C’est pas les réseaux sociaux le problème. C’est vous.

Je crois qu’on en a tous entendu parler ces derniers jours, de cette Essena O’Neill, petite starlette d’Instagram qui gagnait sa vie en étant juste elle-même (enfin, presque) sur les réseaux sociaux. Puis Essena en a eu marre, a dit que tout cela était factice, qu’elle voulait quelque chose de plus réel et s’est barrée du net (enfin, des réseaux sociaux) après un énorme coup de gueule. Ca a fait parler parce qu’Essena est jeune, faisait rêver et qu’elle a commencé à balancer tous ses trucs comme quoi les réseaux sociaux c’était pas la vraie vie, que tout était factice et qu’elle en avait marre de cette malhonnêteté. Alors y a ceux qui ont applaudit et qui ont commencé à tweeter que tout cela les faisait réfléchir. Et y a aussi ceux qui ont dit que c’était une gamine qui avait bien profité d’amasser de la thune pour ensuite se créer un petit buzz parfait qui se résume à « je me casse de l’Internet mais pas tellement parce que je profite de faire viraliser tout ça pour créer un blog où vous pourrez toujours me suivre. » En gros : pour certains, on est en plein dans l’opportunisme savamment calculé.

 

Personnellement, je suis un peu le cul entre deux chaises. Touchée par ce sursaut de conscience de cette gamine qui a trouvé que ce qu’elle faisait était bien vide. Mais quand même un peu perplexe par ce qu’elle balance comme réflexions tant je ne les partage pas. Ces temps-ci j’ai quasiment l’impression qu’on rentre dans une ère « schizophrène »… ou alors est-ce moi qui décide de m’intéresser un peu plus à ce mouvement ultra paradoxal présent sur Internet ? Des gens qui font des digital detox puis terminent par se foutre des applis pour les aider et à en parler sur leur blog. Des gens qui disent qu’ils n’en peuvent plus de ces réseaux sociaux à la con qui leur bouffent la vie mais traînent encore et toujours sur Facebook, Twitter et autres… pour nous le dire. Un peu comme quand on commence le minimalisme et qu’on décidé de changer sa consommation, qu’on jette tout… pour mieux racheter après. Alors je me moque pas hein, je trouve ça même fascinant tant c’est contradictoire et en même temps ultra logique et complètement inhérent à notre société.

Mais le propos d’Essena me fait un peu chier, je l’avoue. Alors elle pense ce qu’elle veut hein, bien sûr. Mais je suis pas super en phase avec son propos, c’est vrai. Il me fait chier parce que moi, je bosse « dans le Web » comme on dit (même si ça veut pas dire grand-chose). Et que j’en ai marre de cette gué-guerre lancée contre ce truc ( : le Web) que les gens utilisent sans trop bien le comprendre. Parce que c’est devenu une pratique quotidienne, ils sont persuadés de savoir le gérer du tout au tout. Et notamment quand on parle des réseaux sociaux. Pourtant l’envers du décor, les codes, le fait de faire de Facebook/Twitter (par exemple) un outil réel, ancré dans son travail, ça ils ne connaissent pas. En fait, ils ne connaissent qu’une minuscule partie des réseaux sociaux. Et c’est ça qui m’embête.  Alors je dis pas le contraire hein. Moi aussi je suis critique. Moi aussi je pige pas bien tout. Et même si mon taf me passionne, je reste pragmatique et toujours très avertie notamment quand on parle de données, de surveillance, de traçabilité. Bien sûr. Et je considère qu’il faut en parler encore et encore. Prévenir, alerter. Eduquer. Et c’est ça qui m’embête : ce manque d’éducation quand on parle des réseaux sociaux. Ce truc perçu comme un exutoire narcissique et superficiel, où on y fait un peu ce qu’on veut en se disant que ça passe le temps.

Pourtant c’est pas vrai. C’est pas ça. C’est pas que ça. Et voir Essena faire de sa propre pratique du numérique une sorte de généralité me gave un peu. Parce qu’on oublie qu’avant la création des réseaux sociaux et des médias sociaux, les gens lambdas on les entendait pas. Jamais. On les voyait pas. Leur avis on s’en contrefoutait. Parce qu’on oublie qu’on bouge un peu toutes ces institutions totalement bloquées grâce aux réseaux sociaux. Qu’on milite en ligne et que ceux qui disent que le cyber-militantisme sert à que dalle me font bien rire tant il a un impact colossal. Parce qu’on a commencé à laisser la possibilité à des groupes d’individus opprimés de pouvoir parler un peu de leur vécu. Alors effectivement y a des revers dans la gueule ultra violents. Parce que c’est un combat constant. Une lutte permanente. Même sur le net, ce « truc pas réel », selon ceux qui y connaissent pas grand-chose.

Parce que ouais, moi, je suis toujours sur les réseaux/médias sociaux. Et même que je cumule un compte Twitter, un compte Insta, un compte FB, un compte Pinterest. Et qu’à côté j’ai un blog et une chaîne Youtube. Que ça me prend des heures par semaine… aussi bien pour l’aspect technique que créatif. Que j’ai rencontré des gens géniaux grâce à ça. Que ça m’a carrément aidé pour booster mon CV et me démarquer. Que depuis le début de l’année on m’a reconnu à plusieurs reprises dans la rue et que ça fait un peu bizarre. Même si c’est rigolo, c’est un peu bizarre. Qu’on m’a déjà invité à des événements, envoyé des produits. Que pourtant je refuse des taaaas de propositions tellement ça me convient pas. Que je reçois des mails gigantesques de lectrices qui me disent merci. Sans elles-mêmes trop savoir pourquoi, parfois. Et pourtant je suis pas une « influente » hein. Mon blog est riquiqui comparé à d’autres tellement connus. Et puis aussi, sur mon blog, je milite ! Ouais ouais, à côté de mes longs textes où je parle de fringues et de bouts de tissus, je milite. Que parfois on me dit que j’ai aidé des gens, alors que je les connais même pas et que ça me fait pleurer. Et que parfois les gens « de la vraie vie» me reprochent ce côté ultra connecté, où je suis plus trop avec eux, où j’ai besoin de tout savoir immédiatement, de partager à de multiples reprises. Que je râle en voulant recommencer une photo pour la 15efois. Que j’hésite pendant 20 minutes entre deux filtres sur VS Cocam.

Parce que ouais, moi avec mon taf j’envoie des cadeaux à des gens « influents » ou j’invite des blogueurs à des événements. Parce que ouais, je créé des publicités ultra ciblés, parfaitement calibrés, pour toucher un public précis, qui appréciera le produit que je lui propose. Parce que ouais, je réfléchis à des stratégies de communication pour amener les gens à s’intéresser à la marque dont je m’occupe, à en parler… et peut-être même à acheter ? Parce que ouais, parfois je tente de viraliser du contenu et même que des fois y a un truc de folie qui se déclenche : du buzz. Et pourtant, je taffe pas dans le secteur le plus fifou du monde hein.

Mais vous savez quoi ? J’adore ce que je fais.

Parce que d’un point de vue personnel je n’ai jamais autant appris, partagé, changé que lorsque je me suis mise activement aux réseaux sociaux. J’ai pu aider, me sentir aider, me sentir moins seule.. étrangement. J’ai appris à me livrer. Parfois trop selon certains qui me trouvent imbuvables ou inconscientes. J’ai été (je cite) une grande sœur pour certaines lectrices qui savent pas vers qui se tourner. J’ai eu l’impression de devenir enfin utile. D’avoir compris que j’avais un rôle ou plutôt quel était mon rôle. Pas que j’existais, non. J’ai pas cherché à me faire remarquer. J’ai juste voulu avoir un rôle. Tout bêtement. Faire quelque chose de concret. Et c’est arrivé grâce à Internet. Et j’aime bien photographier mes abdos. Ou ma jolie tenue. J’aime bien prendre une photo le dimanche matin après 10h de sommeil et que je suis toute pimpante alors qu’actuellement, je suis malade, une mine de papier mâchée et les cheveux KO tant il a fait humide aujourd’hui. Parce que j’ai envie d’immortaliser les jolies choses. Avoir de beaux souvenirs lisses et esthétiques. Pas parce que je veux inventer ma vie. Mais parce que ma vie, pendant une fraction de seconde, elle a été belle, rayonnante, elle a été exactement ce que je voulais. J’ai atteint cet idéal et j’ai envie de le stopper d’un coup de photo, d’un tweet et tout ce que vous voulez.

Parce que d’un point de vue professionnel, avec Internet on a pu toucher l’individu en plein cœur. J’ai envie de parler à une communauté, de les comprendre, de cerner leurs usages et leurs réactions. Parce que je leur propose des trucs qui peuvent leur plaire, sensés, intelligents. Parce que je les fais pas chier avec de la pub hors sujet, chiantes, qui ne peut pas les accrocher. Alors oui, je suis d’accord, la pub sur le net partout, qui surgit par pop-up est insupportable : ça, je ne dis pas le contraire. Mais moi non plus j’aime pas la pub qui te spamme à la gueule, pas intelligente, chiante. Moi j’aime quand on réfléchit longuement derrière. Quand on préfère un contenu qualitatif que quantitatif. Et c’est long, et c’est laborieux. Mais j’ai ce pouvoir par Internet de pas prendre les consommateurs pour des cons. J’ai ce pouvoir d’interagir avec eux, de connaître leurs attentes et leurs avis. De m’ajuster. J’ai ce pouvoir de les faire un peu participer. J’ai ce pouvoir de les rendre acteur intégrant de la marque. Ouais, ils ont un peu de pouvoirs maintenant ces clients. Et c’est vrai que parfois c’est stressant, difficile à gérer. Que parfois on déçoit, on tombe à côté de la plaque. Mais pour la première fois on a la possibilité de créer un marketing/une communication humain-e, vivant-e, surprenant-e.

Alors je continuerai mon taf sur les réseaux sociaux qui consistent parfois à tweeter des GIF débiles (parmi 40 000 autres tâches tellement plus compliquées). Je continuerai à être ravie de buzzer parfois sur des trucs cons en me demandant encore et toujours le petit truc qui a permis à la recette magique de prendre.

Je continuerai à hésiter entre deux recadrages sur Instagram. Je continuerai à mater le compte de ces filles tellement plus belles, cools et funs que moi qui gagnent leur vie en posant avec une belle robe qui me fait baver. Et je m’en cogne. Je m’en cogne parce que je vois bien que tout est factice, ultra léché, parfaitement réglé au millimètre près. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut bien foutre de pas vouloir tout le temps montrer la réalité ? Pourquoi vouloir toujours montrer le vrai, le moche, se rassurer que la vie est laide par moment ? Il vous suffit de foutre votre nez pas la fenêtre, de lever le museau de votre écran pour le voir, non? Le laid il est partout. Partout. Pourquoi on peut pas s’échapper un peu et voir cette fille sur une plage aux Bahamas et la trouver tellement inspirante en se disant « ben moi aussi, j’ai envie d’y aller »?

Je continuerai de switcher entre des textes enflammés socio-féministes qui aideront à avancer le monde et d’autres qui m’expliquent comment porter mes bottines noires cet hiver. Et t’sais quoi ? Je m’en porte très bien. Parce que les deux me rendent très heureuse. Pour des raisons, des choses différentes. L’un parce qu’il me montre à quel point la société doit encore changer et l’autre me rappelle ma passion pour la mode.

Et parfois moi aussi je suis un peu triste de voir qu’une énième chaîne stupide parvient à cumuler 50 000 abonnés en quelques heures alors qu’une autre discutant d’art contemporain n’en fait même 200 en 3 mois. Mais c’est pas la faute des réseaux sociaux, ça, tu sais. C’est juste la faute de la société. De ces mécanismes compliqués et ancrés qu’il faut parvenir à décrypter et à déconstruire peu à peu. Et tu pourras cracher autant que tu veux sur les réseaux sociaux… Eux, en soi, ils y sont pas pour grand-chose. C’est pas les réseaux sociaux qui sont idiots, stériles, contreproductifs et superficiels. C’est toi qui as décidé de les utiliser ainsi et de profiter que cela marche pour faire perdurer cette logique. Eux, ce sont juste des outils qui sont entre tes mains.  Et je sais qu’on est influencé par 40 000 trucs qui aident pas à faire les bons choix et je juge personne car il y a déjà beaucoup à redire sur mon propre comportement.

Mais j’ai pas envie de laisser les gens cracher sur toutes ces belles choses quand c’est eux, qu’ils doivent remettre en question.

 

Parce que moi aussi y a plus de deux ans et quelques je suis partie des réseaux sociaux en crachant dessus, en disant que finalement je voulais pas bosser là-dedans, que ça niquait les relations humaines, que ça poussait à la surconsommation et que c’était malsain. Y a deux ans environ, j’ai dit tout ça. Mais y a deux ans, quand j’étais sur les réseaux sociaux, j’essayais de combler un vide. Je me cherchais désespérément, sans savoir qui j’étais, grapillant la moindre validation de la part des autres. Je ne m’inspirais pas d’autrui, je vampirisais ceux que j’admirais. Je me comparais, paniquais, je voulais tout. Car j’allais pas bien. Que j’étais mal dans ma peau. Qu’un rien me faisais douter de moi, me faisais me sentir insuffisante. Que je comblais un trou béant qui ne cessait de grossir pour des raisons tristes et personnelles par des vêtements, du matériel et qu’en vouloir encore et encore m’occupait l’esprit.

Et puis c’est allé un peu mieux, tout doucement.. J’ai appris à respirer à nouveau. J’ai sorti la tête de l’eau. Ca a été un peu compliqué et hésitant mais j’ai réussi à remettre un pied devant l’autre. Et le problème c’était pas Internet, c’était pas les réseaux sociaux. C’était moi, mon rapport à ça, mon rapport à moi, et tout ce que j’y transférais de manière malsaine.

Alors moi, je ne changerai d’époque pour rien au monde.
Il y a quelque chose de grand qui est en train de se passer avec les réseaux sociaux.
Quelque chose d’incroyable.
Et j’ai la chance d’en faire partie.
Et vous aussi.

  1. Adeline

    7 novembre 2015 at 10 10 45 114511

    Merci pour cet article très intéressant et vrai!

  2. Salycile

    7 novembre 2015 at 12 12 00 110011

    Je trouve ton article très pertinent, et il va dans le sens que je veux donner à ma façon d'agir. J'aime beaucoup quand tu dis que tu aimes te prendre en photo quand tu te trouves jolie, ou que tu trouves une chose jolie, parce que c'est un instant T pour toi, un qui te rend heureuse et tout. Je n'avais jamais réfléchis aux choses dans ce sens, et je me rends compte que c'est une belle façon de voir les choses, et qu'effectivement, il y a suffisamment de choses moches pour qu'on puisse vouloir montrer du beau. Après, ça ne veut pas dire que les choses moches on en parle pas, on ne les montre pas, juste qu'on montre aussi le beau. Et ça, c'est mal perçu dans nos sociétés, c'est genre “tu te la pêtes” et tout et tout, comme si on devait avoir honte de se sentir beau, de se sentir cool, génial et tout ce que tu veux.
    Et tu as effectivement raison, c'est nous qui faisons que les réseaux sociaux deviennent ce qu'ils sont, en allant plutôt vers telle ou telle chose. Après, à nous d'essayer d'être honnête envers nous même, et d'arrêter de critiquer les autres, les réseaux, etc, et d'assumer ce que nous faisons, en laissant les autres faire ce qu'ils veulent. On est pas obligé de comprendre pourquoi un tel aime telle ou telle chose, on a juste à accepter, tant que l'autre ne nous oblige pas à faire pareil, quel intérêt de le juger ?

  3. Catarina

    8 novembre 2015 at 13 01 19 111911

    Merci pour cet article très intelligent et qui fait du bien!

    On a tendance à toujours mettre la fautes sur les réseaux sociaux au lieu de se remettre en question sois même. On oublie souvent qu'on est maître de ce qu'on poste sur internet, personne ne nous oblige à mentir.

    Et je peux comprendre qu'elle s'est senti mal parce qu'elle n'a pas été honnête et quand on fait ça que pour le fric, bah ça nous retombe dessus un jour ou l'autre. (en partant du fait qu'elle n'a pas fait ça pour le buzz…)

    Comme toi, je suis très reconnaissante de pourvoir vivre dans “l'ère d'internet”!

    PS: J'adore ton blog, c'est toujours un plaisir de te lire !

    Bisous

  4. Buffy Mars

    8 novembre 2015 at 14 02 01 110111

    ta remarque de fin est très pertinente.. merci à toi ! 🙂

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