Le "Club des Cinq", ou comment faire du vieux… avec du vieux

Face aux réactions super positives sur mes articles autour d’Harry Potter (encore un grand, très grand, merci !), je n’allais certainement pas m’arrêter là dans mes analyses d’œuvres pop-culturelles ! J’avais très envie de me tourner vers une autre série de livres ayant bercé mon enfance… il y en a eu plusieurs, mais dont une, tout particulièrement…Le club des Cinq. Alors oui, hein, je sais, ce n’est guère étonnant que j’en parle, puisque j’ai été une grande fan des Alice Détective (je vous invite à (re)lire mon analyse si ce n’est pas déjà fait) et comme je suis une grosse fan de Veronica Mars, il était LOGIQUE que mon « moi » d’il y a quelques années ait dévoré cette série de romans policiers ! Et je pense que certains d’entre vous également 😉

(oui, personnellement, je me suis tapée la vieille version de mes parents)

Après tout, les livres du « Club des Cinq » ont tout de même été publiés en Angleterre à partir de 1942 ! Mes grands-parents les ont lus, mes parents aussi et ils sont par la suite arrivés entre mes mains ! D’ailleurs, j’ai toujours entendu beaucoup de personnes de mon entourage m’en parler également. Je crois même que parler de cette série de livres comme d’un classique serait plutôt juste. Cependant, cette série de romans fait justement partie des séries qui, avec du recul, ne me parlent plus trop. On va dire que je ne m’y replonge pas, que je la trouve un poil « vieux jeu ». Je n’arrivais pas trop à m’expliquer pourquoi, surtout que je n’ai pas réouvert un seul de ces bouquins depuis plus de 10 ans maintenant mais c’est le sentiment que j’avais en y repensant… J’ai donc décidé de lire quelques travaux universitaires à ce sujet pour éclairer un peu ce sentiment. Et cela a été très utile ;).

Mais c’est quoi « Le Club des Cinq », en fait ?

(et même si tu sais ce que c’est, t’en fais pas, tu vas apprendre des trucs ! -promis)

  •  Un petit retour en arrière sur le contexte de publication…

Tout d’abord, il faut savoir que c’est une série de romans policiers (dont le titre original est « The Famous Five ») destinée principalement aux enfants et aux préadolescents. Les livres ont été publiés en 1942 jusqu’en 1963 en Angleterre et en France, ils ont été publiés pour la première fois entre 62 et 67 dans la Bibliothèque Rose.  Face à l’énorme succès de cette série, les livres continuent d’être encore et toujours publiés. En réalité, la France a même eu ses propres « Club des Cinq » puisque la traductrice des romans, Claude Voiliers, en a écrit elle-même une vingtaine entre 71 et 85.

Enid Blyton, donc.

Les (premiers) romans ont été rédigés par Enid Blyton, écrivaine née en 1897 et décidée en 1968. En 2008 d’ailleurs, elle a été sacrée « auteur préférée des Britanniques » (ce qui est un poil paradoxal si tu lis mon article jusqu’au bout). L’universitaire David Rudd, dira même qu’hormis Roald Dahl (le célèbre écrivain gallois à l’origine de « Charlie et la Chocolaterie » et autres romans pour enfants), personne d’autre n’a réussi à connaître un tel succès commercial des décennies plus tard. Il est vrai qu’Enid Mary Blyton a tout de même vendu depuis les années 30 plus de 600 millions d’exemplaires ayant été traduits dans 90 langues différentes (elle fait d’ailleurs partie des auteurs les plus traduits à l’époque, pas loin de Dickens, Zola et d’Anderson.. qui étaient bien plus anciens) : on considère d’ailleurs qu’hormis Shakespeare ou Agatha Christie, aucun auteur anglais n’avait été autant traduit… En 1968, année de sa mort, on estime qu’elle a écrit plus de 600 publications différentes (tous types confondus), et que sa série « Le Club des Cinq » comptabilisait à elle seule près de 11 millions de copies rien qu’en Grande-Bretagne ce qui n’est pas rien, notamment lorsqu’on est une femme et encore plus lorsqu’on a commencé à écrire durant les années 30 ! D’ailleurs, vous connaissez sûrement Enid Blyton pour une autre de ses célèbres séries de livres… la série Oui Oui ! Et oui, c’est bien elle qui en est l’auteur 😉

(et je t’apprends un truc, en anglais, “Oui-Oui” c’est “Noddy” et pas “Yes Yes”, voilà, de rien!)

Sa productivité a attisé beaucoup de soupçons. Pouvait-elle écrire autant toute seule ? Etait-ce réellement possible ? Car à côté de ses romans, Enid Blyton n’hésite pas non plus à écrire des nouvelles pour des magazines et des recueils de poèmes. Elle ne tient aucun rythme de publication régulier, préférant se fier à son inspiration constante et à son imagination débordante. Plus qu’une écrivaine, on la compara à une industrie produisant des écrits sans jamais s’arrêter. Elle s’essaiera à de multiples styles, du fantastique au policier…

  •  L’histoire du Club des Cinq

Tout comme la série de romans policiers « Alice » (étant publié en France par la même maison d’édition, ceci explique cela), les « Club des Cinq » ont connu une petite « francisation » des noms propres au moment de leur publication afin de permettre aux jeunes enfants de ne pas avoir trop du mal à lire des termes anglais. La série de livres relate l’aventure de 4 jeunes enfants britanniques, blancs, venant d’un milieu assez bourgeois, et menant de multiples enquêtes :

Il y a Claudine Dorsel, qui préfère qu’on l’appelle Claude (parce qu’elle juge « Claudine » comme étant un nom trop féminin et qu’elle ne veut en aucun cas être relié à ce genre-là), et qui est un peu « l’héroïne » puisqu’on voit essentiellement sa famille. Claudine a un fort caractère et n’est pas forcément toujours facile à vivre. Sa forte personnalité lui vaut de multiples conflits avec ses parents. Néanmoins, elle est très courageuse et généreuse et passe son temps à se revendiquer à égalité avec les deux garçons de la bande.

Les trois autres personnages sont François Gauthier, le plus âgé de la bande (13 ans). Toujours très adulte, il passe son temps à vouloir tout décider et à vouloir les protéger, jusqu’à en faire un peu trop. Michel « Mick » Gauthier, est celui qui apprécie le plus Claudine et avec qui il s’entend le mieux (ils ont tous les deux le même âge, c’est-à-dire 11 ans). Très gourmand, c’est aussi un grand taquin qui adore se moquer (« gentiment ») des autres membres du groupe. Annie Gauthier, la petite sœur des deux garçons. Petite et très douce, elle ne supporte pas que ses deux frères la considèrent comme un « bébé » alors qu’elle va bientôt avoir 10 ans. Très timide, elle a beaucoup de mal à s’imposer et doit souvent rester en retrait durant toutes les aventures. Elle aime beaucoup faire à manger et le ménage et considère Claudine comme étant trop « garçon manqué » -ah, cette bonne vieille expression qui ne veut rien dire…- (oups).

Et enfin… Dagobert, surnommé « Dag » ! La mascotte du groupe, le chien de Claude qui est toujours là pour les protéger !

Et, je pense que vous l’avez désormais compris, chaque livre raconte une enquête policière menée par la petite bande.
Et pour ceux qui n’ont jamais lu les livres, il y a eu une* adaptation à la télé qui passait sur Disney Channel ! (d’ailleurs l’actrice Jemima Rooper y joue Claude)
(*bon en fait y a eu plusieurs adaptations TV mais je ne connais que celle-ci)

Critiques émises autour des œuvres d’Enid Blyton

  •  Un style trop simpliste ?

Ancienne enseignante, Enid Blyton n’hésite pas à utiliser un langage très simple pour se faire comprendre de ses lecteurs. Une technique qui, à l’époque (les années 40 je le rappelle), avait été largement désapprouvée car similaire à un certain appauvrissement culturel. Cependant, ce n’est pas le « Club des Cinq » ayant été le plus critiqué à ce niveau-là mais plutôt son autre série « Oui-Oui », très longtemps moqué par la critique. Néanmoins, en 2010, l’éditeur du « Club des Cinq » a souhaité sortir une nouvelle version des romans avec quelques modifications subtiles… qu’on pourrait là aussi considérer comme « simplificatrice ». Pourtant, quand on s’y penche de plus près, on se rend vite compte que ces modifications (au niveau du vocabulaire du moins, je vais revenir sur les autres plus tard) sont minimes et que le vocabulaire choisi n’est pas plus simple mais juste plus actuel !

Depuis, ses séries de romans sont devenus des véritables institutions. Pourtant, depuis les années 50, la controverse autour de ses écrits ne désemplit pas. Jugés bien trop simplistes donc – et ce par beaucoup de parents- il a été aussi reproché à Enid Blyton de faire preuve d’un certain élitisme. Elle apprécie ce que l’on appelle « l’ordre établi » et lorsque tout se termine bien, que tout redevient parfaitement « normal ». Pour prendre l’exemple de la police, celle-ci se montre toujours respectueuse envers les enfants et ce sont toujours les policiers qui finissent par emmener les malfaiteurs en prison à la fin de chaque roman. Aucune figure de pouvoir n’est remise en cause ou mal perçue. Il y a donc un réel parti pris dans ses écrits et qui permet de cerner ses positions et convictions politiques.

Ses œuvres sont également très critiquées, jugées comme sexistes, racistes et xénophobes. Or, durant les années 60, alors que la publication de ses romans bat son plein, le Royaume-Uni était en pleine transition, commençant à peine à se reconstruire de l’après-guerre et ses romans furent alors considérés comme bien trop conservateurs. Cependant, Enid Blyton a toujours joué sur cette image très « british tradi» : elle est parvenue peu à peu à se positionner comme une véritable alternative face à l’invasion de la pop-culture américaine contemporaine notamment avec la vague des comics et de Disney.

  •  Le cas de la xénophobie et du racisme

Des critiques auxquelles tout le monde n’adhère pas. Il est vrai qu’Enid Blyton a toujours considéré qu’il était de son devoir de fournir un cadre morale solide à ses jeunes lecteurs. Sa participation et ses engagements dans de multiples associations caritatives étant connus de tous. Néanmoins, faire de la charité ne fait pas de vous une brave personne et il faut être aveugle pour ne pas voir qu’Enid Blyton fait preuve d’une xénophobie nauséabonde dans de multiples ouvrages : les méchants (comme dans « Oui-Oui » par exemple) sont souvent noirs et dans une de ses autres œuvres, elle n’hésite pas à imaginer l’histoire d’une petite poupée noire qui serait laide mais deviendrait belle grâce à la pluie lavant son visage rendant celui-ci subitement « beau » car blanc. Jusqu’à la toute fin de sa carrière, ses personnages resteront très blancs et aussi très blonds… Les voleurs qui apparaissent dans ses histoires sont toujours des étrangers (portant surtout des noms allemands ou russes) et elle cultive (notamment dans « Le Club des Cinq ») une vision très négative des gitans et des forains.

De manière générale, l’auteur a tendance à favoriser la classe moyenne et la classe supérieure dans ses écrits, tout en dépréciant les autres. Ce qu’explique Bob Dixon dans son analyse sur l’un des ouvrages du « Club des Cinq » : « Thus the English working classes, when they appear at all, are figures of fun, if submissive to their natural masters, and only disliked and portrayed as rather stupid if they are rebellious. Gypsies and circus people, and even the Welsh, represent greater degrees of deviation while foreigners are, simply, criminals. » Comme il l’explique aussi très bien, le problème n’est pas que les enfants se méfient des personnes qui n’ont pas les mêmes codes qu’eux, tout simplement parce que lorsqu’on est plus jeune, on a tendance à se fier à ce que l’on connaît, car c’est un repère rassurant.

Mais le problème est qu’elle fait de ces personnes « différentes » des 4 enfants des personnages forcément suspicieux et méchants et cela tout simplement parce qu’ils viennent « d’ailleurs ». A chaque fois, la moralité de ces individus se quantifie par rapport à leur capital économique : plus ils ont l’air pauvre, plus ils sont mauvais, sans forcément chercher à expliquer à un jeune lecteur pourquoi une personne pauvre serait susceptible de voler, par exemple. Ce sont donc de très gros raccourcis qui sont pris dès qu’Enid Blyton parle des pauvres mais aussi des étrangers (les deux se rejoignant souvent dans ses romans.. sans qu’elle ne cherche à expliquer là encore pourquoi une personne venue d’un autre pays peut effectivement souffrir de pauvreté).

C’est d’ailleurs pour cela que depuis, les livres ont été réédités à maintes reprises et certains détails ont été changés. Par exemple, dans « Oui-Oui », les méchants ne sont plus des petits bonshommes avec des visages noirs mais des gobelins etc. En fait, sa maison d’édition s’est adaptée aux valeurs plus libérales de chaque époque pour donner une « seconde vie » à ses romans et ainsi effacer des propos qui sont désormais considérés comme offensants. Mais je vais revenir sur ce point ;).

Le cas du sexisme dans « Le Club des Cinq »

  • Le traitement du genre…

En regardant brièvement de quoi parle cette série pour enfants (voir ci-dessus), on a très vite envie de dire que l’ensemble de la saga se voulait « progressiste ». Le fait que Claude soit en conflit permanent avec ses parents qui la trouvent trop désinvolte (son père travaillant trop et étant toujours grincheux et sa mère étant une bonne petite femme au foyer très douce et aimable) dénote bien à quel point son caractère est totalement différent des mœurs de l’époque. Annie, la petite fille douce et bien sage qui ne comprend pas son attitude, est d’ailleurs un personnage bien plus en second plan et plus « fade ». Le fait que Claude cherche à être vue comme un garçon est intéressant, parce que cela renvoie aux frontières du genre qui sont donc très fluctuantes (pour faire un parallèle avec ma partie 2 sur Harry Potter !). Enid Blyton a d’ailleurs avoué durant les dernières années de son existence s’être inspirée de sa propre enfance et de la jeune fille qu’elle avait été pour imaginer le personnage de Claude.  Malheureusement, il faut être honnête : même si le personnage de Claude est bien moins stéréotypé aux premiers abords, ce trait si particulier de la jeune fille s’altère au fil du temps et est bien moins présent au fil des romans… sans que de réelles explications aient été données (pression de la part des éditeurs ?).

En fait, voir Claude comme une enfant qui transgresserait les stéréotypes de genre est peut-être une erreur : Claude a l’air plutôt de désirer secrètement être un garçon et non pas parce que nous avons chacun le droit de choisir le genre avec lequel nous sommes plus à l’aise mais parce qu’Enid Blyton semble sous-entendre l’idée qu’énormément de petites filles rêvent d’être des garçons car…c’est mieux. Et il est vrai que dès le plus jeune âge, appartenir au genre masculin est bien plus simple à vivre mais il y a toujours ce sentiment quand on lit Enid Blyton que cela est mieux non pas parce que la société les privilégie mais parce qu’être un homme est quelque chose de bien plus positif en soi.

A côté de ça, lire des articles sur le sujet m’a aidé à mettre le doigt sur quelque chose qui me dérangeait énormément dans cette série : la perception du genre en soi par Enid Blyton.

Dans ses romans, il n’y a pas de diversité : on se comporte soit complètement « comme un garçon » ou soit complètement « comme une fille », et avec les clichés que cela entraîne, donc. En réalité, le fait de « se faire passer pour un garçon » est même vu comme de la prétention et de l’immaturité. En gros, il est sous-entendu qu’en grandissant, Claude arrêtera de faire l’enfant et apprendra où se trouve vraiment « sa place » (traduction : en second plan, après les hommes). Les fois où Claude fait ses preuves, c’est pour montrer qu’elle peut être « aussi douée qu’un garçon ». On en revient donc toujours au même : il faut faire ses preuves face aux hommes, montrer que l’on peut être aussi bon qu’eux comme s’ils étaient un idéal à atteindre.

Claudine qui sort des sentiers battus est toujours désagréable, virulente et parfois agressive. Or, là où l’auteur aurait pu faire en sorte d’expliquer cela par le fait de vivre un certain malaise à cause du genre féminin dont elle ne se sent pas en phase et la pression qu’elle subit, cette dernière se contente de ne traiter ces traits de sa personnalité que de manière négative. Lorsque ses deux cousins se comportent avec mépris car elle est une « fausse fille », le fait qu’elle se mette en colère est vu comme un caprice. Le fait qu’ils se croient supérieurs semble aller de soi et on n’assiste jamais réellement à un changement dans leur attitude : ce sont toujours les mêmes remarques, les mêmes disputes, comme si tout cela obéissait à un cercle qui ne s’arrête jamais. Il n’y a aucun progrès !

Et à côté de ça, les valeurs « féminines » sont fortement dépréciées également. Annie qui est une bonne petite fée du logis à même pas 10 ans est considérée comme faible, trop jeune, et toujours écartée du groupe parce que son grand frère souhaite la protéger. Bien évidemment, on ne peut que saluer la responsabilité et la maturité dont fait preuve François à 13 ans, mais justement : il est encore et toujours valorisé car il est un garçon. En fait, Claudine n’a hérité que des valeurs « masculines » plutôt négatives (et encore, parce qu’elle est une fille et que cela est mal vu) : elle prend facilement la mouche, est très impulsive… tandis que François est « un grand » et que Mick est un aventurier avec de la répartie. Mais, pour en revenir à Annie, elle devient très vite un personnage au second plan : peu intéressante, très jeune, elle devient quasiment fade. Certes, ses deux frères disent qu’elle est terrifiante lorsqu’elle se fâche… mais on ne la voit jamais se mettre en colère justement, un peu comme si cela n’était qu’un simple « mythe » !

C’est quelque chose qui revient souvent dans les écrits d’Enid Blyton en réalité : dans « Le Clan des Sept », une autre de ses séries de romans, tous les personnages jugés trop « féminins » sont immédiatement superficielles et idiotes.

  • … à relativiser ?

Mais, est-ce que cela est forcément si étonnant ? L’universitaire David Rudd racontera qu’il avait rencontré un jour une jeune fille n’ayant jamais pu lire « Le Club des Cinq “> », considéré comme trop sexiste par son école. Néanmoins, cette dernière trouva cette raison peu pertinente : ayant été écrit à partir des années 40, il était logique que les livres soient sexistes et guère étonnant qu’Enid Blyton ait elle-même intériorisé des mécanismes sexistes. Il est fortement dommage de préférer interdire ces livres plutôt que de les étudier de manière à faire comprendre aux enfants ce qui ne va pas dedans : stimuler l’esprit critique de jeunes lecteurs est important afin de les rendre actifs lorsqu’ils consomment une œuvre culturelle. Et si « Le Club des Cinq » semblait une œuvre adéquate pour rendre les enfants vigilants sur certains sujets, c’est tout simplement parce que la perception de la société par Enid Blyton soulève plusieurs problématiques.

Dans le « jargon féministe », on parle d’intersectionnalité. Pour résumer les choses de manière très brève, l’intersectionnalité se base sur l’idée que certaines personnes vont vivre des discriminations spécifiques en fonction de leur couleur de peau, leur genre ou encore leur orientation sexuelle. Or, plus vous « cumulez » certains traits discriminants, plus vous allez subir d’oppressions. Ex : si vous êtes une femme noire lesbienne (pour reprendre un exemple tiré de Pitch Perfect *yakoi*), vous allez subir du sexisme, du racisme et de l’homophobie et toutes ces oppressions se croisent, se mélangent et ne peuvent pas être combattus chacune de leur côté: elles forment un ensemble. Bon, voilà, ça c’était pour la petite définition super simplifiée.

BREF. Et si je parle d’intersectionnalité c’est qu’on se rend compte que les œuvres du « Club des Cinq » peuvent être un très bon moyen de comprendre ces différents mécanismes d’oppression. Par exemple, lorsqu’Enid Blyton fait preuve de xénophobie à l’égard des « gitans »… mais que le personnage de Joe, une petite gitane de 11 ans, est traitée d’une manière un peu plus spécifique car elle est à la fois gitane et femme et qu’elle a le droit à son lot de remarques sexistes. Et analyser ce genre de choses, même avec des enfants, afin de les alerter sur les oppressions, est tout à fait possible. Croire que cela pourrait perturber un enfant ou être trop confus et compliqué dans son esprit est faux.

Cependant, tous les universitaires ne tiennent pas le même discours. Là où David Rudd considère les livres comme sexiste, puisqu’ils reprennent des mécanismes de la domination patriarcale, l’universitaire Liesel Coetzee en apporte une autre vision. Selon elle, Enid Blyton a eu l’audace d’essayer et ce dès les années 40 de combattre « l’hétéronormativité » inhérente à la société dans laquelle elle évoluait. Cette idée s’illustre particulièrement bien avec le personnage de Claude, qui parvient à faire les mêmes tâches « masculines » que ses cousins. Et pour elle d’ailleurs, le fait qu’Anne soit appréciée de tous ne lui donne pas un côté « fade » mais offre une vision positive de son personnage, montrant que se conformer à ce qu’on attend d’une femme n’est pas mal pour autant. Je suis plutôt d’accord avec David Rudd mais on revient en tout cas sur la même idée que ce dernier : cette série de romans permet de comprendre comment le sexisme et les stéréotypes de genre s’illustrent chez les enfants.

Il n’est donc pas question de relativiser le sexisme ou encore le racisme présents dans « Le Club des Cinq » (comme si c’était quelque chose d’anodin) mais plutôt d’utiliser le contexte social de la publication de l’œuvre et ce qu’il ressort de celle-ci comme un bon moyen de comprendre l’époque dans laquelle nous évoluons… que ce soit au moment de la parution des livres comme de maintenant, puisqu’ils continuent d’avoir du succès ! C’est ce qu’explique très bien Kim Paunia dans son étude « The Famous Five : a good starting point for raising important questions in classroom », dont voici un extrait très intéressant :

« For example, the way in which Joe is treated by the other children due to her ethnicity and class could be an excellent starting point for discussions about how people from other ethnicities and classes can sometimes be treated. It is also an example of the benefits of using an intersectional perspective, which allows one to take several factors into account when discussing power differences.

The power differences between the characters could not have been explained as well if they had only been based on one power category. It is important to acknowledge how several different categories of identity interact and affect power division(…)  Another example of that is Anne[Annie] being inferior to Julian [François], a fact which could be explained by both her age and her gender. It is important to take both into account. Blyton’s novel may also serve as a starting point to address questions about sexism, gender roles and stereotypes.

The many differences between George [Claude] and Anne [Annie] indicate that people are not born with feminine or masculine characteristics, but are instead constructedthat way by society (…) The portrayal of George [Claude]shows that gender constructions created by society can be challenged and the portrayal of Anne [Annie] is an example of how society can construct stereotypical girls. »

La question de la censure

  • Et si on arrêtait d’essayer de faire du neuf avec du vieux ?

Même si c’est une idée que j’apprécie beaucoup (arrêter de n’étudier les classiques que comme de très bonnes œuvres allant de soi, surtout lorsque c’est un très jeune public qui les lit), elle est loin de faire l’unanimité. En réalité, comme expliqué précédemment, face au succès des romans d’Enid Blyton, ses livres continuent d’être publiés à travers le monde : mais, étant donné qu’ils vieillissent de plus en plus, ils sont constamment réédités et modifiés. Cela passe par le vocabulaire mais aussi par certains éléments jugés racistes (comme je l’avais montré avec « Oui-Oui ») ou encore dernièrement, par certains éléments liés au genre. En effet, dans une dernière réédition du « Club des Cinq », toutes les remarques comme quoi les cheveux courts de Claude la faisaient ressembler à un garçon ont été retirées afin d’empêcher les enfants de penser qu’une fille n’ayant pas une longue et belle chevelure ne pouvait pas être une fille. Pourtant, ces changements me chiffonnent un peu car ils n’ont qu’un but purement commercial (croire que les éditeurs font ces changements par pure conviction serait être naïf).

Enid Blyton étant devenue une institution, on préfère continuer de vendre en se basant sur son nom et en se contentant de faire des modifications par-ci par-là… au lieu de privilégier de nouveaux auteurs, qui ne seraient ni racistes et ni sexistes, et qui pourraient tout simplement écrire de nouvelles aventures portant sur de jeunes préadolescents. Prenons un peu de risques bon sang ! Il y a des tas de jeunes ultra créatifs, alertes sur les stéréotypes de genre et/ou racistes qui sont parfaitement capables de vous pondre des romans qui seront fantastiques et qui connaîtront un véritable succès.

  • L’altération des œuvres de Blyton

Or, aucun travail réellement critique n’est donc fait sur les écrits d’Enid Blyton et sur ses convictions. On préfère effacer tout ce qui est sexiste et raciste et continuer de vendre les livres d’Enid Blyton comme si admettre que ses écrits étaient sexistes et racistes entacheraient son nom (et au pire j’ai envie de dire : ouais, et alors ? C’est pas parce que t’es décédée qu’on ne peut pas décréter tes œuvres racistes, duh). Déjà, n’oublions pas que même si ses livres se vendent très bien au Royaume-Uni et à travers le monde, le fait qu’elle ait pu être une femme ultra-tradi, snob et raciste était connue de tous.. une image qui s’est intensifiée avec le fait qu’elle n’ait quasiment jamais fait une seule apparition dans les médias (elle avait pas l’air super agréable comme nana). Pour beaucoup d’individus, les livres d’Enid Blyton se contentent de décrire le monde réel perçu par les classes sociales supérieures, c’est-à-dire par un point de vue de dominant, ce qui n’intéressait que très peu de journalistes. Donc, si ses livres sont modifiés afin d’être encore et toujours vendus, c’est simplement parce que Blyton rapporte de l’argent.

Je l’admets, il est vrai que les multiples transformations de ses écrits à travers les générations et les pays est super intéressante : >cela permet de voir ce que chaque pays juge bon de changer et donc les mœurs culturelles de chacun. Pourtant, comme le souligne Magnús Björgvin Gudmundsson dans « The Censorship of Enid Blyton in Two of her Novels », un tel processus peut-être dangereux. D’abord, d’un point de vue historique : il est désormais très très difficile de retrouver les œuvres originales d’Enid Blyton et d’avoir des sources concrètes sur les premières versions de son livre. Et ensuite, cela pose une question de la moralité : peut-on réellement toucher à une œuvre pour retirer ce qui nous « dérange » ?

Ne peut-on pas simplement arrêter de la vendre ou la laisser partir aux oubliettes quand on réalise qu’elle est désormais bien loin des idéologies actuelles ? Ne peut-on pas laisser les gens avoir un esprit critique et admettre que oui, les œuvres de Blyton sont xénophobes et misogynes ? Ne peut-on pas laisser les gens ne plus avoir envie de les lire, tout simplement ?

Il n’est absolument pas question de dire que nous sommes dans une ère qui prônerait le « politiquement correct » (une expression que je déteste) mais il est important de s’interroger sur qui est-ce qui décide de ses changements et qui est-ce qui les effectue. Même si cela semble partir d’une noble cause (rendre les livres plus « tolérants »), le but pourrait être complètement l’inverse et c’est pour cela que vouloir changer une œuvre est dangereux. Et en plus de ça, il apparaît très rapidement que ces modifications prétendument « moins sexistes » et « moins racistes », ne le sont pas forcément.

  • Le cas du sexisme

Par exemple, dans la version originale d’un des tomes, Mick se moque de sa petite sœur Annie qui a emporté avec elle tous ses ours en peluche… dans une nouvelle version, les ours en peluche se transforment en poupées. Or, il ne faut pas être idiot pour savoir que les poupées sont très liées au genre féminin. Là où Mick se moquait du fait que sa petite sœur soit jeune dans la première version, il se moque désormais du fait qu’elle soit jeune et une fille dans la nouvelle… qui est pourtant plus récente et sensée être bien moins sexiste ! Prenons également l’exemple des nombreuses altercations entre Claude et Annie qui ne s’entendent pas car chacune rejette la vision de ce que doit être une fille de l’autre. Dans les nouvelles versions, ces multiples disputes sont souvent effacées, une initiative que j’ai du mal à saluer alors que cela permettait d’avoir la vision de chacune et de permettre aux enfants de se poser quelques questions sur la construction de leur propre identité.

Ajoutons aussi qu’il y a encore cette (fausse) idée que tous les enfants pensent de la même façon et lisent forcément de manière passive n’importe quel produit culturel. C’est complètement faux ! Un enfant (comme un adulte) perçoit un message en fonction de son milieu social (ce que j’avais expliqué dans mon analyse sur Harry Potter  : on ne perçoit pas tous les mêmes choses !). S’il vient d’un milieu encore très conservateur, il va considérer « Le Club des Cinq » comme une série de livres banale. Mais, si ses parents lui ont appris qu’il pouvait être ce qu’il désirait peu importe qu’il soit né fille ou garçon, la lecture qu’il va en faire est différente. Je l’ai dit plus haut: il est totalement possible d’aider les enfants à avoir un esprit critique sur ce qu’ils lisent!

Personnellement, je considère venir d’un milieu conservateur sur certains points : quand j’étais plus jeune, certains éléments issus du « Club des Cinq » ne me dérangeaient pas, pour moi, cela allait de soi.. mais d’autres me dérangeaient beaucoup ! Et en fonction des enfants et du milieu de chacun, cette vision va changer.

Gudmundsson l’explique très bien dans son étude où il reprend le témoignage d’une mère de famille : « Me censoring these books completely was not allowing them to have these conversations. And with Enid Blyton books being so obviously sexist/classist/racist its been a great jumping off point in critical reading rather than the more subtle books. …I have been surprised how much my daughter (6 and a half years old) has been able to deconstruct the messages by herself once we started talking about it. She talks about how silly George [Claude]is in thinking that only boys are brave. » En gros, oui, il est possible que votre gamine de 6 ans soit capable de comprendre que Claude ne devrait pas penser qu’on ne peut être que courageuse en étant un garçon, comme si la seule solution lorsque l’on appartient au genre dit « faible » (les filles, donc) est de tout faire pour appartenir à celui qui est bien vu (les garçons, donc).

En fait, le domaine de l’édition et des livres étant encore et toujours dominé par les hommes (blancs, de préférence), ces derniers sont principalement ceux qui choisissent les changements à faire. Sans même le réaliser, ces derniers vont donc renforcer certaines idées sexistes (comme cela est le cas avec l’exemple des poupées d’Annie expliqué précédemment) ou alors, ne faire que des changements minimes… sans même voir que c’est l’ensemble du livre qui est imprégné d’une vision essentiellement masculine et que changer quelques mots et quelques phrases ne va pas arranger grand-chose

En gros, ils se permettent de faire des changements et en plus, ils les font mal. Quand bien même on rend le personnage de Jo, la petite gitane, plus amicale, on sait très bien pourquoi Enid Blyton a choisi les gitans comme “fauteurs de trouble” dans son histoire et le problème est donc bien plus profond.

Laissons donc des personnes écrire de nouveaux livres pour les enfants : des personnes non-blanches, des femmes, des personnes venant de milieux pas forcément aisés et n’étant pas forcément hétéros.

Et vous verrez, là, il y aura de vrais changements.

Quelques sources très utiles à ma réflexion :

– La page Wikipedia portant sur Enid Blyton et celle sur Le Club des Cinq

– L’étude de Kim Paunia « « The Famous Five : a good starting point for raising important questions in classroom »

– L’essai de Bob Dixon « Political Ideas in Children’s Fiction : Enid Blyton and her sunny stories » dans le Catching Them Young

– L’article de David Rudd « Five have a gender-ful time : Blyton, sexism, and the infamous five »

– L’étude de Magnús Björgvin Gudmundsson « The Censorship of Enid Blyton in Two of her Novels »

  1. Anonyme

    8 octobre 2015 at 10 10 23 102310

    Ton article est très complet. Bravo ! Il m'a beaucoup intéressée étant donnée que, vers l'âge de 9-10 ans, j'ai dévoré presque tous les tomes du Club des Cinq.
    Je suis d'accord avec toi sur beaucoup de points. Le Club des Cinq est xénophobe et sexiste. C'est sûr que lorsque l'on voit à quel point les gitans sont mal vus, c'est difficilement négligeable. Ainsi que le personnage d'Annie, éternellement renvoyé à son rôle de femme ménagère, souriante et discrète, qui ne peut pas prendre de décisions et qui reste toujours en arrière plan.
    Cependant, je pense sincèrement que, si un jour j'ai des enfants, je ne les empêcherai pas de lire le club des cinq. Ces livres, pleins d'enquêtes et d'aventures, m'ont fait rêver quand j'étais petite et je ne veux pas priver mes enfants de cela. Mais, il est important qu'ils lisent d'autres choses en même temps et notamment, comme tu l'as bien dit, des auteurs contemporains avec un esprit large qui nous invitent à développer notre vision du monde et à être le plus ouvert d'esprit possible.
    Le Club des Cinq peut être très intéressant pour développer son esprit critique. Quand je les ai lu, vers 9 ans donc, j'avais déjà lu les premiers tomes d'Harry Potter. De plus, mon père m'a élevée de façon tout à fait mixte. Il m'a toujours dit que s'il avait eu un garçon, il l'aurait élevé exactement de la même façon. Grace à mon éducation et à ma lecture d'Harry Potter (ainsi que d'autres lectures comme “A la Croisée des Mondes” qui est vraiment très bien), j'avais donc la possibilité de comprendre ce qui n'allait pas dans le Club des Cinq et en effet, beaucoup de choses me dérangeaient.
    Je suis donc d'accord avec toi: les enfants peuvent avoir un esprit critique sur ce qu'ils lisent. C'est aux adultes de leurs permettre d'avoir des lectures diverses et de ne pas lire que des classiques conservateurs comme le Club des Cinq. Je pense qu'il est important de garder les classiques tout en laissant une grande place aux auteurs contemporains qui ont un message d'égalité à faire passer.

  2. bornjuly

    26 décembre 2016 at 22 10 56 125612

    Ton article est absolument super. Tu as une très belle écriture et façon d’écrire sur des sujets qui changent de tous ceux qu’on peut trouver sur les différents blogs. Cet article sur le club des cinq est très instructif. Je suis collectionneuse de livres anciens de la bibliothèque rose telle que le Club des cinq que j’ai récupérée de mes parents ou que je chine en brocante. Tu abordes un grand nombre de sujet original. Tu portes tes convictions et ça c’est super. Je suis tout simplement tombé sous le charme de ton blog !!

    1. Buffy Mars

      26 décembre 2016 at 23 11 04 120412

      Oh bah… merci Julie, ça me fait hyper plaisir !

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :