"Vrai féminisme" et hiérarchisation de l'indignation

Il y a quelques jours je lisais ce (très bon) article de Slate qui revenait sur ce problème qui devient de plus en plus récurrent : le harcèlement que subissent les femmes journalistes décidant de traiter de sexisme et de féminisme. Même si cela ne touche pas que les journalistes et aussi pas mal de militantes,  l’article reste très intéressant et prend plusieurs exemples (récents) pour étayer son propos. Ce n’était pas la première fois que je lisais sur ce sujet d’ailleurs, mais les papiers étaient souvent tirés de sites d’informations anglais et américains.

Le journaliste y démontre qu’une véritable stratégie s’est mise en place pour pouvoir harceler en toute tranquillité ces femmes avec des comptes aux nombres d’abonnés très importants et qui surfent sur un côté pseudo-subversif pour inciter à la haine. Montages, propos déformés, insultes/menaces sexistes* à la chaîne, tout est fait pour encourager la propagation de rumeurs et de hoaxs afin de laisser la foule se prendre au jeu.

*à noter que je parle ici d’un contexte sexiste, mais que cela s’applique aussi face au cyber harcèlement homophobe, raciste ou encore transphobe.

On pourrait se contenter d’un simple “le net c’est pas la vraie vie” mais pour ça, il faudrait donc faire partie de ces gens un peu noeuds-noeuds qui ont l’air de croire qu’Internet est un espace parallèle qui n’existe pas vraiment, digne des meilleurs romans de science-fiction. Or, Internet fait partie de notre quotidien, on puise dedans comme il puise dans nos vies. Le net ne créé pas grand chose de nouveau, au contraire : il renforce, favorise et pérennise des usages et des pratiques déjà bien populaires. La (quasi) seule petite satisfaction étant ce prétendu anonymat (car il faut bien mal connaître Internet pour croire que l’anonymat existe) qui donne un sentiment d’impunité où on croit pouvoir laisser tomber son masque social pour tenir des propos interdits par la loi (pour rappel).

Dès le début de ce post, je souligne bien que je parle d’un cyber-harcèlement qui, ici, se base sur des propos misogynes. Je ne vous apprends rien (ou peut-être que si), les mots que nous employons sont le produit de notre société et décider d’utiliser précisément une insulte plus qu’une autre n’est en aucun cas anodin : les insultes racistes en rapport avec les animaux, les insultes homophobes à caractère sexuels, les insultes misogynes renvoyant au viol et au physique sont la conséquence logique de la culture/la société dans laquelle nous baignons. Utiliser ces insultes, c’est se plier  à toutes les conneries intégrées et avalées bravement sans même sourciller depuis notre naissance.

Mais ce que je trouve (tristement) intéressant est de voir la hiérarchisation de l’indignation par ceux qui se pensent subitement plus “objectifs” et plus “rationnels”. En réalité, ils ne le sont pas tellement et cette fausse prise de distance est le résultat d’un profond manque d’empathie par cette même société qui leur a appris à ignorer et à nier les oppressions vécues par les minorités.

Nous nous retrouvons donc face à des personnes qui, au lieu de se concentrer sur la haine massive subie par certain.e.s journalistes (mais aussi militant.e.s) et qui est le reflet de notre société, préfèrent prendre le problème à l’envers. Par exemple, quand une journaliste est harcelée parce qu’elle a “osé” écrire un article sur les poches des vêtements pour femmes qui sont plus petites que celles des hommes (cf : l’article dont je parle au début de mon post), leur cerveau semble automatiquement bien décider à ne pas voir un seul moment ce harcèlement pour se concentrer plutôt sur sa pseudo-responsabilité. Le schéma classique du “victim-blaming”, résultat d’une culture patriarcale et libérale au possible, reprend encore et toujours le dessus.

Il est d’ailleurs rigolo de voir que le sujet en question (les poches des vêtements pour femmes) est désigné comme “ridicule”, “obsolète”, “dérisoire”* mais que les réactions disproportionnées balancées à la journaliste pendant plusieurs heures/jours d’affilées sont tout à fait normales. Mais le pire au fond c’est qu’elles sont tellement normalisées au point d’être à peine soulevées, voire ignorées. Et, quand il s’agira de pointer du doigt le comportement qu’adoptent les personnes en train de la harceler, ces derniers se dédouaneront rapidement en insinuant qu’ils ne font pas grand chose de mal, et qu’ils se contentent de suivre la cadence.  Paradoxe quand tu nous tiens…

*à ce sujet, un petit tour à la bibliothèque pour vous intéresser à la sociologie de la mode et à la sociologie du vêtement féminin vous permettrait de comprendre que derrière ce détail se cache un problème plus grand et complexe. M’enfin, je sais qu’il ne faut pas attendre grand chose de ces personnes appréciant de se vautrer dans la haine et l’ignorance.

Pourtant, ce cyber-harcèlement massif qui semble en indifférer plus d’un n’est pas anodin, bien au contraire. D’abord, il est intéressant de remarquer que pas mal de personnes qui se prêtent au jeu ou encouragent cette haine à grande échelle ont l’air bien à droite sur le prisme politique (et je pèse mes mots). Ne pas prendre la peine de relever ce détail (qui est en réalité une information capitale) pour rester confortablement assis sur ses propres privilèges, c’est encourager le partage de telles idées et y participer activement. A un moment, je pense que si vous arrivez à fermer les yeux sur les agissements des personnes d’un bord politique que vous mimez mépriser et que vous vous prêtez même au jeu, vous ne valez pasmieux.

Pire encore, décider qu’il y a un moment où les insultes sexistes sont justifiées montre toute l’hypocrisie de vos prétendues convictions politiques. Vous décidez donc que parce qu’une idée ne vous plaît pas, qu’elle vous semble “ridicule” ou “radicale”, vous pouvez fermer les yeux sur cette haine déversée que vous prétendez défendre et réfuter au quotidien.

Vous ne voulez pas détruire la haine misogyne et j’en passe. Vous voulez l’encadrer et décider quand elle s’arrête mais surtout, où elle commence, selon vos propres petits critères totalement subjectifs et influencés par votre position sociale. Vous n’avez pas prévu de remettre votre attitude en question bien au contraire, vous avez décidé d’instrumentaliser des discours qui vous déplaisent pour conforter votre haine et légitimer votre misogynie (entre autre).

Pardonnez-moi si mon intérêt pour votre avis s’avère très limité mais tant que vous continuerez de ne pas prendre position face à la haine organisée, encouragée, déversée, parce que vous trouvez certaines journalistes/militantes “agaçantes” ou “peu pertinentes”, vous ne valez pas mieux que les autres.

Illustration par Stellar Leuna

9 Comments

  1. effysworldwp

    28 février 2017 at 11 11 10 02102

    Entièrement d’accord avec toi. Merci pour cet article. Le seul truc que je trouve déprimant, c’est que je ne vois pas quand est ce que les mentalités changerons, menées par des personnes bien assises dans leurs privilèges et ne cherchant en rien à vouloir atténuer les inégalités sociales. (Ps : “sur ses propres privilèges, c’est encouragé” petite faute, encourager.)

  2. Anonyme

    28 février 2017 at 11 11 52 02522

    Cela fait plusieurs mois que je lis ton blog, je n’est jamais vraiment osé commenter, mais je voulais te dire que j’admire beaucoup ce que tu fais! Comme ton article l’illustre il n’est pas facile pour les femmes et tous ceux qui ne font pas partie des groupes privilégiés de prendre la parole, surtout lorsqu’il s’agit de pointer du doigts les systèmes d’oppressions et d’inégalités… Alors je voulais sincèrement te remercier pour tout le travail que tu fournis et les démarches que tu entreprends pour faire évoluer les choses! J’ai un peu peur d’être niaise, mais je trouve que tu es vraiment très inspirante!

  3. Anonyme

    28 février 2017 at 12 12 01 02012

    Hey!
    Aurais-tu des ressources/articles à conseiller qui parlent justement de sociologie de la mode?
    Chouette article dans tous les cas!
    Bisou bisou

    1. Tout est politique

      28 février 2017 at 16 04 05 02052

      yep :
      sociologie de la mode – f. godard
      la mode – d. waquet
      philosophie de la mode – simmel
      sociologie des tendances – g. erner
      les bouquins de c. bard : ce que soulève la jupe, histoire politique du pantalon

      sur les poches (puisque l’article qui a soulevé tant de polémique parle de ça), article complet & rapide
      http://www.racked.com/2016/9/19/12865560/politics-of-pockets-suffragettes-women

      bonne lecture

  4. Anonyme

    1 mars 2017 at 0 12 24 03243

    Merci pour cette article!
    Je ne me souviens malheureusement pas où j’ai vu ça sur le net, mais j’ai lu qql qui disait que beaucoup d’hommes de “gauche” veulent se servir de la misogynie comme d’un arme contre les femmes qui leur déplaisent, d’où leur féminisme à deux francs … ça rejoint ce que tu dis.

  5. Anonyme

    1 mars 2017 at 0 12 35 03353

    Je voudrais juste te remercier pour ce (très bon) article et pour ton militantisme en général. C’est tellement frustrant de voir le harcèlement, la mauvaise foi et à quel point les gens peuvent ne pas vouloir comprendre quand on parle de féminisme mais ton travail et celui des autres féministes me fait reprendre espoir et surtout tu m’as fait réalisée à quel point on ne pouvait pas compter sur les hommes pour se libérer mais qu’on a pas nécessairement besoin d’eux et merci pour ça.

  6. BUFFY MARS - Manspreading et harcèlement de rue : ce que certains n’ont (toujours) pas compris

    16 juin 2017 at 10 10 32 06326

    […] des contre-réactions qui ne sont pas que de l’ignorance naïve. J’en parlais déjà dans cet article : pourquoi des sujets qui semblent si « désuets » par leurs opposants les mettent dans une […]

  7. Manspreading et harcèlement de rue : ce que certains n’ont (toujours) pas compris – Buffy Mars

    26 juin 2017 at 18 06 01 06016

    […] des contre-réactions qui ne sont pas que de l’ignorance naïve. J’en parlais déjà dans cet article : pourquoi des sujets qui semblent si « désuets » par leurs opposants les mettent dans une […]

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