Sabrina l’apprentie sorcière : naissance et évolution d’un personnage culte

Cet article avait déjà été écrit en 2015. Suite à quelques modifications et restructurations du texte, je me permets de le reposter :).

J’aime bien mélanger féminisme et pop-culture de temps en temps (ok, souvent). En plus, ces articles (certes rares car longs à écrire) semblent vous plaire alors cela m’encourage vivement à poursuivre dans cette voie :). J’ai très envie de continuer sur ma lancée avec un autre personnage féminin connu de tous, Sabrina Spellman… surnommée « Sabrina l’Apprentie Sorcière ».
 

Mais d’où vient le personnage de Sabrina l’Apprentie Sorcière?

Aussi surprenant soit-il… il remonte à loin. Bien plus loin que la série télé débutée dans les années 90. Le personnage de Sabrina voit le jour en 1962 dans la série de comic books Archie Comics… surprenant n’est-ce pas ? La série est créée par George Gladir et Dan De Carlo et s’appellera « Sabrina the teen-age witch ». D’ailleurs, au fil des décennies le personnage a pas mal évolué niveau dessin…

 

C’est quoi les Archie Comics ?

 

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Souviens toi, ça passait sur M6 kids !

Les Archie Comics sont une série de comics très connue aux Etats-Unis. D’ailleurs, tu en as sûrement entendu parler puisqu’en France, il y a eu un dessin animé basé sur Archie Andrews, qui s’appelait « Archie, mystères et compagnie », qui passait le mercredi après-midi sur M6 Kids et qui était super bien. Depuis, il y a même eu la célèbre série Netflix “Riverdale” qui en est une adaptation. D’ailleurs, on raconte même que Sabrina Spellman pourrait être un personnage de la saison 2…

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La série Riverdale, que tu connais sûrement

La série de comics débute en 1941 et est produite par MLJ Magazines. Inspiré du personnage Andy Hardy (à ne pas confondre avec les Hardy Boys dont j’avais parlé dans l’article sur Alice), le héros Archibald (Archie) Andrews est tout d’abord accompagné de Betty Cooper (la blondinette, oui). Dans les années 50, la série de comics est réactualisée. C’est dès cette époque que les producteurs du comics songent à faire d’Archie un personnage aussi intéressant et attrayant qu’un superhéros de DC Comics.

Les Archie Comics restent donc encore et toujours très populaires aux Etats-Unis mais comme dans n’importe quelle grosse firme, plusieurs techniques marketings ont été mises en place au fil des décennies afin de fidéliser la clientèle. Nous l’avons vu, c’est ce qu’il s’est passé dans les années 50 notamment avec l’arrivée de nouveaux personnages.

 

Le succès imprévu des comics Sabrina l’apprentie sorcière

Des monstres, du fantastique et de l’horreur font partie de l’esthétique des Archie Comics. Mais tout ça surmonté d’une ambiance très « teen » afin de cibler un public jeune capable de se référer aux personnages. C’est de cette manière qu’apparaît Sabrina l’apprentie sorcière dans les années 60 afin d’offrir au public féminin adolescent un personnage principal digne de ce nom (qui reste blanc, comme le reste des personnages). En réalité, 60% des lecteurs des Archie Comics était des lectrices, d’où l’envie de leur proposer une héroïne principale (pour une fois, meh) ! Très vite, Sabrina Spellman devient l’un des personnages préférés des Archie Comics et fera d’ailleurs très régulièrement des apparitions au côté d’Archie Andrews et de toute sa bande dans certains numéros.

Pourtant, le succès de Sabrina Spellman n’était pas du tout anticipé. A la base, ce personnage avait été créé de manière humoristique et ne devait faire qu’une seule apparition. Mais très vite, les fans d’Archie Comics ont été charmés par cette sorcière atypique. Alors qu’elle apparaît en 62, on la retrouve très souvent auprès d’Archie entre 1969 et 1985… mais c’est dès 71 et jusqu’en 1983 que le personnage deviendra l’héroïne principale de ses propres comics. Lorsque le comic sera adapté en série télé dès 1996, la parution des comics reprendra jusqu’en 1999 avec pas moins de 32 numéros (pour 77 en 12 ans la première fois).

En 2000, les Archie Comics reprennent à zéro afin de réadapter l’ambiance des comics aux années 2000 en les modernisant. C’est de cette manière que Sabrina l’apprentie sorcière est de nouveau publié, cette fois-ci sous le simple nom de Sabrina pendant 37 numéros avant de revenir à son nom d’origine (”Sabrine l’apprentie sorcière”). Certains éléments du show (débuté en 1996, mais je reviendrai dessus) sont repris et adaptés aux comics afin de permettre aux fans de retrouver des détails de leur sitcom préférée. Même si Sabrina Spellman n’a plus besoin du personnage d’Archie Andrews pour faire parler d’elle, elle continuera de faire quelques brèves apparitions de temps à autres dans ses comics.

 

Dès 2004, alors que la série télé est terminée depuis un an, les comics de Sabrina connaissent un énorme ravalement de façade. L’esthétique est considérablement modifiée pour quelque chose de plus moderne inspiré de l’univers manga. Le comic ne s’inspire plus du dessin animé qui est désormais son concurrent principal. Les intrigues se font plus denses et sérieuses, afin de fidéliser les lecteurs mais aussi de toucher un public plus âgé, qui aurait grandi avec les comics Sabrina. La fin de cette série s’arrêtera assez brutalement puisque certaines intrigues ne seront jamais réellement résolues.

Depuis 2014, la publication est en pause mais une nouvelle série cette fois-ci plus « horror » débute, s’appelant The Chilling Adventures of Sabrina.

Entre temps, Sabrina Spellman a connu d’autres aventures : deux films, un magazine (que personnellement j’ADORAIS et qui était super cher), des livres (j’en ai tellement lu !) et même des jeux vidéo.

Sabrina et son univers : bref résumé (afin de ne pas être trop perdu.e)

Même s’il y a pas mal de divergences entre les comics, la série et le dessin animé, certains éléments restent quand même encore et toujours présents.

  • Dans les comics

Sabrina Spellmann est ce que l’appelle une « demie sorcière », c’est-à-dire qu’un de ses parents (ici, sa mère) est une mortelle tandis que son autre parent (ici, son père) est un sorcier. Elle vit avec ses deux tantes, Hilda et Zelda Spellman à Greendale, une ville située non loin de Riverdale (tout fait sens, héhé). Dans les années 90, Sabrina vivra très brièvement avec ses tantes à Gravestone Heights, une ville peuplée de sorcières et de fantômes. Elles ont aussi un chat,  Salem Saberhagen, un sorcier qui a été transformé pour avoir essayer de contrôler le monde.

La plupart des intrigues tourne autour du fait que Sabrina utilise ses pouvoirs pour aider ses ami.e.s en secret, alors qu’il est normalement interdit d’aider les mortels grâce à sa magie. A la fin de chaque histoire, Sabrina comprend mieux comment utiliser ses pouvoirs afin d’éviter de reproduire les mêmes bêtises (je vous laisse deviner : elle en trouve d’autres à faire).

Sabrina est bien évidemment amoureuse (tu comprendras pourquoi je dis ça) d’un certain Harvey Kinkle, un mortel à qui elle cache sa véritable identité. Bien sûr, d’autres personnages font leur apparition de temps à autres, mais toujours en second plan. Elle a deux cousines qui sont elles-mêmes sorcières : Ambrose et Esmeralda (la plus désagréable de toutes) et également une ennemie jurée, Rosalind, qui adore flirter avec les garçons que Sabrina aime tout particulièrement. On notera la présence d’un Conseil de Sorcières devant surveiller les autres sorcières et qui est dirigée par Enchantra, l’une des plus puissantes sorcières du monde magique.

  • Dans la série

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Sabrina Spellman vit à Westbridge dans le Massachusetts. Elle habite avec ses deux tantes ainsi que Salem mais dans la série, Sabrina découvre qu’elle est une sorcière à l’âge de 16 ans et doit apprendre à gérer ses pouvoirs. Comme pour les comics, elle cache énormément ses pouvoirs magiques notamment à Harvey, celui dont elle est amoureuse. Un autre sujet important dans la série est l’absence totale de ses parents. Son père n’est jamais là et elle ne peut pas voir sa mère qui vit au Pérou jusqu’à ses 18 ans sous peine que celle-ci se transforme en boule de cire. De plus, on croise également par moments d’autres membres de sa famille, comme Amanda (jouée par Emily Hart, la sœur de Melissa Joan Hart,), une de ses cousines les plus désagréables.

Dès la saison 2, Sabrina apprendra qu’elle doit acquérir une licence de sorcellerie afin de pouvoir garder ses pouvoirs. Malheureusement, Sabrina ne travaillera pas suffisamment et devra repasser le test… où elle n’obtiendra qu’un permis d’apprentie sorcière, le véritable ne pouvant être obtenu qu’à ses 18 ans. Elle obtient cette licence durant la saison 3 mais apprend que celle-ci ne peut être validée que si Sabrina parvient à résoudre le secret de sa famille (que je ne vous dévoile pas, meh). C’est également à la fin de cette saison que plusieurs acteurs partiront de la série, notamment celle interprétant sa meilleure amie –Valery- qui s’en ira en Alaska et sa pire ennemie, qui s’appelle dans le show Libby et non Rosalind (Ah.. ! Libby Chessler…). C’est durant la saison 4 que Sabrina commencera à connaître ses premiers vrais émois amoureux puisqu’elle trompera son cher Harvey avec Josh, un garçon plus âgé qu’elle rencontre au café où elle travaille. C’est une grande nouveauté comparée aux comics où Sabrina a surtout été essentiellement intéressée par Harvey.

La série connait beaucoup de changements, bon nombre de personnages disparaissent sans la moindre explication, laissant peu à peu de côté toute l’intrigue magique pour se focaliser sur les relations sentimentales de Sabrina (point très négatif d’ailleurs puisque l’un des rares personnages noir disparaîtra brusquement). Harvey découvrira d’ailleurs qu’elle est une sorcière et rompra avec elle, un tournant majeur en comparaison aux comics où jamais le garçon n’a appris sa véritable nature. Ces changements ont bien évidemment une raison, les producteurs ayant décidé de faire grandir le personnage de Sabrina puisque cette dernière va rentrer à l’université. D’ailleurs, elle ne vit plus avec ses deux tantes qui s’inquiètent énormément à son sujet, se sentent seules et feront tout pour la surveiller.

C’est également durant la fin de cette saison que Sabrina déclare ses sentiments (mutuels) à Josh. Mais les fans du comic sont bien évidemment coriaces et Harvey réapparaît au milieu de la saison 06 comme l’actuel petit ami de l’une de ses colocataires, Morgan. Enfin, au début de la saison 07, sans qu’il y ait une seule explication, la plupart des personnages disparaissent de la saison (ses deux tantes, son ami Miles ainsi que Josh). Les deux colocataires Morgan et Roxie emménagent avec Sabrina dans l’ancienne maison de ses deux tantes et Sabrina est rédactrice pour le magazine Scorch. Cependant, toute l’intrigue autour du magazine et de l’équipe de rédaction avec qui elle travaille est supprimée lorsque la jeune femme rencontre Aaron, un jeune homme pour qui elle tombe amoureuse. Dans le dernier épisode de la série, alors que Sabrina doit se marier avec lui, celle-ci annule tout et s’enfuie avec Harvey, son premier et seul véritable amour.

  • Dans les dessins animés

Alors que le personnage de Libby est présent dans la version manga des comics, elle n’apparaît pas dans les dessins animés où elle est d’abord remplacée par Geminy dans la première version du DA puis par Cassandra, une autre rivale mais cette fois-ci sorcière. Sabrina est encore et toujours amoureuse d’Harvey (tout comme Geminy) et a une meilleure amie, Chloe… ET HALLELUJAH, ELLE N’EST PAS BLANCHE, YOUHOU CHAMPAGNE. Elle vit avec ses deux tantes et Salem le chat mais a également un grand oncle (mortel) qui s’occupe du foyer. D’ailleurs, il existe aussi dans les comics.  Dans cette version, Sabrina  sait qu’elle est une sorcière mais surtout, ce n’est pas une adolescente mais une pré-adolescente puisqu’elle n’a que 12 ans.

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c’est Melissa Joan Hart en personne qui double les voix des deux tantes de Sabrina ;).
Dès 2003, Sabrina rentre au lycée et le dessin animé s’offre un petit ravalement de façade en s’appelant désormais « Le secret de Sabrina ». Geminy est partie dans le privé et Chloe a déménagé. Elle se fait une nouvelle meilleure amie Maritza, qui ressemble trait pour trait à Chloe, sauf qu’elle a la peau plus claire et elle se fait donc une nouvelle ennemie, Cassandra.
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Cassandra et Sabrina.

La série : entre adolescence et vision très traditionnelle

  • Le rôle de la chaîne ABC

Etant donné que ce qui est le plus “populaire” parmi tous les produits culturels Sabrina L’Apprentie Sorcière est la série, il est plutôt pertinent de se pencher dessus. La série est avant tout une comédie. De plus, il y a énormément de références à la pop culture : Sabrina Spellman raffole de Britney Spears et de Gwen Stefani mais de manière plus générale, le show fait beaucoup de clins d’œil à la série Ma Sorcière Bien Aimée, un programme très connu ayant duré de 1964 à 1972. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les deux séries ont été produites par ABC.

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Le fait que la série soit produite par ABC permet aussi de comprendre certains aspects conservateurs du show. Certes, l’époque de Ma Sorcière Bien Aimée est loin et l’héroïne n’est plus une brave mère au foyer mais il n’empêche que Sabrina l’Apprentie Sorcière n’était pas le show le plus progressiste de sa génération. D’abord, comme je l’ai déjà dit précédemment, il y a très peu de personnages autres que blancs aussi bien dans la série que dans les comics ou encore dans les dessins animés. Il est vrai que ce détail est hyper fréquent dans les produits culturels occidentaux en général où les rares personnages non-blancs sont relégués à des seconds rôles. Mais il reste primordial de le souligner encore et toujours car les changements à ce niveau là sont incroyablement lents et longs à se faire.

Pour ce qui est des autres points ultra traditionnels de la série (j’y reviendrais là-dessus), le fait qu’ABC produise la série en explique la raison. Tout comme cela existe aussi en France (mais peut-être de manière plus renforcée outre-Atlantique), les chaînes américaines sont spécialisées et proposent chacune des offres de programmes afin de cibler un public précis pour le fidéliser. Durant les années 90, ABC propose une “ligne éditoriale” à la fois familiale et divertissante.

En 1996, Disney rachète ABC et décide justement de créer Sabrina, l’apprentie sorcière ainsi que d’autres séries afin de mettre en place leur nouvelle cible. Disney étant une société aux valeurs souvent chrétiennes et traditionnelles (il y a des améliorations, certes), il n’était pas question de montrer une série pour ados réaliste mais plutôt une série amusante et légère mettant en scène des adolescents mais sans réellement montrer les réels problèmes connus par les ados (hormis les relations amoureuses). En 2004, ABC laissera tomber cette stratégie pour privilégier une approche plus lucrative (dont la cible serait avant tout féminine) basée sur la comédie dramatique, avec plus de modernité, et… un peu plus de multi-culturalisme (comme quoi, le choix d’acteurs exclusivement blancs ou non n’est pas un hasard). Ceci permet d’ailleurs de comprendre pourquoi Sabrina l’apprentie sorcière fut arrêtée l’année précédente : le show ne répondait absolument pas à ces critères et était beaucoup trop éloigné des nouveaux objectifs de la chaîne ABC.

  • Sabrina, une adolescente « normale »

Pour que le show ait pu marché 7 saisons, ce n’est pas de la magie, peu importe le thème de la série ;). Disney a repris tous les codes du genre « teen movie » appliqué à une série.

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– Un show 100% teen :

Sabrina est une adolescente américaine, blonde, blanche, qui vit dans un grand manoir. Le fait qu’elle soit relativement aisée n’est pas un hasard. Sabrina représente l’américaine typique vivant le rêve américain. A côté de ça, tous les personnages présents sont des stéréotypes : ses meilleures amies sont souvent des intellos timides, Libby Chessler est la pom pom girl détestable (j’en parle dans ma vidéo sur les pestes) et enfin Harvey Kinkle joue le sportif mignon mais pas très malin. Libby la brune et Sabrina la blonde se détestent car elles sont toutes les deux amoureuses d’Harvey (dans les dessin animés, la rivalité brune/blonde persiste avec Geminy et Cassandra).

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– L’absence des figures parentales :

Très souvent dans les séries pour ados, il manque un parent. Pourquoi ? Déjà, parce que cela ajoute un cachet dramatique à une série légère sans trop s’attarder dessus. Généralement, l’héroïne s’est faite à l’idée de ne pas avoir connu/avoir perdu un de ses parents. Ce n’est pas du tout comme si cela était un élément clé de l’histoire. Par exemple, dans Buffy, l’épisode où l’héroïne vit ce genre de drame familial ne se fait pas dans les premières saisons : c’est lorsque la série s’est assombrie et que le public a vieilli qu’on décide de parler de manière plus explicite de la perte d’un parent. Avant, sa seule “absence familial” résidait dans le fait que son père était un idiot. Enfin, le fait que le parent qui disparaisse soit souvent la mère s’explique assez facilement : le personnage principal des séries pour ados étant souvent une fille (car les séries pour ados traitent des sujets dit « émotionnels » et que le marketing de genre continue de penser -à tort- que filles = émotions), leur fait perdre la figure maternelle de la famille c’est rompre le lien mère/fille très fort et par conséquent rendre la construction identitaire des héroïnes bien plus difficile puisque leur mère n’est pas là pour les guider.

Dans Sabrina l’apprentie sorcière, les choses sont un poil différentes parce que Sabrina ne voit pas ses deux parents ! Sabrina est donc livrée à elle-même et n’a pas papa/maman pour partager son mal-être. Elle a ses deux tantes, un peu extraverties et toujours présentes mais c’est sensiblement différent. Sabrina, un peu comme une enfant abandonnée, doit apprendre à se construire (presque) seule. Mais, le fait que ce soit sa mère qu’elle ne puisse pas voir sous peine que celle-ci se transforme en boule de cire n’est pas anodin si on en reprend la logique vue précédemment.

 

– Des sujets adolescents… mais pas trop :

Oui, « Sabrina, l’apprentie sorcière » est une série pour ados mais qui tient plus de Lizzie McGuire que de Skins (pour grossir le trait). En réalité, l’essentiel de la série tourne autour… des garçons. Dans les dernières saisons, lorsque les producteurs chercheront à ajouter d’autres intrigues plus adultes, celles-ci seront peu à peu supprimées pour privilégier les histoires d’amour que vit Sabrina ainsi que ses amies. En fait, à part dans les deux premières saisons où Sabrina apprend à gérer ses pouvoirs et où l’intrigue autour du thème magique est prépondérante, le fait qu’elle soit une sorcière est peu à peu relégué au second plan. L’élément principal du show est l’histoire sentimentale de Sabrina, si elle préfère Harvey ou Josh etc, etc.

Mais en fait, le vrai problème est plutôt la manière dont sont traitées ces relations amoureuses. Durant ses années de lycéenne, Sabrina déteste Libby, parce qu’en plus d’être une peste, c’est sa principale rivale : toutes les deux aiment Harvey. En gros, encore une fois, deux filles se déchirent et font des pieds et des mains pour un mec, toute leur vie ne tourne autour que des garçons et surtout DU garçon. Et lorsque Sabrina grandira, elle connaîtra d’autres histoires d’amour mais reviendra encore et toujours à son premier amour, Harvey. Ca peut paraître très romantique mais c’est aussi un choix politique très conservateur : une femme ne peut aimer qu’un homme dans sa vie et si possible « son premier ». D’ailleurs, on a très peu de détails sur la vie sexuelle de Sabrina. Je ne dis pas que cela est ultra important mais on est quand même dans une série comique qui est devenue petit à petit sentimentale et à ce niveau… rien. Il y a parfois quelques blagues trèèèèès implicites mais ça s’arrête là. Pourtant, on suit quand même Sabrina de ses 16 ans à ses 23 ans : autant dire qu’il y avait de quoi faire pour raconter ses expériences sexuelles, même par de simples sous-entendus. Mais tout cet aspect là de sa vie est volontairement occulté. On n’est pas bête et on se doute qu’elle a dû faire ses premières expériences avec Harvey… et c’est donc avec lui qu’elle finira sa vie et par se marier, malgré leur relation assez chaotique.

 

La pop-culture, les comics  et la construction des adolescents

En réalité, ce choix narratif est très lié à ce qu’on retrouve dans l’univers des Archie Comics.

  • La réception auprès des ados 

Dans son étude, « Archie Comics, litteracy and pre-teen identity », Karen Joy Venderheyden explique tout l’intérêt des Archie Comics  auprès des adolescent.e.s. Comme la plupart des comics, les Archie Comics racontent des intrigues très rythmées le tout agrémenté d’un vocabulaire simple permettant de s’immerger aisément dans les histoires. Pourtant, selon le chercheur Glasberg, les Archie Comics restaient problématiques notamment en raison des personnages ultras stéréotypés. On le sait,  les féministes ont souvent manifesté leur consternation face aux représentations féminines au sein de la pop-culture (et les représentations féminines tout court, en fait) : des personnages « faibles », hyper sexualisées, attendant d’être sauvés par des hommes forts et souvent reléguées au second plan. Très souvent, les hommes sont représentés par le pouvoir, l’autorité ou encore une forme d’agressivité. De leur côté, les femmes sont caractérisées par une certaine sociabilité, une hyper sexualisation (tout en devant rester passives dans ce domaine-là) et une subordination. Il est donc important de s’interroger sur la réception de ces stéréotypes de genre.

  

Il y a donc un choix très explicite qui est fait lorsqu’on parle de sexualité et de relations aux jeunes filles. Dans les années 80, le chercheur McRobbie s’est intéressé sur la manière dont l’amour était représenté dans les magazines « pour ados ». Il s’avère que certains critères reviennent régulièrement : la jalousie, la rivalité et la possessivité, ce qui amène très souvent des conflits entre les filles… Tout ce qu’on retrouve entre Sabrina Spellman et Libby Chessler (et Sabrina/Rosalind dans les comics ou Sabrina/Geminy et Sabrina/Cassandra dans les dessin animés), par exemple (et je vous rappelle, Sabrina fait partie des Archie Comics) ;). On dit souvent que les femmes sont très dures entre elles et sans cesse en compétition. Or, cette compétition se fait au regard des hommes pour pouvoir 1) gagner LE garçon et/ou 2) se faire bien voir d’eux. C’est également le cas dans les Archie Comics avec Betty et Veronica qui sont meilleures amies et s’arrachent Archie. Mais dans les Archie Comics, l’élément important est qu’Archie n’a jamais fait de réel choix et a toujours laissé les deux jeunes filles dans une attente importante. Alors que toutes les deux sont prisonnières de leurs sentiments et ne peuvent avancer, lui est libre et surtout, a le choix de décider… ou non.

 

Dans la série télé, Sabrina Spellman et Libby Chessler sont de gros clins d’œil à Betty et Veronica. Betty est la blonde douce et naïve, intelligente et sérieuse faisant partie de la classe moyenne. Elle n’est pas pauvre certes, mais c’est une adolescente banale, honnête et discrète. De son côté, Libby est une tentatrice, très riche, qui peut offrir à Harvey tout ce qu’il veut (la « seule » différence étant que Veronica a un grand cœur au fond où Libby est vraiment une petite peste). Au fond, Archie aimerait avoir les deux, car chacune peut lui apporter quelque chose de différent et de positif. Betty représente la pureté, l’adolescence mais Veronica représente le passage à l’âge adulte, le vice…

 

Sabrina Spellman fait partie des premiers personnages féminins issus de la pop-culture pour adolescentes. C’était un personnage doté de pouvoirs magiques et sans être une super-héroïne (l’intérêt était plutôt de la voir se construire en tant qu’adolescente avec cette particularité), ses pouvoirs faisaient partie intégrante de son identité. Cependant, il est intéressant de voir comment cette particularité qui aurait pu faire d’elle un personnage féminin complexe, dynamique et très actif, a été peu à peu laissée de côté. Il n’est pas question de dire que Sabrina est faible mais plutôt qu’on a préféré effacé ses attributs atypiques pour la remettre dans un personnage féminin plus traditionnel et conservateur. Petit à petit, elle est devenue un personnage classique du paysage pop-culturel américain. Et non pas parce qu’elle est comme Buffy Summers, une figure ultra féministe mais au contraire, parce qu’elle a été utilisée d’une manière totalement opposée. Les deux séries ont été diffusées sur la même période (1996/2003 pour Sabrina l’apprentie sorcière et 1997/2003 pour Buffy contre les vampires) et présentent un personnage féminin blond, blanc, hétéro et doté de pouvoirs extraordinaires de manière complètement différente ! Là où Buffy Summers est devenue l’incarnation de l’émancipation féminine auprès des jeunes, Sabrina Spellmann de son côté représentait le modèle féminin  reprenant les codes traditionnels de la construction identitaire des adolescentes. Ce qui explique pourquoi Sabrina Spellman a été lentement oubliée… pour le mieux, peut-être ?

La série Riverdale parviendra-t-elle à faire mieux ? 

3 Comments

  1. Sabrina

    8 octobre 2015 at 10 10 14 101410

    Merci beaucoup pour cet article très complet qui m'éclaire un peu sur Sabrina. Petite je n'avais lu qu'un ou deux livres sur elle sans m'emballer plus que ça pour le personnage. Ton article me permet de comprendre un peu mieux pourquoi elle m'avait tant ennuyée…

  2. Maraudeur

    5 septembre 2017 at 12 12 20 09209

    Seul défaut de cet article génial et intéressant : on ne parle pas du traumatisme généré par Salem forme “Poupée mécanique”, qui était une véritable horreur ^^

    Perso, j’ai surtout vu les épisodes des premières saisons, quand Sabrina vivait encore avec ses tantes (je crois que la dernière saison que j’ai vue était celle sur le secret de famille). J’en garde un bon souvenir, même si c’est vrai quand y regardant de plus près, c’était pas hyper-progressiste ^^

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