Ces méchants garçons qui font des vidéos sur Youtube

 Hier sur Twitter, y a eu une « shitstorm », comme on dit. Y a deux vidéastes qui ont été accusés de trucs assez moches (et je pèse mes mots) : l’un de viol et l’un de s’être montré particulièrement abusif avec une de ses anciennes relations. Hier, sur Twitter, comme d’habitude quand quelqu’un.e accuse publiquement des personnes d’avoir eu un comportement violent voire criminel (car le viol est un crime rappelons-le), tout le monde y est allé de son petit grain de sel.
Mais moi, mon grain de sel, il est pas petit et il tient pas en 140 caractères.

Je vous préviens tout de suite, je ne  vais pas parler spécifiquement de cette histoire car je suis totalement en dehors, mais il faut quand même que je vous relate un peu mon expérience face à tout ça. Je pense que c’est important. Alors je ne vais pas balancer des noms, parce que chaque chose en son temps et qu’un jour j’ai décidé d’arrêter de satisfaire des voyeuristes qui veulent les noms, non pas pour vous soutenir, mais pour vous démolir encore plus facilement après. Et tant que je ne suis pas prête à faire face à ça, je décide de ce dont je suis capable de parler et tant pis si cela ne vous satisfait pas.
Bref.  
Comme d’habitude, dans ces moments-là, hier, on a eu le droit à deux camps, parce qu’il y en a toujours que deux, y a jamais de juste milieu (peu importe ce que vous en pensez pour vous donner bonne conscience) :
  • Celles et ceux qui soutiennent la victime, parce que ces personnes connaissent les statistiques et la forte probabilité que ce soit vrai mais aussi la difficulté de se décider à parler, là où beaucoup décident de se taire. Donc, on décide, au cas où tout de même, d’envoyer son soutien à la victime. Parfois, par précaution, on ne fait pas plus. Mais quand même. Et puis parce qu’on sait ce que la suite présage. Et la suite je vous l’explique au point suivant.
  • Celles et ceux qui disent qu’i.elles ne veulent pas se prononcer, qui parlent immédiatement de “présomption d’innocence”, mais profitent de se mettre de ce côté de la barrière pour aller dire à la prétendue victime donc, qu’elle ment, que c’est du fake, du buzz, réclamer des preuves, et autres joyeusetés.
    Le tout avec une violence sans nom, parce que ces personnes ont décidé que la victime était potentiellement une menteuse et qu’on pouvait ne faire preuve d’aucune considération, d’aucun tact et d’aucune délicatesse. Tant pis pour ses traumas passés (et présents ?), pour ses angoisses, pour sa peur. Alors ça y va de sa petite remarque de pseudo-juriste/flic/journaliste/détective privé lâché l’air de rien.
    Parce que tous ces gens qui commentent ne savent pas ce que c’est un viol, ce que c’est « l’après », ce moment incroyablement douloureux, qui ne s’efface pas, qu’on n’oublie pas mais avec lequel on apprend à vivre.
    Alors attendre de ces gen.te.s de l’empathie, d’essayer de mettre les formes, bien entendu, c’est pas demain la veille. Et vous, vous encaissez/lisez tout ce qu’ils balancent sans même se demander s’il est correct de parler de cette manière face à une victime de viol. Mais avec le temps, vous apprenez à tout encaisser.
C’est donc ça la « neutralité » ? Intéressant. Et après on nous demande pourquoi on ne porte jamais plainte dans ces moments-là, pourquoi c’est trop dur. Alors que vous utilisez les viols, les agressions et les harcèlements qu’on subit comme des marionnettes à agiter par opportunisme. Et quand on décide de crier cette vérité qui dérange, qui vise des gens que vous appréciez, on devient des déchets de l’humanité.
Parce que pour vous, quelqu’un.e de toxique, de dangereux.se, ne peut ressembler qu’à un monstre dont on devine les traits et les intentions à 10 kilomètres à la ronde. En France, une femme est violée toutes les 7 minutes (je prends ce chiffre, puisqu’il me touche personnellement) et une plainte pour viol est déposée toutes les 40 minutes : c’est marrant, mais à ce rythme-là, on devrait tous pouvoir les mettre taule et pouvoir s’en protéger, tous ces « détraqués » dont on décèle les monstruosités en un clin d’œil, selon vos yeux de X-Men si aiguisés.
Et puis les gen.te.s s’étonnent, parlent de « chasse aux sorcières », de « procès d’intention ». Oui, effectivement, c’est ce qui se passe quand on évolue dans un système judiciaire à chier où les victimes sont traitées de la même manière que vous le faîtes actuellement : comme de belles grosses merdes manipulatrices. Alors ces victimes décident de faire comme elles peuvent pour faire “justice” : elles racontent publiquement, elles dénoncent. J’ai vu pire comme “chasse aux sorcières”, vous m’excuserez.

Bref. Je digresse, mais j’en vraiment gros sur la patate, visiblement.
Aujourd’hui, pourtant, je n’ai pas envie de jouer à la Veronica Mars parce que cette histoire ne m’amuse pas du tout et que l’heure est bien trop grave pour faire la pseudo-enquêtrice. Parce que comme à chaque fois que je vois des témoignages de ce genre être diffusés sur les réseaux sociaux, j’apprends à m’en distancier le temps d’avoir les idées claires et pour pas finir la tête dans la cuvette.
Ce genre d’histoires me touche bien trop personnellement pour que je puisse réussir à en parler avec autant de désinvolture que certain.e.s d’entre vous qui n’ont pas l’air forcément de mesurer la gravité du sujet.  Ou du moins, la seule gravité pour certain.e.s est qu’on puisse remettre en cause la popularité/l’image d’un vidéaste. Oh bah oui. Dis donc. Ouin.
Ce témoignage me touche pour deux raisons : l’histoire du viol (mais cela me renvoie à des faits bien plus antérieurs n’ayant rien à voir avec ce que je vais raconter ici, je vous rassure), et le fait de se taire après avoir croisé la route d’un mec qui a son petit cercle de potes bien populaires et appréciés sur la toile et avec qui on aurait préféré ne pas avoir affaire. Mon témoignage portera donc sur ce 2e élément et l’histoire  n’est pas très drôle, vous vous en doutez.
 
Et ce que j’ai envie de vous demander pour commencer – je suis désolée si ça vous froisse – vous qui aimez tant les vidéastes, c’est plutôt :
Mais tout ça, ça vous étonne ?
Parce que vous savez, Youtube c’est quand même pas une très grande famille, au final. On connaît vite quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un et j’en passe. Alors forcément, dans ces conditions, les rumeurs vont bon train. Seulement parfois, y a pas que des rumeurs, voyez-vous. Y a des histoires qui reviennent souvent, pas forcément très joyeuses, dont les versions ne changent pas parce que ce n’est pas que des « on dit », mais des trucs que tout le monde sait : des trucs vrais, quoi.
Je n’ai pas une grosse communauté sur Youtube, je connais pas grand monde, je suis bien trop nulle niveau amitié/sociabilité pour nouer des liens concrets avec des gens. Par contre je connais tout de même quelques personnes que j’apprécie beaucoup, avec qui j’aime discuter. Et avec qui je me confie, raconte ma vie, et partage des trucs (parfois très personnels). Et pas que des potins très rigolos, si vous voulez tout savoir.
J’en connais suffisamment pour savoir quels mecs je dois éviter, avec qui je dois limiter les interactions etc. Parce qu’on m’a « prévenu » tout simplement. Et que j’ai aussi appris à prévenir à mon tour, parfois, quand je jugeais bon de le faire et que je pensais la personne réceptive*. Et si on fait tout ça en privé, si on garde tout ça pour nous, ce n’est pas parce que ça nous amuse, qu’on veut garder une belle image toute lisse mais plutôt parce que les premières personnes concernées, qui ont eu des choses à raconter justement, voient bien l’accueil qu’on leur réserve si elles se décident à l’ouvrir. Et non, ça donne pas envie. Alors on respecte leur choix : celui de ne rien dire.
* oui, c’est un détail important.
Et d’ailleurs, moi non plus y a des trucs que je raconte pas trop. Parce que moi aussi donc, j’ai rencontré quelqu’un sur Youtube, de pas très sain, avec un comportement très inquiétant même, dangereux. Abusif envers moi, qu’on pourrait qualifier d’harcèlement sexuel avec d’autres. J’ai eu affaire à lui, et un jour moi aussi je sais que je devrai raconter en détails, prendre mon courage à deux mains,  oser expliquer ce qu’il s’est passé, son comportement avec d’autres femmes de mon entourage, des amies proches, des connaissances plus lointaines, des consoeurs. Et je dirai sûrement son nom, j’expliquerai de A à Z. Parce que je pense que c’est nécessaire.
Pour l’instant, je fais de mon mieux pour aller mieux. Et c’est déjà pas mal.
J’ai pas tellement tourné la page, quand j’entends parler de lui ça me crispe encore un peu mais un jour je sais que j’y arriverai… A en parler de manière détachée. J’ai parfois cette petite phrase un peu amère qui tourne dans ma tête et où je me dis « t’as vécu pire par le passé, des trucs que tu raconteras jamais vraiment en entier, mais ça, là, ce truc, tu sais que tu peux le raconter ». Et pourtant c’est ça qui m’aide à aller de l’avant et à ne plus avoir peur. Parce que ouais, j’ai peur.
Et puis parce que je suis pas seule et que y a d’autres filles, dans mon cas. Des filles qui se taisaient, qui elles aussi n’en parlaient que dans des petits cercles restreints : par peur, par honte, par culpabilité, un peu déroutées, inquiètes, se demandant si elles étaient fautives ou si c’était juste un malentendu, de l’incompréhension, si elles exagéraient.
Parce que même sur Internet, en public, quand on ne se sent plus en sécurité, on garde pour soi, on se tait, on évite d’en parler. Et vous voyez, le problème, c’est que c’est ce silence, le fait de tout devoir dire en « privé », à l’abri des regards, qui fait qu’on ne peut pas prévenir tout le monde. Alors parfois, il y a des gens de notre entourage qui parlent avec des personnes particulièrement dangereuses et on ne le sait pas, on ne le voit pas et c’est quand il est trop tard qu’on l’apprend.
Et sur le coup, on s’en veut mais au fond : comment  faire, alors que les rares fois où on se décide à raconter, on essaie de nous fermer notre gueule en sous-entendant qu’on ment et en nous menaçant de diffamation ?
Et puis parfois, on essaie d’oublier aussi, un peu. Alors on pense pas à prévenir constamment tout le monde, en permanence. On se préserve aussi. On se protège. On laisse ça un peu de côté pour respirer.
Y a des trucs comme ça, dans le « milieu de Youtube », dans “les milieux féministes”, que tout le monde sait un peu, dont tout le monde parle à voix basse, mais où personne dit grand-chose à voix haute. C’est marrant, moi ça me rappelle l’affaire de harcèlement sexuel du député Denis Baupin, où on apprenait subitement que tout le monde était au courant de ses agissements mais chacun décidait de faire profil bas et de n’en parler qu’une fois les portes fermées et les rideaux tirés. En fait non, ça me fait pas marrer.
Alors, ça vous étonne vraiment ? Vraiment ?
Mais des histoires comme ça, il y en a en permanence qui éclate dans les médias, pour rappel. Et si elles éclatent, c’est justement parce que certaines personnes ont enfin le courage de se prendre des tsunamis d’injures dans la gueule en décidant de porter plainte. Et ce, parfois des années après. Et parfois, jamais. Et à chaque fois c’est le même cirque, on a le droit aux mêmes propos méprisant qu’on doit subir en silence alors que nous, on sait ce que c’est, de vivre tout ça.
Alors moi, quand je vois certains trucs de ce genre éclater au grand jour, non, désolée, je ne suis que modérément surprise. Parce que des histoires, des témoignages de ce genre, j’en connais plein, et parfois vous en voyez que la moitié. Et je les garde pour moi car les personnes concernées n’ont pas spécialement envie de laver leur linge sale en public. Et comment ne pas le comprendre quand on voit le niveau des remarques de certain.e.s ? 
 
Et je sais qu’un jour viendra mon tour où je raconterai aussi. Et peut-être qu’entre temps, je croiserai le chemin d’autres gars sordides, parce qu’on n’aura pas eu le temps de me prévenir, qu’on ne m’aura rien dit, ou qu’on ne saura pas et que je serai la première fille sur qui ils décideront de projeter leur petit kiff de pervers narcissique.
Je parle de tout ça avec un tel détachement que moi-même j’en suis étonnée mais je crois juste m’être fait à l’idée. Je sais à quoi ressemble le monde de Youtube, le monde de Twitter, je sais sur quels types de mecs je risque de tomber. Et je sais, que personne sera vraiment là pour me protéger et que ce sera à moi et aux autres copines/ains de devoir « faire gaffe ».
Et que le soutien qu’on m’apportera sera souvent masqué, étouffé, caché, parce que l’afficher publiquement, ça fait pas forcément très bien et ça met pas forcément dans une position confortable. Alors ça sera à moi  et à moi seule d’avancer seule. Ou du moins, le sentier sera bien vide pendant un petit moment.

Car le jour où le fait de créer des vidéos sera un “Totem d’Immunité empêchant d’être un gros connard misogyne”, faudra m’appeler.
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.
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Written by Buffy Mars
Je suis Buffy Mars et je suis la créatrice du blog "Tout est Politique" et de la chaîne Youtube du même nom. Féministe à tendance libertaire, j'ai ouvert ce blog afin de vous partager mon point de vue sur des sujets de société qui m'intéressent. Parfois via des articles de vulgarisation que j'essaie de sourcer au mieux (notamment grâce à mon intérêt croissant pour la sociologie) parfois via des billets d'humeur plus ou moins spontanés.