Le monde de Harry Potter: entre dictature, racisme et sexisme (partie 2)

 Et voilà, elle est là ! La fameuse partie 2 que vous attendiez toutes et tous (ou pas héhé) ! D’ailleurs, je tenais à vous remercier pour toutes vos réactions positives et enthousiastes suite à la première partie :D. Je sais que c’était sûrement très long à lire mais toutes vos remarques m’ont fait énormément plaisir ! J’espère sincèrement que cette seconde partie vous plaira également. Cette fois-ci, on va s’intéresser de manière plus approfondie au sexisme dans Harry Potter. Et pour pouvoir analyser cet aspect, il va bien évidemment falloir passer plusieurs points en revue : le rôle des femmes dans la saga, mais aussi le traitement des « stéréotypes de genre » (je vais t’expliquer ce point dans deux minutes, t’en fais pas) par JK Rowling et de manière plus générale comment les lecteurs ont tendance à interpréter ces éléments… car oui, c’est très bien de se pencher sur ce qu’a voulu transmettre l’auteur mais on se rend souvent compte que le public qui reçoit le message en question ne le perçoit pas de la même manière et c’est capital de comprendre pourquoi et de voir ce qui diverge !

 

Un peu de vocabulaire

 (que tu peux sauter, si t’es plutôt calé.e en féminisme)

(oui bonjour c’est l’instant intello)
Alors déjà, puisque je vais utiliser un peu de vocabulaire « technique » (leul), je vais donner quelques définitions assez simples (et super « light », parce qu’on n’est pas là pour faire une thèse) pour ne pas perdre tout le monde (donc si t’es calé.e à ce niveau-là, tu peux passer ton chemin, personne ne t’en voudra, promis) :
  • Le sexisme

C’est partir du postulat que les personnes, en fonction de leur sexe et/ou de leur genre, ne sont pas traitées de la même manière dans le Monde. Ca, c’est la définition « basique ». Quand on approfondit un petit peu, le sexisme c’est admettre l’idée que nous vivons dans un système où ce sont les hommes qui sont davantage privilégiés et qui ont des places privilégiées. On parle alors de patriarcat ou de domination patriarcale.

  • Le féminisme

C’est prendre position par rapport au sexisme en décidant de combattre les inégalités sexistes. Mais plus que ça, c’est aussi admettre que les personnes avant tout touchées par le sexisme sont les femmes et ce sont celles qui ont le plus à perdre dans le système patriarcal actuel. Il n’est pas question de dire que les hommes sont des vilains garçons qui sont fautifs mais plutôt de dire que les hommes, eux, auront plus de chances sur bien des niveaux par le simple fait d’être des mecs.

  • Et enfin, le genre. 

Vous avez sûrement entendu parler du genre ces dernières années car ça a pas mal fait parler dans l’actualité. En gros, le genre, ce sont toutes les différences qui existent entre les filles et les garçons mais qui ne sont pas de l’ordre de la « nature ». Ce sont des différences qui se sont construites par la culture et par notre société. Par exemple : les hommes sont virils et sont des leaders alors que les femmes sont douces et fragiles. Ou encore, les hommes préfèrent les voitures, le foot et les jeux vidéo… et les filles la mode, la beauté et les comédies romantiques.
Or, quand bien même cela peut-être parfois vrai, ce n’est pas pour autant naturel : c’est construit. Et continuer à faire comme si tout cela allait de soi c’est reproduire des clichés, qu’on appelle des « stéréotypes de genre ». Le féminisme se bat donc pour détruire ces clichés mais aussi, pour qu’on essaie de réhabiliter toutes ces valeurs attribuées au genre féminin. En effet, dire que les filles pleurent plus et sont plus douces (ce qui n’est pas forcément vrai) est une chose. Mais dévaloriser ces clichés parce que ce sont des qualités considérées comme « de filles » (donc niaises, nunuches et ridicules), c’est autre chose. Il y a donc ici un double travail à faire : déconstruire le genre, oui, mais aussi revaloriser le genre féminin en soi.

Ajoutons aussi qu’on a souvent une vision binaire du genre. D’un côté il y aurait les filles et de l’autre, les garçons. En fait non, le genre est un prisme très large. Il y a les « cisgenres », c’est-à-dire par exemple ceux qui sont nées filles et se définissent comme filles et donc qui sont en phase avec le genre attribué par la société. Par exemple, moi je suis une cisgenre =) ! Il y a les « transgenres », qui sont par exemple les personnes nées garçon selon la société mais qui se sentent filles (comme Caitlyn Jenner) et vice-versa. Il y a les  « agenres », qui ne se sentent ni fille ni garçon et ne se définissent pas. Mais il y a aussi ceux qui se sentent un peu entre les deux ! Bon. Je vais m’arrêter là mais c’était pour vous montrer qu’en fait, au quotidien, la réalité est bien plus différente et variée et permet de se rendre qu’en fait, y a pas grand-chose de naturel dans notre société !

 

Harry Potter : un cas qui fait débat

 

La saga Harry Potter a fait longuement débat, et étonnamment, pas que du côté des ultra religieux. Il a souvent été dit que les livres pouvaient  influencer les jeunes sur certains points de vue notamment en termes de racisme et de sexisme (même si bien évidemment, le point de vue que cela pourrait apporter n’est pas dit négatif ou positif). Considéré par le Pape Benoît XVI comme un moyen de corrompre la jeunesse (notamment pour les jeunes chrétiens), le Vatican a régulièrement associé Harry Potter au diable, à des pratiques occultes fortement interdites mais cherchant aussi à pousser les jeunes à se rebeller. Aux Etats-Unis beaucoup d’associations parents/professeurs ont insisté pour que le livre soit banni des écoles et des bibliothèques (généralement, ce sont les mêmes qui écrivent sur des pancartes « God Hates Fag » et gueulent à la liberté d’expression, LOLILOL).

Néanmoins, il est intéressant de voir que ces associations ont été bien plus enclines à critiquer et à être effrayées par le fait qu’Harry Potter encouragerait soi-disant à devenir un petit être démoniaque qu’à s’interroger sur la place des femmes dans le livre et à la reproduction (ou non) des stéréotypes de genre. Visiblement, nous n’avons pas les mêmes priorités quand il s’agit de l’éducation des enfants, ahem.

Pour ce qui est des critiques universitaires (perçues comme des critiques légitimes), Harry Potter a fait également l’objet de vives critiques. La saga est souvent considérée comme ayant redonné le goût de la lecture à la jeunesse. Néanmoins, certains critiques littéraires n’accordent que peu d’intérêt à l’engouement provoqué par cette saga. James Thomas, universitaire, dira d’Harry Potter que « Cette saga est facile a sous-estimé en raison de ce que j’appelle moi-même les 3 reliques de la mort académicienne : elle ne peut pas être considérée comme digne d’intérêt car elle est encore trop récente, populaire et trop adressée à un public jeune. »

Pourtant, personne ne peut nier l’engouement suscité par Harry Potter, qui a été approuvé par de multiples grands auteurs (dont Stephen King) en plus de l’énorme communauté de fans (les Potterheads) faisant partie d’une génération qui aurait connu l’ère de la « Pottermania ».
Cette saga a engendré à elle seule une multitude de travaux universitaires et de nombreuses réflexions aussi bien d’un point de vue littéraire que sur la réception du produit culturel en soi. Mais sans peu de surprise, on en est souvent revenu à douter de l’intérêt d’étudier une telle saga pour la simple raison de son succès commercial au point qu’Harry Potter devienne une véritable franchise.

Cette saga, étudiée par des universitaires, donc, a fait débat à cause de la place des femmes qui serait pour beaucoup de féministes, bien trop traditionnelle et clichée. Je vais donc justement tenter de me pencher sur ce point afin d’analyser la place des femmes dans la saga et exprimer mon avis par rapport à ça.

La place des femmes dans la saga Harry Potter

Avant toute chose, il peut être pertinent de s’interroger sur ce que l’on sait des positions de JK Rowling en matière de féminisme. JK Rowling a dit à de multiples reprises qu’Hermione était pour elle un personnage féminin très fort et même le personnage le plus brillant de la saga (difficile de le nier, en effet). Mais l’auteur n’a pas non plus forcément donné son avis explicite sur sa vision du féminisme et ce qu’elle en pensait pendant très longtemps. Il était donc difficile de savoir où ses convictions se trouvaient pour pouvoir saisir son point de vue.

Depuis son activité sur Twitter, on sait néanmoins que JK Rowling a une certaine sensibilité pour le féminisme et donc, ce qui touche également aux stéréotypes de genre. Mais il est délicat de dire si elle avait déjà cette sensibilité là en écrivant la saga. Il n’est pas question de lui faire ici un procès à cette pauvre JKR, je le répète, juste de dire qu’on ne peut pas tirer de plans sur la comète en donnant des intentions (peu importe lesquelles) à l’auteur alors qu’on n’en n’a aucune idée.

C’est un peu comme moi quand j’ai commencé à écrire des fanfictions il y a de ça presque 4 ans. Quand je relis certains vieux chapitres, je me rends compte que j’ai parcouru énormément de chemin et que j’ai écrit pas mal de choses clichées qui ne me viendraient même pas à l’esprit à l’heure actuelle !

 

Les femmes, souvent absentes aux fonctions de pouvoir

Pour celles et ceux qui ont lu mon précédent article, j’ai déjà expliqué ce point. Je ne vais pas revenir là-dessus, mais simplement expliquer que le monde Magique n’est pas un monde à part mais un monde qui s’est construit en parallèle du monde Moldu et qu’il en partage donc pas mal de points communs. Parmi ces points communs, il y a le fait qu’il reste encore très conservateur et traditionnel sur bien des aspects. On n’est pas du tout dans un monde complètement fictionnel mais plutôt dans un monde magique qui se superposerait à notre monde non-magique.

Les femmes sont donc très peu présentes aux postes d’autorité et parmi les fonctions qui permettent d’accéder au pouvoir. Ce sont très généralement des hommes qui sont choisis et qui dirigent. Les femmes, elles, sont même assez souvent mères au foyer. C’est le cas de Narcissa, dont on ne sait que peu de choses (mais vu son potentiel à être très « snob » et bourgeoise, on se doute bien que travailler ne fait pas partie de ses priorités). Il y a Molly, à la tête d’une famille nombreuse. Ou encore Fleur, qui après le Tournoi des Trois Sorciers restera très rapidement à la maison qu’elle partage avec Bill au lieu d’avoir une activité professionnelle. Certaines ont effectivement des emplois : Tonks (mais qui a eu comme mentor un homme, Maugrey) ou encore McGonagall (mais qui reste le bras droit de Dumbledore), Ombrage (mais qui seconde Fudge, surtout).

Au final, même en les énumérant toutes, elles ne sont pas en majorité. J’ai déjà expliqué pourquoi les femmes restaient souvent au foyer : les enfants sorciers ne rentrent à l’école qu’à partir de 11 ans. Avant cela, il reste à la maison et il faut bien quelqu’un pour les garder. Or, on continue encore à voir les femmes comme étant plus « aptes » à s’occuper des enfants et comme je l’ai dit, Harry Potter n’est pas un monde bien différent du nôtre et on se retrouve souvent dans ce modèle là : la mère reste à la maison pendant que le papa va travailler.

 Il n’est pas question non plus de balayer le fait que les femmes sont absentes de la vie politique du monde d’Harry Potter. Mais il faut quand même savoir les réhabiliter et essayer de voir un peu plus loin ! On peut donc également s’intéresser aux quelques professions présentées dans Harry Potter. Par exemple, Madame Guipure qui confectionne des vêtements, Mme Pince la bibliothécaire ou encore les infirmières de Ste Mangouste. Effectivement, ces métiers sont également attribués à des femmes dans la saga comme c’est le cas dans le monde « réel ». Preuve en est encore qu’ Harry Potter reproduit beaucoup de stéréotypes inhérents à notre société. Mais est-ce pertinent que d’avoir fait ce choix-là ? Ca, on en reparlera à la fin de cet article 😉

Les femmes, des personnages ayant un “vrai” rôle au sein de la saga

Mais est-ce que cela est foncièrement vrai ? Est-ce que les femmes dans Harry Potter sont destinées à rester enfermées chez elles ? Absolument pas. On a bien entendu le cas de Pétunia Dursley qui préfère espionner son voisinage que de faire quoi que ce soit de productifs dans la journée… mais tout le monde n’est pas dans son cas ! Prenons Molly Weasley : c’est une mère au foyer, oui, mais c’est également une membre très active de l’Ordre du Phoenix qui vaincra Bellatrix Lestrange après un combat acharné. Prenons également Narcissa Malefoy : sa vie ne semble tourner qu’autour de son époux et de son mari, elle accorde une place primordiale à sa famille. Mais à côté, Narcissa, sans faire partie des Mangemorts (eh non, elle n’a pas la marque !) s’est énormément impliquée dans pas mal de leurs actions. Au final, ce ne sont pas que des mères au foyer. De plus, le rôle de la mère au foyer n’est absolument pas dévalorisé quand bien même ce serait une tâche vue comme « féminine » : Molly Weasley a énormément d’autorité sur ses enfants qui n’hésitent pas à faire profil bas quand elle s’énerve, Drago Malefoy qui prend tout le monde de haut a énormément de respect pour sa mère.

Ce n’est pas forcément un choix sexiste ou ultra conservateur de la part de JK Rowling que de montrer de nombreux femmes au foyer : c’est plutôt un choix réaliste (rappelons à nouveau que le monde d’HP se transpose à notre monde) mais qui dénote que oui, nous évoluons dans une société sexiste pour que ce soit toujours la femme qui reste à la maison. Alors non, être mère au foyer n’est pas une fonction dévaluée, mais c’est le résultat de tout un tas de petits éléments sexistes au sein de la société ! Et surtout, le plus important est que ce choix de JK Rowling est au fond assez intelligent : si les mères sont au foyer, c’est qu’elles appartiennent à une ancienne génération. C’est une manière remarquable d’illustrer la fracture entre cette génération et celle de maintenant.

Lorsque JK Rowling racontera ce qui est arrivé à ses personnages à la fin d’Harry Potter, aucun femme n’est mère au foyer :  Luna Lovegood est une aventurière, Hermione Granger a un poste très important au sein du Ministère de la Magie, Ginny Weasley a été une remarquable sportive avant de devenir journaliste à la Gazette du Sorcier… ce sont toutes des femmes actives, indépendantes financièrement et qui ont un travail malgré leurs enfants ! D’ailleurs, Luna Lovegood aura des enfants très tard à cause de sa profession très prenante.

Il n’est donc pas question de penser que mère = logiquement femme au foyer mais plutôt que les mères « d’avant » n’avaient pas les mêmes possibilités de carrière que la génération actuelle… et c’est vrai !

La construction de la féminité auprès des jeunes filles

Parler des femmes adultes était important, mais il ne faut pas oublier que nous sommes dans un roman pour adolescents et qu’il est donc aussi important de se focaliser sur les jeunes filles ! Et d’ailleurs, Poudlard est le lieu idéal pour voir toutes ces adolescentes grandir et évoluer. Le cas le plus intéressant est celui d’Hermione, sans aucun doute parce qu’elle fait partie des personnages principaux mais aussi parce qu’elle semble être « différente des autres filles».

Hermione a fait le choix de traîner avec deux garçons. En plus de ça, elle restera pendant très longtemps éloignée des filles de son âge et elle va donc apprendre petit à petit à construire son identité en tant que femme d’elle-même. Hermione n’a pas du tout les mêmes préoccupations que ces filles avec qui elle cohabite, justement : elle aime lire, ne parle pas tellement des garçons, n’aime pas la mode… Bref, elle n’a rien en commun avec Lavande Brown ou les jumelles Patil ! Pourtant, on voit bien que le fait d’être tout de même une fille la travaille pas mal. Quand Ron se permet dans HP4 de la désexualiser en lui disant qu’elle ne ressemble pas à une femme, Hermione en sera profondément vexée.

Parce que oui, Hermione ne ressemble pas aux autres filles mais elle en reste une pour autant. Avec le temps, Hermione apprendra à trouver sa place et sera un peu plus à l’aise. Personnellement, je pense que c’est son amitié avec Ginny qui a mûri au fil des années l’a aidé. Ginny est l’une des rares filles avec qui Hermione s’entend et ce n’est pas anodin : Ginny aussi est très loin de ressembler aux « autres filles » comme Pansy Parkinson, par exemple. Ginny n’a vécu qu’avec des frères et cela l’a rendu plus « stoïque » : elle ne pleure pas tellement, elle ne s’épanche pas trop sur ses émotions, elle aime le Quidditch..

Oui, Ginny a un caractère qu’on pourrait dire « de masculin ». Or, personne ne se permet de faire une telle remarque dans la saga. On se rend bien compte que vivre avec des frères a pu l’influencer : mais en même temps, Ginny a tellement confiance en elle et est tellement à l’aise avec son identité que personne n’ose remettre en cause son caractère. Et il est amusant de voir que c’est en se rapprochant de Ginny qu’Hermione commencera à être plus « à l’aise ». Enfin, c’est ainsi que je le vois.

Bien entendu, il n’est pas question de dire que les « autres filles » de Poudlard sont forcément nunuches. JK Rowling a seulement présenté des profils très variés. Oui, il y a des filles comme Lavande et les sœurs Patil qui passent leur temps à glousser. Oui, elles sont souvent caricaturées et décrites comme assez insupportables et superficielles. Celle tenant le haut du panier est sans aucun doute Pansy Parkinson, la crétine de base par excellence. Pourtant, comme dit précédemment, les profils sont diversifiés ! Prenons l’exemple de Cho Chang : Cho est sportive, belle, populaire et ne traîne qu’avec des filles ressemblant aux sœurs Patil (qui gloussent, qui parlent des garçons etc). Pourtant, Cho n’est absolument pas niaise. Il y a aussi Luna Lovegood, qui ne rentre dans aucune case en particulier et qui est pourtant bel et bien une fille. Il y a également Fleur Delacour, LA fille belle par excellence, ce qui ne l’empêche pas d’être une sorcière brillante au point d’être choisie pour concourir dans HP4.

Et le plus intéressant est justement comment la beauté de Fleur est traitée : Fleur sait qu’elle est belle et l’assume totalement, il n’y a aucun intérêt pour elle de le nier. Elle n’hésite pas à en jouer et à faire agir son pouvoir de « semi Vélane ». Néanmoins, Fleur ne fait pas de cette qualité une priorité : elle est née belle et c’est pour elle une qualité comme une autre. Elle ne recherche pas la compagnie des gens beaux, elle ne juge pas les gens sur leur physique et quand Bill se fera attaquer par un loup-garou, Fleur sera la première à dire qu’elle est « bien assez belle pour deux ». Sa mère d’ailleurs, une très belle femme également, a épousé un homme bien loin d’être aussi séduisant.

Le rapport qu’ont les femmes avec leur physique dans Harry Potter est un point que je trouve fascinant, justement. Il n’est jamais vraiment dit si les gens sont beaux ou moches, sauf pour certaines personnes particulièrement mesquines comme certains Serpentard ou encore Dudley. Par exemple : On dit bien si les gens sont replets, gros, etc. Mais il n’est pas forcément dit si cela les rend laid ou non (ce qui est une bonne chose!).

Pendant longtemps, Hermione a été la fille aux cheveux en désordre et aux grandes dents. Ron a été le grand dadais roux avec de grands pieds et un long nez. Harry était le petit mec tout fin aux genoux noueux. Et pourtant, cela ne les a pas empêchés au fil du temps de plaire à des gens. Lavande Brown était folle de Ron. Hermione a plût à Viktor Krum (respect svp) puis à Cormac McLaggen tandis que Ron l’aimait secrètement. Harry plaisait pas mal à quelques filles. Pourtant, on ne faisait pas forcément de portraits mélioratifs d’eux !

Hermione n’a jamais été décrite comme une grande beauté (Malefoy n’hésitant pas à la traiter de castor) mais c’est simplement parce qu’Hermione est une adolescente et que comme tous les autres personnages, elle est passée par une période délicate qu’est celle de l’âge ingrat. Elle a peut-être de grandes dents, des cheveux un peu foufous, mais elle plaisait quand même non pas parce qu’elle aurait « d’autres qualités » mais parce qu’on peut très bien la trouver également jolie de cette manière. C’est le cas d’à peu près tous les personnages : on sait que certains sont considérés comme très séduisant (exemple : Bill Weasley, Cedric Diggory) mais la plupart restent « normaux » et plaisent quand même !

Et les filles d’ailleurs ne semblent jamais en compétition en termes de beauté. Il y a bien les filles comme Parkinson qui crachent sur le physique d’Hermione (alors que lorsqu’on a une tête de pékinois, on ferait mieux de se taire) mais cela reste une forte minorité et toutes ces préoccupations semblent bien lointaines. Effectivement, les adolescents ne sont pas tendres entre eux dans la saga : ce que vit Hermione est explicitement du harcèlement scolaire, Harry s’est pas mal fait emmerder par Dursley et sa bande durant son enfance, Neville est le souffre-douleur des Serpentard… mais justement, s’en prendre au physique d’autrui est souvent mal perçu et peu valorisé!

C’est sans doute un choix totalement voulu de la part de JK Rowling qui a répété à maintes reprises dans les médias qu’elle avait très peur que ses propres enfants deviennent obsédés par leur apparence.

  Les relations (notamment amoureuses)

 

La question de la sexualité n’est pas très présente dans Harry Potter. En fait, de base, la romance ne l’est pas tellement non plus. A partir de HP4 nos personnages commencent à avoir un peu les hormones qui les travaillent mais ça reste léger. Même quand Harry s’interroge sur ce qu’il ressent, il est souvent paumé et préfère refouler (et utiliser des expressions très illustrées pour parler de son ressenti).

Les rapports amoureux restent souvent « gentillets » et à part d’échanges de baisers, on ne parle pas de grand chose dans la saga. Ce n’est pas le sujet principal de la série mais c’est aussi que par rapport au public ciblé, cela n’aurait pas été très bien vu. Néanmoins, notons quand même que la saga en soi reste très hétérocentré. Il n’y a que des couples hétérosexuels ! Oui, JK Rowling a révélé que Dumbledore était gay. Bon. Okay. Mais il n’en n’est absolument pas question dans la saga. On sait très bien pourquoi hein, imaginons deux minutes un livres pour enfants/adolescents qui mettrait en scène des homosexuels… oui, bon, on sait qu’il ne serait pas publier (homophobie quand tu nous tiens…).

Néanmoins, de manière plus légère, certaines questions sur les relations amoureuses sont quand même bien présentes. Dans HP4, quand il y a le bal, tous les élèves sont complètement perturbées par cette nouvelle. C’est une étape cruciale aussi bien pour les filles que pour les garçons. Avoir un cavalier ou une cavalière c’est apparaître comme « séduisant ». Et là encore, les rôles sont très « genrés ». C’est aux garçons de demander (même si quelques filles feront la démarche) et chacun commence à voir l’autre comme un potentiel partenaire. Le cas le plus flagrant est là encore lorsque Ron réalise qu’Hermione est une fille, ce qui blessera profondément la jeune fille. Mais t’en fais pas, je vais en reparler de ça (oui, même si j’en ai déjà un peu parlé, mais c’est un épisode vachement marquant dans la construction du personnage d’Hermione, je trouve).

Le traitement du genre

Le sujet de l’identité et de sa complexité

De manière générale, dans Harry Potter, les profils restent variés. C’est peut-être là aussi, un très fort message qu’on retrouve souvent dans la saga : être une femme forte, ce n’est pas se plier aux valeurs masculines, ce n’est pas « ressembler à un homme », ce n’est abandonner ce qui apparaît comme notre « féminité » si on ne le veut pas. Oui, Hermione est aussi belle qu’intelligente et Hermione a le droit de décider ce qu’elle veut mettre en avant de temps à autre. Oui, Molly Weasley est une brave mère au foyer… mais c’est aussi une membre très active de l’Ordre du Phoenix. McGonagall n’est pas que le bras droit de Dumbledore, elle peut aussi être une leader à part entière et faire ses propres choix sans avoir besoin d’être conseillée.

Pour les garçons, c’est pareil. Harry est l’Elu, c’est un héros courageux et possédant un grand sang froid. Mais il est également sensible, fragile et très empathique. Hagrid est un homme impressionnant, un peu bourru, conduisant une grosse bécane : mais il aime aussi tricoter, cuisiner et s’occuper de son chez soi. Oui, Dumbledore est un sorcier vénérable à la longue barbe qui intimide… et il porte des bottines à talons.

Hermione est peut-être quelqu’un de très rationnel et qui aime analyser, oui. Elle a un esprit « scientifique » (elle adore l’arithmancie d’ailleurs) ce qui est une qualité souvent vue (à tort) comme « masculine ». Mais en attendant, Hermione n’a aucunement peur de montrer ses émotions, quand bien même cela serait perçu comme « féminin » : elle s’énerve, elle râle, elle se dispute, elle pleure… Et quand Ron se permet de faire une remarque désobligeante sur Cho qui pleure tout le temps, elle le rappelle à l’ordre (en disant que ses capacités émotionnelles sont de la taille « d’une cuillère à café »).

Pourquoi ? Parce qu’Hermione ne voit pas ça comme quelque chose de dévalorisant que d’avoir des émotions. Au contraire ! En fait, pour elle, c’est le contraire qui est péjoratif, il suffit de voir sa manière de répondre à Ron. Ne pas être capable de comprendre ce qu’autrui peut ressentir lui semble inconcevable à elle qui comprend tout ! Les gens manquant de subtilité et de délicatesse comme Ron parviennent à l’agacer (bon, même si au fond elle aime Ron oui, mais c’est un trait de son caractère qu’elle lui reproche souvent).

 Le genre, une notion très floue, au fond

Et non, ces personnages n’ont pas un côté « féminin » et un côté « masculin », non, ce sont des individus à part entière qui ont leurs propres qualités et aptitudes. Ils n’ont pas un côté fort et un côté fragile ou faible, comme si le côté fort était leur côté garçon et le côté faible/doux était forcément leur côté féminin. Dire ça, c’est encore une fois revenir aux stéréotypes de genre. Oui JK Rowling offre un monde rappelant le nôtre : où la domination masculine est présente, où le patriarcat existe. Mais elle démontre justement que malgré cela, malgré ces injustices il reste des possibilités de se définir comme on le souhaite, peu importe le regard d’autrui. On peut être ce qu’on veut, se créer sa propre identité, briser les codes.

C’est aussi ça ce que JK Rowling présente dans sa saga. Oui, il existe des stéréotypes de genre. Oui, il existe des clichés. Mais en fait… il est totalement possible de bouger les codes, d’être ce que l’on souhaite ! On n’a pas à rester enfermer dans ces cases là si cela nous rend malheureux. Hermione a le droit de pleurer quand elle est triste (et croyez-moi, elle n’hésite pas à le faire) mais Hermione, c’est aussi une personne déterminée, avec une haute estime d’elle-même et qui n’hésite pas à l’ouvrir quand elle n’est pas d’accord. Et peu importe qu’elle soit vue comme agressive quand elle est en colère ou trop maternelle quand elle dorlote Ron et Harry. Peu importe qu’elle soit vue comme « masculine » parce qu’elle ne se maquille pas et ne se coiffe pas, ou alors « fifille » parce qu’elle ne comprend rien au Quidditch.

Le problème ce n’est pas vous, ce n’est pas ce que vous êtes, le problème c’est l’étiquette qu’on se permet de vous attribuer à partir de concepts totalement clichés ! Vous ne vous définissez aucunement par rapport au genre auquel vous appartenez quand bien même la société en a décidé autrement. Justement, c’est ça aussi Harry Potter : se détacher des oppressions, être libre, faire des choix. Hermione n’est pas « bossy » parce qu’elle décide de bosser au Ministère de la Magie ou ne se comporte pas « comme un homme ».

Mais surtout, Hermione vit à la fin du XXe siècle, et elle a donc par conséquent hérité de tous les stéréotypes du genre : du féminisme, elle a hérité de l’idée qu’elle pouvait être courageuse, aventurière, coriace et affirmer son caractère. Mais de la société qui reste encore traditionnelle sur bien des points, elle reste encore attachée à certains mécanismes et oui, elle est parfois très maternelle avec ses deux amis. En gros, c’est un personnage foncièrement réaliste et totalement en adéquation avec les ambiguïtés de son époque.

 
Les interprétations restent multiples

Au fond, il n’y a pas qu’une seule manière de lire la saga Harry Potter et chacun est capable de comprendre ce qu’il souhaite dedans. Même en restant sous le prisme du féminisme, les lectures restent multiples. Certain(e)s ne s’appuieront que sur le nombre de femmes présentes dans la série et leurs rôles, d’autres sur la manière stéréotypée dont chaque personnage sera décrit, d’autres se focaliseront sur le rôle si atypique d’Hermione.. d’autres justement se pencheront sur les personnages secondaires féminins.

Annette Wannamaker dans “Men in Cloaks and High-heeled Boots, Men Wielding Pink Umbrellas: Witchy Masculinities in the Harry Potter Novels”  mettait déjà en garde à ce sujet. Un texte peut toujours être lu de manières complètement différentes en fonction du lecteur et de ses convictions, mais aussi de son environnement social. Il n’y a pas de vision plus réaliste ou véridique qu’une autre, il y a seulement des points de vue différents et qui parfois peuvent s’opposer totalement. Après, bien entendu, on peut juger la moralité de ses points de vue et s’ils sont oppressifs ou non mais cela restera en fonction de notre propre échelle de valeurs.

 
L’exemple d’Hermione dans Harry Potter 4
 
 

Beaucoup ont été extrêmement déçus du choix de l’auteur « d’embellir » Hermione à cette occasion (cf : le Bal de Noël). Il est vrai qu’Hermione subit une véritable transformation, avec des dents plus droites, de longs cheveux soyeux et qu’elle porte une ravissante robe (qu’on peut décrire de très féminine car elle correspond totalement aux codes esthétiques de la parfaite robe de soirée). Néanmoins, lorsqu’on se dit féministe, il est délicat de ne pas admettre qu’une femme fait bien ce qu’elle veut de son corps et de son apparence et qu’encore une fois, s’arrêter à l’apparence d’une femme pour la juger, c’est moyen. Et là encore, les opinions féministes vont plus loin : effectivement, Hermione se plie aux diktats de la féminité, notamment « hétérocentrée » c’est-à-dire concordant pile poil avec ce à quoi une femme doit ressembler pour plaire à un homme hétérosexuel… mais peut-on vraiment s’arrêter à là pour parler de ce moment ? Et surtout, peut-on être déçue de voir une femme (qui plus est une adolescente) abdiquer face aux diktats de la beauté?

Hermione a réussi à séduire Viktor Krum, le célèbre joueur de Quidditch et à être invité par lui, alors qu’elle était plus jeune et passait son temps à la bibliothèque, avec ses cheveux décoiffés et j’en passe ! Elle n’avait besoin d’aucun artifice pour plaire, la seule chose qu’elle a fait est de s’amuser un petit peu et de manière anodine pour une seule soirée. D’ailleurs, dès le lendemain, Hermione a laissé de côté tous ces artifices en disant que cela demandait trop de temps et qu’elle avait bien d’autres priorités que de se pomponner de la sorte. Réduire tout le personnage d’Hermione Granger au fait d’avoir voulu être « une fille » dans le sens le plus cliché du terme juste pour son premier bal : c’est nul (et guère pertinent). On ne peut décemment pas juger Hermione pour s’être comportée UNE FOIS de manière un peu superficielle comme cela peut arriver à tout le monde.

Cela ne fait pas d’elle une Pansy Parkinson cruche et nunuche en devenir. La grande différence est là, justement : Hermione lit, Hermione se fiche royalement qu’on se moque de son apparence, Hermione est intelligente, Hermione est quelqu’un qui a parfaitement conscience des mécanismes sociaux de domination. On ne parle pas d’une idiote, par Merlin ! On parle d’Hermione Granger, l’une des plus brillantes élèves de Poudlard, ayant une capacité de réflexion et de critique dépassant largement la moyenne. Hermione ne s’est jamais trouvée moche parce qu’elle avait des grandes dents ou des cheveux bordéliques. Hermione n’a jamais douté de ses capacités et n’a jamais eu une basse estime d’elle-même, peu importe son apparence. Hermione Granger est mâture et a parfaitement conscience de ce qu’elle fait.

Oui, elle a sans aucun doute décidé de se faire belle pour foutre le seum à Ron quand celui-ci s’est permis de la désexualiser (« ah bon, t’es une fille, toi ? »). Et alors ? Qui ne s’est jamais vengé ? Qui n’a jamais voulu rendre jaloux quelqu’un ? Hermione est intelligente justement, et elle avait très bien compris comment se débrouiller (du genre, en sortant avec Cormac dans HP6 ahem). C’est justement ce qui va énerver Hermione dans la phrase de Ron : certes, elle reste souvent à part du reste des filles de son âge et en traînant avec deux garçons, elle apprend peu à peu se construire sa propre féminité. Mais justement : elle n’en n’est pas moins une fille ! Son approche de la féminité et sa construction de femme est juste différente de celles des autres ! Tout comme c’est également le cas pour d’autres jeunes filles !

 
La part de responsabilité de JK Rowling dans son œuvre

En fait, peu importe les convictions de JK Rowling, son rôle en tant qu’auteur n’est pas forcément de nous livrer une utopie féministe tout simplement parce que nous sommes féministes. Rowling offre justement un portrait très réaliste de ce qu’est le monde actuel, de sa complexité, des rôles sociaux (que ce soit ceux des enfants, des adolescents ou des adultes) et la difficulté de toutes ces relations en fonction des rapports de domination. Pourquoi devrions-nous attendre de ce monde magique qu’il soit plus parfait, mieux, plus intéressant que le nôtre tout simplement parce que celui-ci est complètement factice ?

Lorsqu’on se plaint de ne pas voir assez de personnages féminins dans Harry Potter, que ces dernières sont souvent reléguées à des seconds rôles ou à des fonctions conformes aux stéréotypes de genre (ex : peu de rôles en position d’autorité etc).. n’est-ce pas tout simplement parce que la société actuelle est exactement comme ça ? L’homme continue d’être vu comme la figure neutre par excellence et la femme comme son extension, l’individu qui le seconderait. Elle est toujours en retrait, elle se heurte encore et toujours à un plafond de verre et n’a pas accès aux mêmes rôles et positions de pouvoirs. Est-ce qu’un ouvrage féministe est forcément un ouvrage qui doit être une forme d’inspiration pour les lecteurs ? Dépeindre un monde ouvertement hiérarchiquement patriarcal, ne peut pas être également féministe ? Montrer que oui, il y a des femmes qui peuvent avoir des positions de leaders mais qui resteront quand même une minorité, ce n’est pas montrer un élément souvent pointé du doigt par les féministes en général ?

Être féministe, c’est forcément présenté un monde idéaliste/idéalisé ?
 

C’est d’ailleurs ce que de multiples fans apprécient : la complexité de ce monde qui rappelle le nôtre. Ils ne veulent pas que tous les personnages soient des gens engagés, attentifs à ceux qui les entourent. Ils veulent des gens comme eux ou justement, différents, ils veulent de la complexité, du relief, une multitude de points de vue différents. Peut-être est-ce donc ça qui marche avec la saga de Rowling ? Sa capacité à dépeindre de manière presque sympathique mais aussi fascinante la réalité de notre monde mais d’une manière plus romancée et imaginaire ? En arrivant à retranscrire les anxiétés de note époque, notre diversité d’opinions, de réflexion, les richesses culturelles, elle a justement permis que le livre soit interprété et lu de manières radicalement différentes en fonction des individus. Certains vont y voir un renforcement des stéréotypes de genre, d’autres vont y déceler de l’empowerment, un décalage par rapport aux clichés de genre connus etc.

Mais peut-être parce que c’est également le cas de la société ? Les adolescents n’ont jamais été aussi perdus en termes d’identité que maintenant. On peut bien évidemment critiquer la société libérale qui impose à chacun d’être plus individuel et de se focaliser sur son nombril afin de trouver la petite étiquette qui lui convient. Mais on peut également s’interroger sur toutes ces étiquettes justement, qui sont parfois contradictoires entre ce que la famille nous impose, ce qu’on apprend à l’école, ce qu’on voit à la télévision et ce qu’on peut rencontrer sur les réseaux sociaux. Cela fait un champ de possibilités énormes mais croire qu’un maximum de choix permet justement de trouver une solution plus rapidement est bien évidemment faux (suffit d’aller au supermarché et de voir comment on hésite parfois entre deux marques de paquets de gâteaux pendant quinze minutes). Les adolescents aussi bien les filles que les garçons s’interrogent sur ce qu’ils sont, sur ce qu’on leur impose, sur ce qu’il semble bien d’être et sur ce qu’ils veulent au fond, devenir. Les femmes sont bien évidemment celles qui en souffrent le plus puisqu’elles restent dans la catégorie des « dominées » dans une société encore patriarcale et où elles ont plus de chances de souffrir de violences (à la fois physiques et symboliques).

On ne se dit pas « femme » parce qu’on a un vagin et des seins. On se dit femme par rapport à un ensemble d’éléments inclus dans notre vie sociale. Et parfois justement ces éléments dits féminins ne nous poussent pas à nous sentir femme pour autant. On va tout de même se sentir garçon. Ou encore, ne rien se « sentir » du tout. Ou alors un peu des deux. Bref, les possibilités sont grandes.

Et se permettre de se prendre pour quelqu’un de supérieur parce qu’on est « une grande personne » et de dire que telle saga est sexiste mais que les jeunes ne le réalisent pas car ils n’en n’ont pas conscience, est peu pertinent. Infantiliser des adolescents est extrêmement dommage quand on peut bien vite réaliser qu’ils peuvent effectivement reproduire des stéréotypes de genre mais qu’ils en ont aussi parfaitement conscience et qu’ils sont les premiers à essayer de se trouver leur propre identité et à se battre contre ce qu’ils désapprouvent (car ils sont souvent moins blasés que leurs parents). Les adolescents ont bien plus conscience et ont souvent déjà leur propre avis qui n’est pas forcément celui-ci de papa/maman.

En fait, Harry Potter est une saga qui pourrait se résumer à ça : être un adolescent et réaliser peu à peu à quoi la société ressemble et ce qu’on peut faire pour la changer.

 
Un renforcement des stéréotypes de genre ?

Et quand bien même la saga Harry Potter serait un formidable moyen (volontaire ou non) de comprendre les mécanismes des stéréotypes de genre ancrés dans la société mais aussi comment ils perdurent au sein même de la culture Britannique, il serait dommage de ne pas voir comment JK Rowling parvient à les contrebalancer, à les tourner en dérision et même à les caricaturer par moments afin d’en montrer toute leur absurdité. C’est un moyen d’avoir une grille de lecture alternative à celle que l’on a d’habitude en sortant de nos retranchements et de nos idées préconçues.

En fait, dire que JK Rowling renforce les stéréotypes de genre, est faire une exagération. Non, JK Rowling ne les renforce pas, elle les dépeint de la manière la plus réaliste possible. Elle ne les renforce pas, elle ne les exagère pas. Elle se contente de montrer ce à quoi ressemble le monde réel.

Quand Hermione décide de corriger ses dents avec la magie et qu’Heloise Midgen cherche une potion pour faire disparaître son acné, JK Rowling ne sous-entend nulle part qu’elle accepte l’idée que toutes les filles doivent avoir les dents droites et une belle peau. Non, elle ajoute juste quelques petites anecdotes qui permettent aux adolescents de lire la saga de s’y reconnaître : oui, les filles cherchent des moyens de combattre leurs boutons et les adolescents portent souvent des bagues durant cette période. Voilà tout.

Oui, il y a beaucoup d’hommes dans la saga. Bien plus que les femmes. Mais on peut aussi s’intéresser sur comment tous ces hommes sont dépeints. Ils ont effectivement des places de pouvoir, sont puissants, ont de l’argent, ou une certaine autorité : mais peu d’entre eux attirent la sympathie. Ils sont souvent stupides et incompétents, et leur place à des postes de choix semble bien peu légitime. Oh tiens, ça nous rappellerait pas le monde réel par hasard ?

Effectivement, le trio est composé de deux garçons et d’une fille et le héros est un garçon… ce qui ne nous change guère de ce qu’on voit généralement dans les médias et ce que les industries culturelles produisent. Mais JK Rowling a justement contrebalancé pas mal de clichés à  ce niveau là : soyons honnêtes, Hermione est bien plus utile pour Harry que Ron et c’est grâce à elle qu’Harry a pu rester vivant un bon nombre de fois. Sans elle à ses côtés, Harry serait mort depuis bien longtemps. D’ailleurs, on se doute bien que si elle avait été celle qui se serait barrée dans HP7, l’histoire aurait été bien différente. En plus de ça, l’auteur a fait un choix qui change énormément de ce que l’on peut voir d’habitude dans bon nombre d’œuvres culturelles : jamais Hermione et Harry ne finissent ensemble. Plus que de montrer que l’amitié fille/garçon est possible, elle a construit une des plus belles amitiés fictionnelles qui existent.

En fait, l’universitaire Tigner s’est rendu compte de quelque chose en interrogeant ses étudiants. Oui, Harry attise bien plus la sympathie : il est le héros, c’est un brave type et il est courageux malgré une enfance (très) difficile. Mais quand il s’agit d’inspiration, Hermione est bien plus souvent nommée : elle est studieuse, persévérante et a un caractère bien trempé. Hermione gagne son statut d’héroïne là où Harry l’a immédiatement puisqu’il est né comme un héros. Il est donc bien plus facile de s’identifier à Hermione et de puiser chez elle une certaine inspiration.

C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la thèse de Rodrigues (voir plus bas) où elle y explique que JK Rowling utilise des stéréotypes comme une réflexion sur comment le genre s’est créé à travers les institutions mises en place au sein de la société contemporaine anglaise. Ses personnages, souvent complexes, sont des individus subversifs arrivant à dépasser les constructions sociales et offrent des lectures alternatives aux conceptions préalablement définies du (notamment par le prisme de la culture) genre. En gros, elle nous offre souvent des portraits (aussi bien pour des personnages masculins que féminins) complexes apportant un point de vue honnête sur la vision des adolescents sur la société contemporaine dans laquelle ils vivent mais aussi sur la complexité des rapports de genre.

Tout ça pour dire que JK Rowling a sûrement mieux compris sur ce qui se passait dans la tête des adolescents du début du XXIe siècle que 95% des parents.

Quelques travaux universitaires qui ont été très utiles à ma réflexion :
« Funny Little Witches and Venerable-Looking Wizards : a social construtionist study of the portrayal gender in the Harry Potter series » par Debbie Junes Rodrigues
« Gender roles in Harry Potter : stereotypical or unconventional ? » par Filippa TsaTsa
« Of Witches and Women : a study of the « Harry Potter » in the light of feminism » par Modhurai Gangopadhyay
« From sexist to (sort-of) feminism : representation of gender in the Harry Potter Series » par  Elizabeth E. Heilman et Trevor Donaldson
« Harry Potter through the Focus of Feminist Literary Theory: Examples of (Un)Founded Criticism » par Krunoslav MIKULAN
« Performative Gender and Pop Fiction Females: “Emancipating” Byronic Heroines through a Feminist Education » par Joy Beth Smith
« Conjuring Her Self: Hermione’s Self-Determination in Harry Potter » par  Gwendolyn Limbach
 “Men in Cloaks and High-heeled Boots, Men Wielding Pink Umbrellas: Witchy Masculinities in the Harry Potter Novels” par Annette Wannamaker
« Hermione Granger and the Heritage of Gender » par Elisa T. Dresang
A lire et écouter :

4 Comments

  1. Buffy Mars

    8 octobre 2015 at 10 10 19 101910

    Ce commentaire a été supprimé par l’auteur.

  2. Mathilde

    8 octobre 2015 at 10 10 20 102010

    Je ne suis pas assez souvent sur twitter pour avoir vu que tu avais publié la deuxième partie de ton article, du coup je viens juste de le lire ! (et cette fois-ci, j'ai compris comment laisser un commentaire ! o/)

    Je suis vraiment contente, c 'est toujours aussi intéressant et surtout je suis complètement d'accord avec ton analyse !
    Ce que tu dis sur le fait que JKR parle très bien aux adolescent-e-s me semble se confirmer quand tu vois le nombre de POtterhead (moi comprise) qui racontent qu'ils-elles ont “grandi avec HP”. Elle a cette capacité à donner une très bonne idée de ce que c'est d'être adolescent-e, alors même que ses personnages se retrouvent dans des situations complètement extra-ordinaires qui n'arriveraient à personne. Mais le harcèlement scolaire dont est victime Hermione, c'est quelque chose qu'on a pu ressentir. Je me souviens avoir été particulièrement sensible aux passages, dans les tome 2, 4 et 5, où Harry était vu comme un paria et mis à l'écart… parce que ça faisait très écho à ce que je pouvais vivre à cette époque.
    Pour revenir plus précisément sur le féminisme et le genre dans HP, il me semble que ce que tu dis sur les limites floues du genre dans HP est très important. C'est peut-être aussi pour ça qu'il a été possible pour autant de lecteurs-trices, quelque soit leur genre et leur âge, de s'identifier et de se laisser emporter par les histoires que JKR racontait. On nous disait que les personnages avaient des réactions et des comportements humains, avant d'être “de fille” ou “de garçon”. Alors oui, les filles comme Lavande et Parvati “gloussent” et commèrent, mais les garçons ne sont pas beaucoup mieux (Ernie dans le 2, Seamus dans le 5 répandent des rumeurs sur Harry par exemple, et puis Drago est comme cette fille/ce garçon qui nous a rabaissé à l'école/le collège), et à côté de ça on les verra aussi se battre et résister à la fin.

    J'ai été assez surprise de lire par contre que tant de gens avaient critiqué les stéréotypes de genre, ou le fait qu'Hermione se soit fait belle pour le bal… Sa réplique sur “c'est pas pratique” le lendemain du bal m'a toujours plus marquée que les heures à se préparer la veille… (même si j'étais jalouse de ses sorts et potions pour faire tenir ses cheveux rebelles ^^)

    Et puis il y a eu plusieurs études il me semble sur le fait que lire Hp avait rendu les gens plus tolérants (et globalement je le constate autour de moi). Alors, oui, ça nous a pas fait notre déconstruction féministe et antiraciste à tous, mais ce genre de chose s'apprend dans la durée, quand tu as plus d'outils et avec des discours de plus en plus argumentés, pas nécessairement dans un livre que tu lis quand tu as 7 ans. Mais bon, n'attendons pas d'universitaires qui jugent ces livres comme trop “triviaux” de penser à ça, j'imagine.

    Enfin bref, j'ai moins lu sur le sujet que toi, et mes réflexions sont un peu éparses, mais ce que tu as écrit a fait écho, je suis complètement d'accord avec ton analyse et j'aime bien ta conclusion 🙂 en tout cas, merci beaucoup pour cet article ! 😀

  3. Buffy Mars

    8 octobre 2015 at 10 10 20 102010

    merci beaucoup pour ce commentaire très instructif! je suis complètement d'accord avec toi 🙂

  4. Moi et Harry Potter – Joyeux 20 ans – Histoires vermoulues

    29 octobre 2017 at 10 10 12 101210

    […] l’univers d’Harry Potter (la première sur la société magique en général et la seconde partie sur le sexisme dans l’univers), axé sur l’aspect politique et sociologique. J’adore lire des analyses sérieuses […]

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