Le minimalisme est-il un "truc de filles" ?

J’ai longuement hésité à écrire cet article, je ne savais pas comment le tourner et j’avais énormément de mal à retranscrire les propos que j’avais en tête. Désormais, j’ai l’esprit un peu plus reposé et je pense qu’il est temps que j’écrive à ce sujet. Je ne sais pas si ce que je vais dire va être forcément clair mais tant pis, je vais juste balancer les choses comme elles viennent, via des réflexions accumulées avec le temps.

Comme vous le savez sûrement, j’ai une grande sensibilité pour le mode de vie dit “minimaliste” et tout ce qui s’y rattache : anti-consumérisme, simplicité volontaire, écologie… A la base, je cherchais juste à réussir à acheter “intelligemment”, moins mais mieux et au fur et à mesure, le minimalisme a pris une place très importante dans ma vie. Je n’ai pas la chance d’acheter que du Made-in-France, du bio, etc. mais cela a énormément influencé mon quotidien.

Etrangement, alors qu’il y a des tas de sujets que j’aime aborder d’un point de vue “macro”, global, collectif, il y en a d’autres dont j’aime relater mes expériences à mon échelle, via mon propre vécu et mon ressenti. Ce qui est le cas avec le minimalisme, parce que je suis plus à l’aise pour en parler en adoptant cette position. Et j’aime lire les petites histoires des autres sur ce sujet. Seulement, il faut bien avouer que cette démarche minimaliste que j’apprécie ne vient pas de nulle part et au fil du temps, j’ai ouvert les yeux sur pas mal de trucs.

Une communauté globalement féminine sur le Web

Sur le coup, je me suis toujours dit que si je lisais surtout des blogueuses femmes sur ces sujets, c’est parce que les domaines par lesquels j’avais découvert ce style de vie étaient très genrés féminins : la mode, la décoration, la cuisine… Même s’il y a également des hommes qui en parlent sur la blogosphère, je trouvais plus facilement et je me reconnaissais bien plus dans les écrits de ces femmes.

Après, je suis déjà tombée sur des blogs tenus par des mecs. Ils sont rares et je me suis longtemps dit que si je n’en trouvais pas plus c’est que je ne cherchais pas tellement. Les rares que je lisais (enfin, essayais de lire*) étaient blindés de clichés sexistes où ces mecs aimaient expliquer à quel point ils étaient supérieurs à toutes ces cruches qui dépensaient leur argent dans des choses “de fiiilllees” tellement mal vues et blablabla. Bref, c’est misogyne et condescendant au possible et j’ai vite passé mon chemin.

Pendant longtemps, j’ai donc pensé que c’était simplement moi qui étais rebutée par les mecs de cette communauté et qu’il y en avait tout autant que les nanas. Et puis, au fil du temps, j’ai bien dû avouer que y avait quand même un fossé et que le genre féminin était bien plus présent. Sur le coup, je me suis même dit que c’était un peu logique : dans une société où on incite les femmes à consommer encore et encore pour être toujours parfaites et au top, il était peu surprenant qu’elles se sentent les plus concernées par ces sujets. Mais en réalité, cet intérêt par le genre féminin pour le minimalisme ne s’arrête pas là.

Ces femmes qui cherchent à “gagner du temps”

Un des trucs qui revient souvent quand je lis les articles minimalistes d’autres blogueuses ou que je les écoute, c’est ce besoin de “gagner du temps”. Outre le fait de devoir choisir entre 10 paires de chaussures et 15 rouges à lèvre chaque matin, il y a des choses bien plus pragmatiques qui reviennent souvent : le ménage, la cuisine ou autre. Et petit à petit, je me suis rendue compte (rappelée* en réalité) que c’était les femmes qui se retrouvaient encore et toujours reléguées à ces tâches.

Est-ce étonnant ? Un vieux mythe raconte que puisque les femmes font moins de tâches ménagères qu’auparavant, cela voudrait dire que les hommes ont enfin décidé de mettre la main à la pâte. Il y a plus d’un an maintenant, le Monde rappelait dans un article très intéressant que :

  • les femmes continuent de faire les 2/3 du travail domestique
  • les jeunes filles sont encore plus impliquées dans les tâches ménagères que les jeunes garçons
  • si les femmes en font moins qu’avant c’est surtout grâce à l’arrivée de l’électro-ménager

Une étude de l’Insee dont j’avais parlé dans une de mes vidéos rappelait que le travail domestique des femmes avait baissé de 22 minutes alors que celui des hommes n’avait augmenté que d’une minute.

Les femmes sont donc encore celles qui en font le plus à la maison : ménage, tenue de la maison, cuisine, s’occuper des enfants… ce sont elles qui se retrouvent encore confrontées à ces tâches. Le minimalisme, c’est aussi une manière de pouvoir prendre du temps “pour elles”, de se dégager de toutes ces activités qui s’accumulent et qu’elles font pour les autres.

Cette réflexion s’est confirmée après avoir vu beaucoup de femmes sur certains groupes Facebook minimalistes raconter toutes les difficultés auxquelles elles étaient confrontées à la maison :

  • vouloir se débarrasser de certains objets pour faire le ménage plus facilement
  • porter moins de vêtements pour faire moins de lessive
  • faire la cuisine plus rapidement et facilement

Bref, ce sont toujours elles qui gèrent tout ça et qui apprennent à cumuler le travail domestique + le travail au bureau.

L’écologie : un concept politique loin de la masculinité actuelle

Quand on s’intéresse au minimalisme, on réalise très vite à quel point les modes de vie végétarien/lien et vegan y ont une place importante. Il est vrai que leur impact écologique notamment en termes d’exploitation animale (mais pas seulement) se popularise de plus en plus. Cependant, ces communautés restent encore surreprésentées par les femmes aussi bien dans les sphères militantes que lorsque le marketing cherche à exploiter le filon. Des événements comme le Veggie World explique avoir un public (hors ligne et en ligne) composé à 80% de femmes.

En réalité, la symbolique autour de la viande continue d’être très genrée. Manger de la viande rouge, c’est un truc “de mecs”. Un “vrai gars”, ça bouffe de la viande bien rouge parce que c’est pour les mââââles qui ont besoin de nourrir leurs gros muscles.

Et si on sort de la bouffe et du végétarisme, les concepts anti-écolos restent tout de même des parti-pris hyper… masculins. Prenons un exemple certes extrême mais qui permet de voir ce que cela donne quand le trait est tiré au maximum : le rolling coal est un mouvement porté par des climato-sceptiques qui ont décidé de polluer au maximum lorsqu’ils conduisent (mais pas que) en trafiquant leur pot d’échappement. Un phénomène porté par des personnes très à droite (quelle surprise), très blanche et qui sont essentiellement des mecs.

Et donc ?

Peu à peu, je me suis donc retrouvée avec toutes ces informations, et là où je pensais au départ que tout cela n’était qu’un hasard parmi des tas d’autres choses, je dois bien me rendre à l’évidence que non. Les femmes sont sensibles au minimalisme non pas que dans un but esthétique ou par passe-temps (“que c’est amusant d’apprendre à gagner du temps et à dépenser moins dis-donc“), mais parce qu’en plus d’avoir des salaires encore et toujours plus bas* qui les empêchent de suivre la cadence en termes de consommation (alors qu’elles sont les premières matraquées) c’est toute leur vie dont elles essaient d’optimiser le temps car elles fournissent plus de travail domestique.

*et votre relativisme à deux balles à coups de vidéos qui expliquent “que les inégalités salariales n’existent pas” avec des youtubeurs ultra libéraux n’ayant jamais potassé les questions d’inégalités de genre ne m’intéressent pas.

A cela, s’ajoute aussi que la construction actuelle de la masculinité repose sur certaines valeurs qui sont visiblement incompatibles avec certains pans de l’écologie (une position politique qui se croise souvent avec le minimalisme), comme le végétarisme. Et même s’ils semblent moins visés par le marketing et la consommation, ils le sont surtout d’une manière différente : la virilité se traduit aussi par cette idée qu’un “vrai” homme détient beaucoup (belle voiture, high tech etc.) pour entretenir sa femme. Le minimalisme, l’écologie, le végétarisme sont également des mode de vie auxquels les femmes adhèrent plus facilement car ils ne se calquent pas sur un modèle de masculinité valorisé par la société.

Les femmes donc, sont les plus présentes quand on parle minimalisme car il y a une véritable demande de leur part pour réussir à se “trouver du temps” pour elle. Et même si je salue toutes les initiatives minimalistes ultra intéressantes que je lis en permanence et qui m’inspirent quotidiennement, il me semble important de replacer les choses dans leur contexte. Il est temps aussi de rappeler que les femmes subissent une précarité très forte causée par les discriminations de genre au travail et que, même si apprendre à “mieux dépenser” est une très bonne initiative, tout ne se règle pas en insinuant que si les gens ont du mal à économiser, c’est qu’ils gèrent mal leur thune. Mais, il est aussi grand temps de secouer les mecs et de leur rappeler qu’ils en font encore et toujours moins à la maison, oubliant toutes ces petites tâches “invisibles” que les femmes sont encore les premières à faire et qui sont du travail demandant du temps (vérifier que son enfant a bien fait son sac pour demain, qu’il n’a pas de mot à faire signer, qu’il a ses affaires de sport qui sont propres, que la paperasse administrative a été bien réglée etc.)

L’une des premières choses que devrait apprendre le minimalisme aux femmes c’est qu’avant d’essayer d’améliorer leur efficacité dans leur gestion du temps, il est vivement encouragé de refiler un peu de taf aux mecs. Ca leur fera pas de mal.

Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.
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Written by Buffy Mars
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.