Twitter, le tribunal populaire (enfin, selon qui on accuse)

Je ne sais pas trop ce que ça va donner mais je vais l’écrire. La vague d’émotions d’hier est en train d’un peu se calmer. Hier, j’avais les mains qui tremblaient et les oreilles qui bourdonnaient. J’avais l’impression de lâcher, enfin, un truc que j’avais sur le coeur et au fond de l’estomac depuis beaucoup trop de temps. Depuis un an. Vous vous souvenez ? Je vous en parlais en filigrane, ici, suite à une shitstorm du même genre. Sans oser rentrer dans les détails même si j’en mourrais d’envie. Et puis Ginger Force vous l’évoquait également brièvement sur Simonae. Toujours entre deux phrases, par quelques petits sous-entendus que seules les personnes nous étant proches pouvaient vraiment comprendre.

Twitter est un petit monde, rempli de communautés qui s’entremêlent et où on finit par se créer une sorte de bulle où on voit passer les mêmes têtes. Quand on devient un utilisateur actif, on commence à interagir régulièrement avec d’autres individus, qui ont souvent les mêmes idées, les mêmes goûts. On se lie d’amitié, on se croise hors ligne, on se revoit. Parfois même qu’on tombe amoureux.se* (et oui). Des histoires humaines incroyables grâce à Twitter, Facebook, Youtube et les blogs, j’en ai des tas. Qui me concernent ou en concernent d’autres.

*crois pas que ça te permet d’emmerder toutes les nanas que tu vois passer sous prétexte que tu veux provoquer le coup de foudre, j’te vois venir.

Ne croyez pas que je suis en train de faire de Twitter un portrait uniquement positif et romancé. Il y aurait des tas de choses à dire sur ce réseau social, sur son instantanéité et ce que cela engendre : les hoaxs, les fakes, les rumeurs, les réactions “binaires”/manichéennes, impulsives, les effets de foule... C’est terrifiant, fascinant, symptomatique de notre société (car Twitter n’a pas vraiment créé grand chose à ce niveau là) et il est important de le pointer du doigt. Il est important d’en dénoncer le détournement, l’instrumentalisation et la désinformation de certains propos, par d’autres aux convictions politiques bien crades qui vont réussir à retourner la situation et vous jeter en pâture.

Qu’on se le dise, je n’ai rien contre le fait de réagir à des propos qu’on désapprouve politiquement parlant. Je le fais souvent, et parfois avec beaucoup de colère quand je vois passer un contenu qui me met hors de moi. Mais j’ai sacrément plus de mal avec la malhonnêteté intellectuelle, la violence gratuite organisée, les photos montages, le relais de rumeurs; le tout saupoudré d’injures sexistes/homophobes/racistes. J’en ai fait les frais. Et je sais le mélange de frustration et de colère sourde que cela peut provoquer dans un seul individu se sentant démuni. Je ne sais plus qui disait dernièrement sur Twitter “entre une balance et un lanceur d’alerte, il n’y a que le mot qui change, au fond“. Oui, et surtout, il y en a à qui on décerne “lanceur d’alerte” avec plus de facilité que d’autres, en fonction de ce qu’on trouve réellement “sérieux”, “urgent” et “légitime”. Tous ces jugements de valeur se fondant bien évidemment sur ce qu’on a intégrés via la société comme étant “de vrais sujets”. C’est marrant comme les héros qui détiennent le beau rôle ont toujours la même gueule.

Rappeler les bienfaits du web-activisme est primordial, quoi que vous en pensiez. C’est grâce à la réappropriation de ces espaces par des groupes discriminés et opprimés que de nouvelles voies émergent et continuent de s’élever dans le débat public. Ce travail militant demande souvent énormément d’énergie, de sang froid et de prise de distance, même si cela se fait parfois dans l’affect et la précipitation; contexte oblige. Ces réseaux ont permis de mettre en lumière de nouveaux vécus, des témoignages sur des choses jamais racontées, minimisées, considérées comme isolées. Oui, les femmes dénonçant les harceleurs sexuels et les mecs abusifs au comportement dangereux en font partie.

En novembre 2015, Stoya accusait de viol son ancien partenaire James Deen sur son compte Twitter. Quelques jours plus tard, d’autres femmes (huit) l’accusaient à leur tour, décidées à parler.

Vous pouvez décider que nous lavons notre “linge sale en public”, que tout ceci ne regarde que nous et notre vie privée. C’est amusant, c’est exactement ce que certains flics continuent de dire face aux victimes de violences conjugales : “les disputes de couple ne nous regardent pas, réglez ça entre vous“. Voilà ce que certaines femmes entendent au commissariat : vous savez, ces mêmes femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint 1 fois tous les 3 jours. Oui, “le personnel est politique” est un slogan (des années 60) toujours d’actualité : ce que des mecs nous font dans le cadre de relation “sentimentale” vous concerne également. Nos messages privés, nos histoires au fond du plumard, et j’en passe, quand cela dépasse le cadre du consentement et que nous vous les racontons : cela vous concerne.

Ce ne sont pas des comportements isolés, dont les auteurs seraient des “monstres” : ce sont des hommes, qui ont inculqué les valeurs patriarcales que la société véhicule et valorise quotidiennement. C’est votre voisin, votre frère, votre père, votre collègue, votre pote. Peut-être même vous (indignez-vous une fraction de seconde et veuillez continuer).

Vous pouvez râler et crier halte au “tribunal populaire”, nous dire d’aller porter plainte, que tout ça doit se faire dans les règles de l’art grâce à la Justice, celle avec un grand et beau “J”. Cette même Justice à laquelle vous ne croyez plus tellement, vous même qui recommencez à approuver la peine de mort. Cette même Justice sur laquelle vous crachez aussi parfois quand vous lisez tous ces faits divers sordides qui auraient pu être arrêtés si la police avait fait correctement son travail, selon vous. Vous ne connaissez aucunement notre quotidien en tant que femmes et militantes qui sommes déjà allées poser notre cul dans un commissariat pour porter plainte comme nos camarades et amies l’ont fait aussi. Mais vous vous permettez de nous recadrer, de nous faire croire que cette fois-ci, peut-être qu’on nous écouterait et ce sans jugement. Ben voyons. Et le plus drôle est que vous décidez d’avance que si notre plainte n’est pas acceptée ou n’aboutit pas, cela sera la preuve ultime de notre mauvaise foi et de l’innocence de ce brave type accusé par une flopée de nanas dont vous ne connaissez même pas tous les visages tant elles sont nombreuses.

Les chiffres gueulent quotidiennement au visage que l’impunité masculine a encore de beaux jours devant elle. Que les agresseurs, violeurs, harceleurs ne sont pas punis. Le “cas Baupin” (non condamné pour prescription) d’il y a encore quelques jours vous faisait tous vous insurger avec véhémence. Mais non, vous cherchez encore à nous faire croire que vous avez le rôle du “type rationnel et objectif“, capable de nous dire quoi faire et comment gérer ce genre de fait; que si l’on suit vos précieux conseils, si nous avions fait ceci ou cela, si nous avions réagit ou dit telle chose, nous n’en serions pas là. La faute des victimes, encore et toujours. Ces victimes qui s’en prennent à un mec “pipou”, comme vous aimez remettre sur le tapis (car visiblement, c’est le moment pour caser ce genre de propos).

Quand nous sommes seules à témoigner, nous sommes des menteuses avides de pouvoir, des femmes vénales. Vous remettez notre parole en question, vous supposez que c’était un “malentendu”, un “accident”, “une maladresse”. Quand nous sommes plusieurs à raconter, preuves à l’appui, vous hurlez au complot, à la vendetta, au lynchage public là où nous nous contentons d’exposer des faits. Vous dîtes que c’est “suspect”, “trop gros”. La réalité est que vous choisissez vos arguments en fonction de ce qui vous arrange. Vous nous parlez de la “dignité” de cet homme sans vous arrêter un seul moment sur ce qu’on a vécu, les situations gênantes, inquiétantes et humiliantes parce que vous profitez que tout ça ce soit passé en privé pour fermer les yeux.

Si vous nous accusez de procès d’intention, de diffamation et autres joyeusetés, si vous nous encouragez à régler ça selon “la loi” (que vous ne semblez pas trop connaître non plus, vu que vous mettez un peu n’importe quoi dedans) c’est par simple commodité. Vous en connaissez son dysfonctionnement mais cela reste une issue facile pour ignorer nos alertes, et ainsi éviter de remettre en question la gravité des actes de certains que vous voulez pouvoir continuer d’apprécier confortablement.

S’il y a bien un tribunal, il sera celui des animaux. Souvenez-vous de ce que La Fontaine disait “Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.”

 

 

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