Histoire de l'élégance à l'américaine

En réalité, plus le temps passe et plus j’ai une fascination pour l’élégance à l’américaine.  Alors bon hein, je vous entends hausser les sourcils : les ricains, élégants ? Eux qui passent souvent pour des beaufs trop bling bling qui aiment les signes extérieurs de richesse ultra vulgos ? Et bien oui. Oui, oui, oui. L’élégance à l’américaine existe. Le problème, c’est qu’elle a été oubliée. Ou plutôt, elle a disparu, elle s’est éclipsée du paysage, tout simplement parce que la société change, notre consommation aussi ainsi que nos valeurs. Seulement, depuis quelques temps, j’ai le sentiment que cette fascination pour l’élégance version US revient, qu’elle recommence peu à peu à sortir de son trou. Et ce pour une raison très simple : le retour du minimalisme.

Vous n’avez pas pu passer à côté, hein. Les blogs mode minimalistes qui parlent de capsule wardrobe etc. sont de plus en plus populaires (hello me !). A côté de ça, on a eu le droit à un retour en force des 90’s et notamment de la période street wear/ Jil Sanders / Calvin Klein avec des pièces aux coupes ultra épurées. Tout ça s’inscrit dans un contexte précis : la société occidentale va mal, elle ne se sort pas de la crise, elle a besoin d’avoir le sentiment d’acheter moins, plus simple, ce qui est nécessaire (même si c’est loin d’être le cas, parce que Zara qui se la joue minimaliste, c’est juste hypocrite). A côté de ça, on a les années 90 qui commencent à être une période bien éloignée (d’un coup je me sens vieille en écrivant ceci) de nous et évidemment, la mode joue sur la carte du « c’était mieux avant », toujours rassurante…

Mais la mode est un éternel recommencement, et bientôt les 90’s nous passerons au-dessus de la tête et il faudra se trouver un nouveau joujou… et donc de nouvelles inspirations, de nouvelles tendances, etc. Et c’est là qu’apparaît l’élégance typiquement américaine dont l’esthétique me plaît fortement, qui est encore énormément méconnue mais qui, pourtant, mérite qu’on s’y intéresse car son évolution a beaucoup à nous apprendre.

Et je vais vous essayer de vous expliquer pourquoi…

L’apparition du style Ivy League : faire grande impression avec peu

Le style Ivy League prend ses racines dans les années 30 –mais il n’est alors que très peu connu- : après la crise de 29, la société US va mal, et c’est là où certains commencent à devoir faire de grandes économies et des choix, d’où la nécessité d’avoir peu de vêtements mais de bons vêtements.

Tout commence là, dans le Nord Est des Etats-Unis. L’Ivy League, pour ceux qui ne le savent pas, est un nom donné aux huit universités du Nord-Est des States. Elles font partie des plus anciennes et plus prestigieuses écoles des USA. Vous connaissez sans aucun doute quelques noms : Brown, Columbia, Cornell, Princeton, Dartmouth et les deux très réputées Harvard et Yale.

Bref. Dans les années 50, un style se démarque plus que les autres sur ces campus, notamment chez les hommes. En fait, c’est plutôt un hasard idiot, il y avait tout simplement plus d’hommes qui allaient à la fac à cette époque (à peu près que ça même…). C’était un style très inspiré du style anglais, puisque le Nord-Est des Etats-Unis est très proche de l’Angleterre culturellement parlant (ceci explique donc l’influence).  De nos jours, on appelle ce style le « Style Heritage » tant il est old school : c’est un style qui s’inspire fortement de la campagne bourgeoise anglaise, de la chasse, des grandes promenades dans les plaids… Bref, on porte des vestes Barbour, du tweed, des bottes cavalières. J’avais fait un article à ce sujet car j’en apprécie beaucoup l’esthétique : personnellement, je trouve ça difficilement portable au quotidien (beaucoup trop BCBG et retro à mon goût même si j’admire celles qui ont l’élégance de le porter à la perfection) mais j’aimais l’idée de prendre quelques éléments de ce look pour les adapter à un style résolument plus « rafraîchi ».

Et c’est justement tout l’enjeu du style Ivy League qui a réussi à mixer les codes du chic à l’Anglaise que je viens de vous décrire avec un style bien plus estudiantin et pratique pour les cours. Mocassins, pantalons cargo, pull avec un simple blazer par-dessus, chaussures style bateau pour les cours, sweat de sport… l’équilibre est parfaitement trouvé. Le style a très vite du succès et plaît : il permet aux étudiants d’être toujours élégants, aussi bien en allant à la bibliothèque qu’en se retrouvant pour boire un verre ou qu’en sortant de la salle de sport. Parmi les marques populaires, on retrouve alors J. Press et Brooks Brothers, qui sont restées mythiques dans le paysage américain (notamment la seconde).

Le style Ivy League était parfaitement adapté à la vie sur le campus : les étudiants, certes aisés, n’avaient quand même pas forcément les moyens ou la place (dans leur chambre universitaire) d’avoir une énorme quantité de vêtements. Il fallait donc pouvoir jongler entre un style formel et plus informel mais aussi entre la banlieue chic (où on rentrait voir sa famille) et la ville. En gros, il fallait des vêtements utiles, sobres, allant avec tout, pour toutes les occasions, dans de belles matières… la base de la base quand on souhaite être élégant !

Et attention, on ne rigole pas sur les campus avec cet uniforme : de nombreux livres, magazines et publicités n’hésitent pas à dicter les règles à suivre pour bien s’imprégner de l’ambiance vestimentaire des universités de l’Ivy League. Certains tailleurs proposent les basiques incontournables à avoir. Mais surtout, ces individus qui détiennent donc les clés du style n’hésitent pas à dire explicitement que le style Ivy League est un style pour personne classe, élégante. Ce n’est pas être cool ou branché, non, c’est le summum du bon goût, ce qui est intemporel, normalement.

Dans les années 50, de nombreux films sont dédiés aux jeunes de ces campus et à leur style : on peut citer Tea and Sympathy ou encore The Young Philadelphians. Puis, petit à petit, le style décline… pour disparaître.

Pour vous résumer brièvement, donc : il a vu le jour dans les 30’s, a eu un succès phénoménal dans les 50’s puis est lentement parti pour s’éteindre dans les années 70’s.

Comme il est dit ici:

Today, when a man passes you today on Madison Avenue and you notice how “Ivy/preppy/trad/whatever” he looks, he’s probably wearing loafers, flannels, a three-button sportcoat, buttondown oxford, and conservative necktie. You’re far more likely to see a man dressed this way than in the far more anachronistic business ensemble of worsted gray sack suit, white pinned club collar and longwings, and if you did, you’d be more likely to say “how IBM” or “how ‘Mad Men’” than “how Ivy League.”

Mais justement, que s’est-il passé?

  • L’arrivée du style preppy

Années 70, le style Ivy League est quasiment tombé aux oubliettes. C’est vrai que la société a bien changé : les Etats-Unis sont devenus LE symbole de la grande consommation, du tout jetable, de la nouveauté incessante. Ne l’oubliez pas : la mode reflète à quel point la société change. Les années 70 sont l’apogée de la culture de masse et les universitaires ne sont pas des êtres à part. Ils sont des humains qui, eux auss, ont envie de goûter à certains plaisirs de la culture populaire. Les chemises sont remplacées par des tee-shirts (auparavant portés uniquement par les « bad boys »), les pantalons en velours par des jeans et les mocassins par des baskets. Cette nouvelle tendance sur les campus n’est pas anodine : c’est aussi parce que l’accès à l’université s’est considérablement démocratisé et que des gens de classes plus modestes parviennent à avoir accès à l’enseignement supérieur. Forcément, la mixité sociale se fait plus forte et très vite, les gens très riches ne sont plus forcément en majorité à la fac, même dans les meilleures. Très rapidement, le style Ivy League devient « pompeux », il est vu comme un style ringard, comme un style de vieux, beaucoup trop strict pour l’ambiance décontracté de l’époque.

A cela, s’ajoute aussi la présence des femmes qui ne cesse d’augmenter. Ce n’est pas un détail anodin car la consommation des femmes en termes de vêtements est sensiblement différente. Le marketing leur a appris à aimer les couleurs, les motifs, les petits détails ainsi que le plaisir d’avoir une garde-robe bien fournie. C’est un rapport totalement différent au vêtement et qui perdure encore : non, avoir 2 fois plus de chaussures qu’un homme quand on est une femme, ce n’est pas inscrit dans notre code ADN.

Pourtant, est-ce que ce style bourgeois est définitivement mis de côté ? Pas forcément. Disons plutôt qu’il va prendre une autre tournure qui porte un nom : le Preppy. Car ne l’oublions pas, le style Ivy League a longtemps fait rêver et bien des personnes de milieux plus populaires ont caressé l’espoir de pouvoir un jour rentrer dans cette caste très fermé au code vestimentaire très particulier. Avec l’essor du mass market à cette époque (certes, bien risible comparé à celui de maintenant), il devient alors possible de trouver des vêtements similaires à des prix dérisoires… Une véritable aubaine, donc, pour ces jeunes qui n’avaient pas forcément l’argent nécessaire pour le style Ivy League. C’est durant cette même période qu’apparaît le film « Love Story » (très bon film d’ailleurs) réalisé par Erich Segal et qui raconte l’histoire d’un jeune étudiant en école préparatoire (« prep school = preppy ») surnommé… Preppy

Comme l’explique Alison Lurie dans « The Language of Clothes » : « What distinguished the Preppie Look from the country-club styles of the 1950s was the range of its wearers. These casual garments were now being worn not only by adolescents in boarding schools and Ivy League colleges, but by people in their thirties and forties, many of whom would have considered such styles dreary rather than chic a few years earlier. Moreover, the Preppie Look was now visible in places and on occasions that in the 1950s would have demanded more formal clothing. Preppies of both sexes in madras check shirts and chino pants and Shetland sweaters could be seen eating lunch in elegant restaurants, in the offices of large corporations and at evening parties-as well as in class and on the tennis courts.”

Petit à petit les WASP (la classe White Anglo Saxon Protestant si vous préférez) perd de son influence et ne fait plus la mode. Ce ne sont plus les beaux vêtements qui comptent ni même les belles matières. Nous sommes à une époque totalement différente et qui marque profondément la société dans sa consommation en générale. Ce qui compte ce sont les associations : alors qu’avant le Style Ivy League était une promesse de s’intégrer dans un cercle, le Preppy cherche de son côté à se démarquer. Il faut porter de la couleur, des motifs originaux. Sa saison préférée ? L’été, où il peut jouer à fond sur l’originalité. Le Preppy devient coloré : il porte des pantalons cargo roses, bleus et même violets. Le Preppy se voit de loin. Le Preppy fascine. En 1980 d’ailleurs, l’ « Official Preppy Handbook » de Lisa Birnbach se vend comme des petits pains.

C’est là toute l’ambigüité de ce style, à ce point proche du look Ivy League et en même temps incroyablement éloigné. L’élégance est toujours présente, l’imaginaire bourgeois est là, mais les valeurs ont considérablement changé.  Preppy est en fait le Post-Ivy, un Ivy consumériste qui aime avoir ses vêtements pour les cours, ceux pour aller dans les Hamptons, ceux pour faire la fête en boîte à New York. Bref, il aime avoir beaucoup. Influencés par les tendances traditionnels de l’université, il a réussi à détourner le cercle très fermé des Ivy pour des tenues qui détonnent, jugés cools et toujours pointus, pile dans la tendance. Ce n’est plus un style intemporel mais un style qui change à chaque saison (en hiver on porte du moutarde, vert sapin et du bordeaux ; en été on aime le rose, l’orange, le jaune).

A cette même époque, la marque Brooks Brothers décline et ne plaît plus autant (même si elle reviendra peu à peu). D’autres marques connaissent leur succès, un succès qui ne faiblira pas : comme Ralph Lauren. Avec son tweed, ses motifs à carreaux, Ralph Lauren arrive à plaire à une catégorie sociale plutôt élitiste et traditionnelle mais il arrive aussi à plaire aux plus jeunes grâce à des vêtements déclinés dans des gammes de couleur variés et des lignes spécialement conçus pour des vacances dans les Hamptons, pour partir sur la côte Ouest etc. Ses créations s’arrachent et il devient LA référence en termes de style preppy et de « bon goût » à l’américaine.

Depuis, d’autres marques se sont ajoutées à la liste :Tommy Hilfiger, J Crew (pour les femmes, notamment, une marque à la fois très colorée et très « féminine) ainsi que Vineyard Vines, LA marque preppy pour les adolescents qui allie le style casual typiquement ricain avec une touche plus bourgeoise et élégante. Notons aussi le style des personnages de Gossip Girl qui ont le profil TYPIQUE du preppy : un bourgeois assez jeune, souvent lycéen ou à peine rentré à l’université, qui aime consommer, les tendances et se démarquer (cet article en parle très bien).

C’est donc une triste réalité à laquelle il faut faire face : l’Ivy League a laissé la place au Preppy qui consomme bien plus, dans toutes les couleurs, avec un côté nettement plus exubérant.

  • Une perte de vitesse
 

Petit à petit, ces deux styles (Ivy League & Preppy) se voient dépouillés de toute leur signification :

– L’Ivy League est considéré (à tort) comme un style traditionnel (« american trad ») alors que ce n’est pas le cas puisque même en étant élégant, “l’Ivy League cherche à être décontracté, à reprendre les codes conservateurs pour les ajouter à des tenues dynamiques”.

– De son côté, le Preppy souffre de ses propres valeurs. Consumériste, il est sans cesse en mouvement jusqu’à s’épuiser et se vider de sa substance. Les Preppy font place aux Prepster, des hipster ayant décidé d’ajouter des éléments preppy pour un look de néo dandy, ou au mauvais goût le plus total avec la Southern Belle, sorte de pâle copie risible venant souvent de la côte Ouest ou du Sud des Etats Unis et bien loin de l’élégance Nord-Est américaine…

Et pourtant, ces derniers temps, le style Ivy League revient. Lentement, certes, mais il revient. Les couleurs acidulées s’effacent, les imprimés régressifs aussi pour laisser place à un style old school très simple, plus élégant, plus sobre. Simple tendance ou véritable tournant marqué par des envies de minimalisme ? Seul l’avenir nous le dira. Peu importe ce qu’il adviendra, j’appartiens au choix numéro 2.

Quoi qu’il en soit, il me semblait nécessaire de revenir sur ce bref historique pour comprendre toute la subtilité de l’élégance américaine qui existe bel et bien mais qui est réduite au silence par un système qui l’empêche de s’épanouir pleinement. Quand j’ai commencé ce blog, je saisissais difficilement les subtilités entre les deux tant le style Preppy et Ivy League me semblaient proches.

Ils le sont effectivement, mais l’Ivy League a été la source même du Preppy, ce que je ne savais pas. Je l’avais deviné (c’était logique, esthétiquement parlant) mais je n’avais pas réalisé tous les enjeux sociaux ou encore économiques derrière.

Le Style Preppy a réussi à s’implanter dans le paysage culture et modesque de notre époque comme LE style classique et indémodable par excellence, LE style classe et retro incontournable.

Mais c’est faux. Je comprends totalement les enjeux du style preppy, oui, l’importance de ce style bourgeois qui a été réapproprié par des gens plus jeunes, moins riches, et surtout par les femmes (tapez Preppy sur Pinterest et Ivy League pour voir la différence, le premier est représenté par des femmes en majorité, le second par des hommes !). Mais, bien avant cela, il y a eu un style Ivy League qui a été jeté aux oubliettes parce qu’il n’arrangeait personne : trop minimaliste, trop fonctionnel, pas assez intéressant en terme de dépenses, pas assez en phase avec le marketing consumériste imposé…

Et c’est bien dommage.

  1. Anonyme

    8 octobre 2015 at 10 10 02 100210

    Bonsoir,

    Je suis tombée sur ton blog grâce à instagram. J'ai failli passer mon chemin car le terme “normcore” me donne envie de m'étrangler avec mes propres entrailles sans que je ne sache trop pourquoi, mais comme le mode de vie minimaliste m'intéresse je suis quand même venue te lire et je ne regrette pas, car tes articles sont riches et le ton est simple, bref, c'est très agréable à lire. Cet article en particulier m'a beaucoup intéressée et il est bien documenté. Félicitations et surtout, bonne continuation!

  2. Buffy Mars

    8 octobre 2015 at 10 10 03 100310

    haha, ton commentaire m'a beaucoup fait rire! 🙂 merci en tout cas!

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :