Pour vous, c’est quoi “être safe” ?

Bon, je n’ai absolument aucune idée de comment cet article va être reçu mais en réalité, j’ai surtout envie d’ouvrir une discussion sur un sujet qui me turlupine beaucoup. Cet article parlera sûrement aux militant.e.s avant tout mais après tout, les commentaires sont ouverts à tout le monde !

Il y a pas longtemps sur Facebook, j’ai vu 2 militantes féministes expliquer que le mot “safe” semblait être de plus en plus galvaudé. A la base, dans le vocabulaire militant, ce terme désignait non pas des individus mais un espace. Par exemple, un espace féministe safe était un espace où on assurait à chaque personne y venant un accueil sans propos/comportement sexiste. L’idée étant de créer par ces espaces une stratégie d’empowerment : en s’y sentant en sécurité, les personnes marginalisées peuvent réussir à reprendre la parole, à s’organiser… pour reprendre le pouvoir !

En réalité, cela ne fait que quelques années que je suis féministe. Et même si les années passent, je crois que le moment où j’ai réellement commencé à m’impliquer dans cette cause est aussi le moment où on désignait de plus en plus les gens comme “safe” ou “non safe”. C’est un malheureux hasard mais cela a beaucoup construit mes raisonnements en tant que militante, je dois dire.

Forcément, pour qu’un espace safe marche, il faut que les militant.e.s qui y sont impliqué.e.s aient fait un sérieux travail d’informations pour savoir accueillir, écouter, conseiller et organiser le mouvement qu’i.elles mènent. Mais le fait de désigner non pas les individus par ce terme mais plutôt un espace, permet de comprendre qu’il y avait avant tout un travail collectif (et de fond) à faire. En renvoyant la notion de “safe” à l’individu seul, les enjeux politiques autour du terme “safe” répondent à des dynamiques différentes.

Le militantisme en ligne a ses avantages comme ses inconvénients. L’un de ses inconvénients peut être l’influence qu’il créé au fur et à mesure. Plus vous rentrez dans les “cases” attendues par la société (ex : apparaître comme charismatique), plus vous semblerez crédibles. Et plus vous deviendrez au fur et à mesure une sorte de “leader d’opinion” capable d’influencer votre communauté… qui va grandir, grandir, grandiiir (le fameux cercle vertueux -pas si vertueux que ça- etc.) Cela peut sembler grisant mais cela pose aussi des problèmes éthiques… et empêche, au fond, une véritable horizontalité militante avec une organisation où la parole de chacun.e peut être considérée avec la même importance.

Il y a plusieurs mois, un militant anti-raciste afro-américain avait fait un super thread sur Twitter (je vous avoue me mordre les doigts de ne plus avoir le lien mais il m’avait beaucoup marqué #ouin) pour expliquer les stratégies relationnelles qui viennent parfois polluer le militantisme en ligne. Il expliquait que plus on voyait certain.e.s militant.e.s comme des “leaders”, plus une course à la popularité se créait au fur et à mesure au sein du militantisme en ligne. On en vient alors à protéger certaines “icônes” du mouvement tandis qu’on bousille allègrement certaines personnes avec une influence moindre… pour des propos similaires. Et parce qu’on mélange amitié et militantisme sur les réseaux sociaux (ce qui est facilement compréhensible), on aura plus tendance à faire preuve de bienveillance avec un.e de ses proches quand on enverra bouler un militant.e qu’on ne connait pas pour, là encore, les mêmes propos. Sans compter que ces mêmes amitiés peuvent aussi se détériorer et créer de l’animosité personnelle qu’on peut, par rancune, utiliser dans son militantisme pour essayer d’éjecter l’autre. Oui, le militantisme est violent et dur et non, il n’est pas toujours bienveillant. Mais il y a aussi, parfois, une forme de malhonnêteté qui semble planer de façon inéluctable.

Je pense qu’on peut faire de son mieux pour apprendre à ne pas avoir de propos discriminants, mais je pense malheureusement qu’en tant qu’individu, on ne peut pas être “safe” à 200% et encore moins quand on commence à devenir militant.e. Cela ne veut pas dire qu’on doit pour autant se satisfaire de ce constat pour ne pas essayer d’avancer mais pour moi la notion de “safe” renvoyée à un individu peut quasiment prendre un aspect malsain. Des concepts comme “être safe” ou “être problématique” semblent alors utiliser stratégiquement pour bousiller la réputation de quelqu’un.e ou pour le/la tourner en ridicule.  Des petits groupes se forment, et une pression parfois implicite pour s’éloigner de machin ou de bidule se créé au fur et à mesure. Oui, qui n’a pas déjà assisté à un tel phénomène ?

Qui ne connait pas une personne ayant eu des propos jugés “problématiques” à un certain moment et qui se les voient ressortir parfois des mois voire des années après ? Qui n’a pas déjà voulu parler d’un problème personnel en formulant sa question/ses réflexions de manière maladroite ? Cela n’enlève rien à la détresse de ladite personne ni au fait qu’elle soit concernée par ce qu’elle raconte : sa seule erreur étant d’avoir peut être plus de mal à aborder le sujet en question.. Mais comment lui en vouloir réellement alors que nous ne partons pas forcément du même endroit au même moment et que nous sommes tou.te.s passé.e.s par là ? Qui n’a pas déjà eu besoin d’extérioriser son avis de manière parfois abrupte sur un sujet personnel, sans prendre de gants, parce qu’il fallait que “ça sorte” ?

Je ne dis pas que j’ai toujours été extérieure à ces histoires, mais je crois que plus j’évolue, plus j’ai l’impression que certains mots du jargon militant sont instrumentalisés. Je vois des gens faire des listes sur pourquoi telle ou telle célébrité est problématique, en compilant les détails absurdes par-ci par-là; je vois des gens parler entre eux que “truc muche est pas safe” alors que ces mêmes personnes ont déjà tenu des propos qui ont pu me déranger mais ont simplement eu la “chance” de n’avoir pas été “épinglé.e.s” à ce moment là… ou ont été gentiment repris avec largement plus de bienveillance. Je les vois d’ailleurs continuer d’être ami.e.s avec des gens qui ont eu également des propos que je désapprouve… ce qui est compréhensible (mais i.elles ne font pas forcément preuve de la même bienveillance avec les autres).

Et je ne sais pas quoi faire. Ne croyez pas que j’ai une solution toute faite. Je n’aime juste pas me dire “c’est le jeu ma pauvre Lucette”, ce genre de réponses ne me convient pas. Je n’ai pas envie qu’on s’arrête de parler de certains sujets qui posent des désaccords entre militant.e.s parce qu’on aurait peur d’être la prochaine personne “non safe et problématique”. Je n’ai pas envie non plus que la fausse bienveillance hypocrite qui finit par cristalliser nos rapports prédominent chaque discussion.

Je crois que je suis dans un entre deux, que j’évolue et que mon militantisme change… que je ne sais pas trop ce que je peux faire parmi tout ça. J’ai appris à ne plus chercher à discuter quand je suis fatiguée, trop sur les nerfs, car je sais que ça ne donne rien de bon. Je sais aussi que j’ai déjà évoqué mon avis sur des sujets qui me concernent directement, mais que je n’avais pas envie de dire explicitement que oui, je l’étais, de concernée. Par pudeur, par sensibilité, par réserve. Et non, je n’avais pas envie de brandir publiquement cette sorte de “carte de concernée”, car c’était beaucoup trop dur et délicat et rien que d’échanger sur ce sujet, était déjà un énorme effort.

Mais je sais aussi qu’il peut m’arriver de perdre patience… même avec des gens que j’estime beaucoup et j’essaie sincèrement de loger tout le monde à la même enseigne.  Mais quelle est la meilleure enseigne justement ? La bienveillance constante même quand il faut serrer les dents très forts et se répéter inlassablement ou alors, l’engueulade bien sèche qui recadre autrui et lui fait imprimer fissa ce qu’on lui reproche (technique qui marche mieux avec moi par exemple)? J’essaie d’apprendre de mes erreurs, au moins un peu. Mais en vrai, je ne sais pas si j’en tire toujours les bonnes leçons.

Si vous aussi vous vous posez ces questions parfois, si vous ne savez pas trop si vous êtes totalement “déconstruit.e”, si vous avez l’impression que le jour où on est considéré.e comme “non safe et problématique” est une sentence irrévocable ou que sais-je… Ou si, au contraire, vous êtes déjà passé.e par ces questionnements et que vous avez trouvé la lumière (ouais, maintenant t’as compris la signification de la photo qui accompagne ce post)… et que vous avez la patience (et l’envie) de me faire part de vos réflexions… je suis preneuse, vraiment.

Bref, prenez soin de vous et continuez de faire du mieux que vous pouvez. Je crois que c’est le plus important, non ?

Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.
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Written by Buffy Mars
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.