Parce qu’on est des guerrières, en fait.

Parce qu’il n’y a pas d’autres mots pour expliquer ce que l’on est.

Des putains de guerrières dont la vie est une lutte incessante, tous les matins. Et je serre toujours les dents quand je les entends dire qu’on se considère comme des pauvres « petites victimes » à se plaindre constamment alors qu’on ferme notre gueule, qu’on baisse les yeux et qu’on continue de trimer sans jamais rien dire. Qu’on ne bronche pas devant la merde qu’ils nous bassinent quotidiennement, devant leurs points de vue de pauvres mecs qui n’ont rien vu, rien connu, et qui ont été choyés et protégés de tout. Parce que nous, c’est toute notre vie qui a été une lutte constante.

Parce qu’on a appris à longer les murs dans la rue, le cœur qui bat, parfois une clé coincée dans notre poing, les pas qui se pressent. Parce qu’on a passé notre temps à nous répéter qu’il fallait pas rentrer trop tard, passer par cette rue, ne pas se faire remarquer, ne pas être habillée comme ceci ou comme cela, ne pas rire trop fort, pour éviter de connaître le pire. Et parce qu’on nous a sans cesse rabâchées qu’il fallait mieux rester sagement à la maison, pour notre bien, pour notre propre sécurité. Et qu’on a appris à se coller contre les strapontins du métro pour éviter une main baladeuse, à semer ce mec qui nous suit dans la gare depuis un petit moment, à détaler au triple galop à un coin de rue alors que trois gars nous interpellent. Parce que des histoires sur ce qu’on a vécu en allant simplement à l’école ou en rentrant bêtement à la maison, on en a à la pelle depuis nos 13 putains de piges. Et quand on raconte notre peur constante, ce sont les mêmes qui nous balancent qu’on avait qu’à être plus prudentes qui se permettent de dire qu’on est franchement trop parano.

Parce qu’on ne cesse pas de nous dire que franchement, si on évitait de sortir, tout le monde serait plus rassuré alors que c’est souvent chez soi, dans son joli petit foyer que le pire arrive. Parce que c’est là que les coups pleuvent et que les cocards se forment ainsi que les tâches bleutées qui dégorgent au fil du temps. Parce que c’est pas dehors, dans la rue, par un méchant inconnu qui tient un couteau pendant qu’on hurle à l’aide et qu’on se débat que le pire arrive. Non. Ca on nous le rabâche depuis qu’on est gamine mais on a oublié de nous dire qu’en fait, c’est souvent quelqu’un qu’on connait et qu’on aime, qui est susceptible de nous faire le plus de mal. Parce que tu comprends hein, c’est pas possible que ce soit ton mari qui te vole une partie de toi-même. Ben voyons. Et on se tait et on ferme notre gueule, parce qu’on se dit qu’il l’a pas fait exprès, qu’il avait pas bien compris quand on a dit que non on n’avait pas envie, et qu’on aurait dû être plus ferme et plus insister. Alors que non c’est non. Mais tu comprends, depuis qu’on a soufflé nos trois bougies on nous rabâche dans la cour de récré que si les garçons nous tirent les cheveux c’est parce qu’ils nous aiment. Alors lui il nous aime hein. Même s’il a commis un crime qui mérite la taule et qu’il nous a détruit à tout jamais. C’est pas grave parce que c’est notre amoureux et qu’on lui appartient, hein.

Au fil du temps on est devenu ce qu’on voulait qu’on soit. Des pots de fleurs qui n’élèvent pas trop la voix et qui se plaignent jamais parce que tu comprends, une fille qui jure c’est vulgaire et mal élevée. Et les filles, ben elles sont douces et fragiles comme des roses. C’est marrant parce que c’est l’excuse qu’on balance pour pas nous taper dessus et on voit bien ce que ça donne, on nous explose la mâchoire avec deux fois plus de plaisir et on n’a pas intérêt à moufter ou à répondre. Et on passe notre temps à voir partout de la télé, à des textes de loi, dans la presse et même sur Internet que de toute façon, les femmes ce sont que des putains de traînées bonnes à enfanter et qui savent rien faire d’autre. Trop bonnes, trop connes, trop moches. On ne nous aime pas, on est le sexe maudit, la cause de tous les maux. Mais surtout va pas te plaindre hein, parce qu’on est déjà bien assez gentil de t’ouvrir la porte, de te payer le restau et de t’offrir un verre en boîte. Et tu penses même pas à écarter les cuisses après ça ? Mais pourquoi ? Alors que les hommes sont si gentils avec toi. C’est pas de leur faute ce qui t’arrive hein. Ils sont pas responsables d’être privilégiés hein, alors pourquoi tu les mets mal à l’aise en racontant tout ce que t’as pu subir dans ta vie ? Tu crois pas que c’est déjà assez compliqué pour eux de t’entendre geindre ? En plus on a une journée rien que pour nous. Si ça montre pas à quel point on aime faire nos intéressantes.

Et y a tout qui te gueule à la figure que tu pourras bosser deux fois plus qu’un de ces mecs qui en branlent pas une sauf quand il est sur Youporn, t’arriveras jamais à le dépasser. Et pourtant t’essaies quand même d’avancer. Tu continues à te démener deux fois plus, tu bosses encore et encore, tu fais partie des têtes de la classe, ton dossier est impeccable. Oh ça oui t’es une putain de lumière. Mais c’est pas toi qui décroches le job parfait, c’est celui d’à côté, qui est un peu moyen mais tu comprends, ça se joue au feeling ce genre d’opportunités. Oh et puis arrête de faire ta jalouse hein. Faut savoir être bonne perdante. Oui c’est marrant la chance récompense toujours les mêmes mais t’en fais pas, un jour ton tour viendra. Ou alors ton prince charmant et c’est la même car il gagnera plein d’argent et vous le partagerez. Et ça sera pas vraiment ton fric mais c’est pas grave, ça revient un peu au même non ? Puis c’est moche de vouloir de l’argent n’empêche. Fais gaffe on va commencer à dire que t’es vénale à vouloir autant d’indépendance.

Toi tu sais pas trop pourquoi t’arrives pas à t’imposer, à couper la parole comme eux ils font, à demander une augmentation. Ou alors tu le fais dans un murmure, en ayant l’impression de pas le mériter. Car tu mérites jamais rien hein, tu devrais déjà être contente qu’on ait daigné t’embaucher alors que dans 2 ans tu te seras fait engrosser. Hé ho, remercie un peu ton boss si ouvert d’esprit. Et puis même quand t’arrives à gravir les échelons et que tu fissures un peu ce plafond de verre de merde, t’as quand même un salaire qui tire la gueule quand tu le compares à celui des autres. Mais c’est pas grave parce que le patron quand il vient te voir il te dit toujours à quel point t’es jolie dans ta petite robe, hein « ma bichette ». Ah et puis faut pas le contredire hein, parce que dans quelques années plus personne te regardera comme tu seras vieille et plus désirable. Alors profites-en. Comme ceux qui te klaxonnent dans la rue et te sifflent avant de te demander si tu veux bien leur en tailler une. Bientôt, t’auras plus tout ça et tu seras si triste de pas avoir leur attention, à ces hommes si fabuleux.

Alors avec le temps t’as intégré tout ça. T’en viens même à détester les autres meufs. T’en viens même à faire comme les mecs pour être biens vus. Tu craches sur elles, tu les traites d’écervelées et de filles superficielles et tu méprises celles qui font des régimes et qui abusent du maquillage alors que toi aussi parfois tu vas mater en douce des tutos sur Youtube et que t’as tenté le squat challenge. Tu sais pas trop pourquoi t’as ce sentiment d’amour-haine envers toi-même, envers ce que t’es, le genre auquel tu appartiens, où parfois tu t’y reconnais et parfois pas vraiment. Mais tu l’aimes pas car tu vois bien qu’il est pas aimé. Alors pourquoi tu l’aimerais, hein ? Pourquoi ?

Et ouais tu luttes. Parce que tes problèmes sont gérés par des connards qui devront jamais y faire face. Et dès que tu tapes du poing sur la table on se marre sans même se cacher de toi. Parce que t’es si agressive depuis quelques temps et personne ne comprend pourquoi. On te dit de faire avec hein, que les choses ne changeront pas de toute façon, que « c’est la vie » et ça les arrange bien hein. Evidemment que ça les arrange.

Mais maintenant t’en as marre. T’en as marre d’être celle qui ramasse les chaussettes sales tout en écoutant son bout de chou lui réciter sa poésie pendant que la grande apprend ses tables de multiplication et que Monsieur s’est foutu sur le sofa tellement il est fatigué. Parce que Monsieur « t’aide » : il fait pas sa part des tâches hein, il t’aide. Et c’est bien, parce qu’il fait la cuisine et ça c’est un homme parfait. Donc il peut bien se reposer pendant que toi tu vas aller à la réunion parent-prof juste après avoir déposé la grande à la danse et que t’auras appelé le médecin pour prendre rendez-vous pour la petite dernière. Tu peux bien faire ça hein, il en fait déjà tellement plus que les autres mecs, au fond. C’est déjà pas trop mal hein, tu devrais même le lui dire. Lui il te remercie pas mais toi, c’est si habituel ce que tu fais.

Puis en fait non.

Tu vas pas lui dire merci.

Parce que t’en as marre.

Alors maintenant tu dis plus merci, tu souris plus sur commande, tu laisses plus les gros lourds te tenir la jambe dans la rue juste par politesse. Et t’arrêtes de faire semblant de pouvoir tout gérer. Et tu réclames ce qui te reviens de droit.

Parce qu’on est des guerrières, en fait. Et que tous les jours c’est une myriade de messages qui nous gueulent à la figure que peu importe notre réaction, notre attitude, on est les fautives.

Alors puisqu’on est les fautives, c’est pas grave si on continue de foutre la merde, non ?

Mais là on va vraiment le faire, pour une fois.
On va s’élever.
On va foncer dans le tas.

On va rendre les coups.

Parce qu’on s’en cogne de toute manière, la douleur on l’intègre depuis qu’on est gamine. Pour nous c’est normal d’avoir mal. On a toujours eu mal.

On se bat depuis notre naissance, nous.

On a eu le temps de se préparer, vous en faîtes pas.

Alors on va voir hein.

Qui c’est le plus faible.

  1. Unknown

    27 octobre 2015 at 23 11 54 105410

    Salut Sophie. Tout d'abord merci mille fois pour ce texte, pour ce coup de gueule, pour cette vérité tout simplement. Et puis tant qu'on y est merci pour tous tes articles en général. Ça me fait un peu étrange de poster un commentaire après tout ce temps. Je me demande d'ailleurs pourquoi je ne l'ai pas fait auparavant alors que tellement d'articles m'ont fait réagir, sourire et j'en passe. Je te suis depuis tellement longtemps que je suis incapable de dire depuis quand, bien avant ta migration sur tumblr ça c'est sur, peut-être l'ancien Blogpost. Enfin, encore une fois merci pour tout. Nous sommes des guerrières, une armée de guerrières.
    Alice.

  2. Anonyme

    28 octobre 2015 at 13 01 12 101210

    Merci. Juste merci pour ce magnifique article. Il n'y a pas de mot pour décrire son importance. Parce que ouais, on est des putains de guerrières et tu es une des plus courageuses et une des plus inspirantes. Et sache qu'on sera toujours là pour se supporter les unes les autres et rendre chacun des coups qu'on nous donne. Toujours.

  3. Salycile

    28 octobre 2015 at 18 06 59 105910

    Juste ouah, quelle force dans tes mots, c'est incroyable, et c'est tout à fait ça. Merci pour ce texte, tu as entièrement raison. On est des guerrières !

  4. Anonyme

    30 octobre 2015 at 13 01 30 103010

    Merci! Si toutes les femmes de la planète pouvaient se lever et hurler cette vérité…
    CarolineVilaine (parce que j'aime pas “l'anonyme”) 🙂

  5. Theodora

    14 janvier 2016 at 18 06 12 01121

    Wow, merci pour ce texte !

  6. Zekick

    10 janvier 2017 at 12 12 55 01551

    Coucou,
    Blog très intéressant. Nos avis divergent parfois, mais ces confrontation nuance certaines de mes idées. Une belle écriture, parfois acerbe, et un contenu agréablement varié!

    Sur la question du féminisme, je m’intéresse à la place des femmes dans le rap et dans le street art, milieux majoritairement masculins.
    J’en profite pr partager la découverte de cette rappeuse française: Pumpkin, qui pose des mots sur de grands maux:

    Très bonne continuation!

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :