Nommer le sexisme, pour pouvoir le combattre.

Cet article sera une réponse à un thread que j’ai vu passer sur Twitter et que j’ai trouvé assez grotesque. Mais comme je sais moi-même faire preuve de « bienveillance » (et oui, et oui), je n’ai pas forcément envie « d’afficher » la personne en la nommant ni de rentrer dans un débat via des messages de 140 caractères où tout le monde peut venir interagir à sa guise. D’ailleurs, je ne considère même pas le sujet actuel comme un débat mais bien l’illustration même d’une forte dissension qu’il y a dans ce qu’on considère comme militant ou pas.

«Nommer c’est dévoiler, et dévoiler c’est déjà agir», Simone de Beauvoir

Pour résumer brièvement le thread, ladite personne expliquait qu’il n’y avait aucun intérêt à dire à quelqu’un que son propos était sexiste ou raciste quand c’était le cas car cela pouvait la braquer. On pouvait expliquer à l’intéressé.e en quoi son propos était oppressif mais le nommer tel quel serait visiblement trop violent. Pour illustrer son propos, cette même personne expliquait (en étant apparemment très fière d’elle) qu’elle avait réussi à médiatiser l’association à but féministe dont elle faisait partie sans employer le mot « sexisme ». C’est en utilisant cette stratégie, en n’utilisant jamais le terme et la situation actuelle, en gommant ce mot, qu’elle avait pu s’assurer d’avoir de la visibilité médiatique. Je trouve qu’il est intéressant de bien préciser cet exemple là puisqu’il y a eu, depuis, pas mal de réactions virulentes face à ce thread et que l’intéressée a décrété qu’on décontextualisait tout son propos. Alors justement, je préfère bien souligner qu’une telle mise en situation a été bel et bien racontée en quelques tweets parce que du contexte, il y en a justement. Et un plutôt explicite. 😉

Et maintenant, je vais expliquer en quelques points très clairs pourquoi un tel propos me laisse perplexe.

1/ Effectivement, quand on accuse quelqu’un de racisme ou de sexisme (ou autre), la personne accusée a une nette tendance à se braquer. Souvent, la personne réplique même qu’elle n’a jamais voulu blesser ou être méchante, donc qu’elle ne peut pas être raciste ou sexiste. Dans l’imaginaire collectif, quelqu’un de raciste, de sexiste (etc.) l’est volontairement, le crie sur les toits et n’a que peu d’humanité. En gros, on imagine le bon cliché de l’électeur FN qui est fier de son intolérance. Or, si les oppressions s’arrêtaient là où commence l’extrême droite, ça se saurait (et cela ferait belle lurette que les mécanismes de domination n’existeraient plus). Les oppressions font partie d’un système complexe où il y a des cas de figure très facilement reconnaissables et d’autres bien plus « sournois », qu’on intègre aisément quotidiennement au point de ne plus les remarquer. Et c’est cette difficulté à les déceler qui permet de les pérenniser.

Cependant, les mots ont de l’importance. Les mots structurent notre pensée. Plus on a de mots, plus on peut les poser sur des concepts, des idées, des situations. Même mieux : on peut les réfléchir… voire les combattre. Les mots ne sont pas juste là pour faire « joli », ils ont une utilité intellectuelle et politique. Peut-on mettre au même niveau la violence subie par un individu recevant une remarque raciste ou sexiste et la réaction d’une personne qui se braque parce que cela lui déplaît de se faire taxer de sexiste ou de raciste ? Bien sûr que non.

Comment voulez-vous permettre à une femme de comprendre clairement ce qu’elle vit si vous ne lui parlez pas de sexisme ? Comment voulez-vous permettre aux gens d’apprendre, de comprendre, de s’éduquer si vous n’employez pas les termes qu’il faut ? Comment voulez-vous que ces mots continuent d’exister et qu’ils soient de plus en plus employés, si vous les laissez vous-mêmes soigneusement de côté ? Où est la pédagogie à grande échelle si, pour atteindre cette grande échelle justement, vous fermez les yeux sur le noyau dur du problème ?

2/ Et puisqu’on parle de se « braquer », je pense qu’on a beaucoup à apprendre (de soi et des autres) dans ce genre de mise en situation. Oui, j’ai appris en lisant des textes écrits par des militants vulgarisant pas mal de sujets compliqués. On m’a aussi parfois remonter les bretelles au début de mon militantisme car forcément, je continuais d’intégrer certaines idées et valeurs à mes réflexions. Mais surtout, j’ai aussi énormément appris en remarquant la violence de ces personnes qui se braquent.

Un petit retour en arrière s’impose, par ailleurs. Eté 2011, j’arrive sur Twitter pour parler de tout et de rien. Quelques mois plus tard, j’assiste aux multiples débats sur le Mariage pour Tous. Il faut bien comprendre que j’avais à peine 18 ans, que j’étais extrêmement peu politisée et que je commençais à ne m’y intéresser que très vaguement. Je suis hétérosexuelle et à cette époque, j’étais très naïve et je pensais que les personnes LGBT étaient très bien acceptées en France, que tout le monde était ravi de voir une telle avancée politique et sociale dans notre pays. Ha ha ha. Pendant plusieurs mois, j’assiste donc en direct à des propos absolument horribles déversés sur Twitter ou autres.

Les remarques contre le Mariage pour Tous n’ont cessé de me choquer et effectivement, il était souvent pointé du doigt l’homophobie des personnes qui les déclaraient. Le contexte particulièrement tendu explique et légitime entièrement la colère des personnes concernées face à de telles injustices. Faire très clairement remarquer à quelqu’un son homophobie me semble bien peu face à ladite homophobie. Mais surtout, c’est la haine déclenchée par cette accusation d’homophobie qui me choquera le plus. Je me souviens très clairement de conversations profondément haineuses, de personnes effectivement « braquées » mais qui se permettront par la suite de balancer encore plus d’horreurs, et d’agir d’une manière absolument inhumaine. Or, il ne semble absolument pas pertinent de sous entendre que la responsabilité vient des personnes LGBT ayant dénoncé ces oppressions. Cependant, quand on sous-entend qu’une personne qui se braque et réagit violemment le fait parce qu’on ne lui a pas parlé gentiment; on prend le problème à l’envers.

J’ai énormément appris des militant.e.s LGBT qui étaient bien décidé.e.s à se faire entendre et à avoir une posture politique radicale. Mais surtout, ce sont les réactions épidermiques et violentes qu’ils ont pu provoquer qui m’ont fait comprendre toute l’étendue du problème. Ce n’est peut être pas glamour ni bon enfant mais ces mises en situation peuvent avoir un but pédagogique, hélas : prendre conscience du monde qui nous entoure. Depuis, je me suis intéressée au féminisme, à l’anti-racisme, et j’en passe. Et j’en suis arrivée au même constat.

3/ Oui, moi aussi je crois en la multiplicité des messages politiques, aux différentes pratiques possibles, aux multiples techniques discursives à employer et aux diverses formes de militantisme. Non, je ne crois pas en la “pureté militante”, je ne pense pas que nous sommes tou.te.s parfait.e.s. Oui, moi aussi je pense que Twitter a des défauts, que parfois on s’emballe vite (et que ce sont les personnes opprimées qui s’en prennent le plus dans la figure par ailleurs), qu’il y a des limites dans la manière dont on peut aborder les sujets. Oui, je pense aussi que les militant.e.s sont parfois très dur.e.s entre elles/eux et qu’ils/elles oublient parfois « l’ennemi » qu’ils peuvent avoir en commun. Oui, je pense tout ça. Au même titre que je pense que Twitter apporte aussi énormément et m’a beaucoup aidé dans mon cheminement politique. Au même titre que je continue de penser qu’avant de vouloir changer le monde, il faut aussi se rappeler de changer soi-même. Au même titre que je pense qu’un message militant voulant toucher un large nombre de personnes ne sera pas forcément trop “mainstream“.

Par contre, il y a des choses en lesquelles je ne crois pas et où je ne changerai pas de position. Je ne crois pas au militantisme dépolitisé qui est pour moi un contresens total. Je ne crois pas au militantisme qui évite soigneusement de dire les choses pour s’assurer une certaine visibilité médiatique et une retombée qui n’aura qu’un bénéfice personnel. Je ne crois pas au militantisme qui conforte les médias dans leur sexisme et dans leur racisme puisqu’on ne les confronte pas à l’absurdité de leur système excluant. Je ne crois pas au militantisme qui permet de se faire un joli carnet d’adresses et une belle ligne sur le CV mais qui n’appelle pas « un chat, un chat » juste pour ne pas mettre qui que ce soit mal à l’aise. Je reviendrai là-dessus dans un article prévu pour début septembre mais en fait, parfois, mettre les gens mal à l’aise et face à leurs contradictions est nécessaire (surtout quand on milite).

Par ailleurs, il y a quelque chose en lequel je crois très fort. C’est en l’humain. J’ai foi en l’humain. Et ma bienveillance justement, ma bienveillance et mes espérances sont si grandes que je refuse de prendre les gens pour des idiots. Je refuse de croire que les gens sont incapables de réfléchir, de se remettre radicalement en question. Je n’ai pas le coeur à infantiliser qui que ce soit. Cela dépasse mon entendement.  Et vous savez quoi ? Ca, je ne le crois que depuis très peu de temps. Je sais que le monde ne change que par une poignée de personnes mais je pense qu’il n’est jamais trop tard pour embarquer des gens avec nous dans nos envies de changement. Et ma bienveillance m’empêche de considérer les gens comme trop bêtes pour ne pas cerner ce qu’est le sexisme ou le racisme dans son entièreté.

Là est toute la différence.

Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.
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Written by Buffy Mars
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.