie car les logiques discriminatoires se cumulent, se combinent parfois et ne concernent pas avec la même ampleur et le même schéma toutes les populations issues de tous les contextes.

D’un point de vue historique, le Portugal reste (au même titre que la France) un ancien pays colonial, marqué par son passé raciste et par conséquent, marqué par des clichés et stéréotypes à l’égard des personnes venant de ces pays. Il faut savoir que le Portugal a créé une forme de “mythe national” autour d’un soi-disant respect immuable pour les personnes étrangères.

Il existe, indéniablement, dans la société portugaise, « le préjugé de ne pas avoir de préjugés ». Paraphrasant Günnar Myrdal, on peut même dire que nous sommes face à une espèce de « dilemme portugais » c’est-à-dire, le problème de la coexistence, dans une même société, d’une idéologie et des valeurs non-racistes, voir antiracistes, et des comportements et conduites effectivement racistes. (1)

Un mythe qui ne représente absolument pas la réalité de la société portugaise à l’heure actuelle comme le démontre le chercheur Joao Filipe Marques dans son étude où il montre à quel point l’exclusion des personnes Tsiganes et d’origine africaine est fortement ancrée :

Au Portugal, on n’observe pas le tournant “néoraciste”, c’est-à-dire l’association typique du racisme au nationalisme et aux thèmes de l’identité culturelle nationale ; on ne trouve pas le discours de la peur d’une quelconque invasion, d’une atteinte à l’identité ni le sentiment de rivalité populaire à l’égard des immigrés et de leurs descendants… Les préjugés, les stéréotypes et même les comportements discriminatoires sont plutôt des survivances héritées du racisme colonial : un racisme qui concède au groupe “racisé” une place bien précise dans l’économie et dans la société, une place qui l’infériorise systématiquement.” (2)

Les immigré·e·s portugais·e·s, au même titre que la France, ont un passé raciste qui influencent leurs perceptions et nourrissent certains préjugés. Mais, au-delà de ça, on peut également supposer que l’arrivée des personnes d’origine maghrébine en France a été un moyen idéal pour les Portugais·e·es de se retrouver dans une position plus que privilégiée, profitant ainsi du fait de ne pas être racisés. Le sociologue Albano Cordeiro va même jusqu’à parler de “paratonnerre magrhébin” :

Protégés du racisme ordinaire grâce au « paratonnerre maghrébin », les Portugais sont généralement appréciés de la société française, qui les érige en immigrés modèles « parfaitement intégrés ». Ils sont décrits comme « travailleurs », « vaillants », « droits », « discrets »et « pacifistes ». L’absence de tensions dans les rapports franco-portugais et la meilleure intégration des Portugais sont justifiées par leur proximité culturelle. Toutefois, la référence à leur latinité ou à leur christianisme ne nous dit pas grand-chose sur eux. Si la société française manifeste de la sympathie envers les Portugais, ce sentiment de bienveillance laisse transparaître aussi une forme d’indifférence à l’égard de cette présence silencieuse. Malgré son importance numérique, cette population, il est vrai, s’illustre en France par son immense discrétion. Pour autant, discrétion ne veut pas dire intégration, comme le montrent certains travaux . Cette population a longtemps été effacée, donnant l’impression d’une intégration tranquille. Or il est faux de croire qu’un groupe est intégré par le seul fait qu’il ne fait pas parler de lui, qu’« il ne crée pas de vagues » ou qu’« il ne pose pas de problème » à la société d’accueil ” (3)

En conclusion…

La réalité de l’immigration Portugaise en France est nettement plus complexe, dense et nuancée que les discours constants auxquels nous sommes confrontés. Par ailleurs, ces discours sont souvent légitimés avec une idée très prégnante : la prétendue proximité culturelle entre la France et le Portugal (souvent bâtie sur la tradition catholique de ces 2 pays). Là encore, il est important de savoir que cette idée est fausse. En effet, durant les années 60, l’Eglise Catholique Française et les croyant·e·s portugais·e·s arrivé·e·s en France se sont heurtés à des malentendus et pratiques du culte  foncièrement différentes. Si cela vous intéresse, vous pouvez lire l’article de la chercheuse Marie-Christine Volovitch-Tavares “Les incertitudes et les contradictions d’une bonne intégration“. Bonne lecture !

Remerciements : 

Un grand merci à Clément Salviani pour sa relecture et ses ajouts utiles et intéressants. Merci à Geoffroy Husson pour sa relecture et ses propositions d’idées.

Photo : Le bidonville portugais de Champigny-sur-Marne, Paul Almasy, 1963 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.

7 Comments

  1. Lison 30 septembre 2018 at 22 10 01 09019

    Excellent article ! Il y a beaucoup de familles d’origine portugaise là où je suis née (sur le Cap Ferret, les personnes d’origine portugaise représente une bonne partie des habitants et ont d’ailleurs largement contribué à la construction du village). Je suis contente d’en savoir un peu plus sur leur histoire, car effectivement (et malheureusement) l’immigration portugaise n’est pas enseignée dans les programmes scolaires (dumoins je n’en ai pas le souvenir).

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  2. La Nébuleuse 2 octobre 2018 at 23 11 20 102010

    J’avais déjà lu quelques trucs sur l’immigration espagnole et les camps de réfugiés dans le sud de la France, mais très peu sur l’immigration portugaise. J’ai appris pas mal de choses, et l’article est super bien documenté et synthétisé, bravo !

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  3. Jean-F 8 octobre 2018 at 18 06 30 103010

    Merci de “désinvisibiliser les “bons portugais, travailleurs et bien braves”.
    Les choses sont en effet plus nuancées que les lieux communs.
    Et désolé pour les générations paratonnerre qui ont suivit…
    Très bon article, qui curieusement et malgré la dureté de la vie à cette époque, m’a submergé de saudade.

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  4. franceportugaltraductions 15 octobre 2018 at 11 11 56 105610

    Merci pour votre article. Cela fait beaucoup de bien de démystifier les idées reçues. Bravo.

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  5. Rivallland Pereira 16 octobre 2018 at 17 05 51 105110

    Muito obrigado.
    J’ai beaucoup aimé cet article qui mériterait une large diffusion. A mon niveau je l ai partagé sur Facebook.
    Il y a plein de choses que vous dites que j’aurai voulu écrire aussi si j’avais le temps et le talent.
    Tiago

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