La représentation d’un personnage pour jeunes filles : la détective Alice Roy alias Nancy Drew

Je crois (j’en suis sûre même) que la culture populaire est un formidable moyen de pouvoir analyser l’époque à laquelle on vit : ses changements, son évolution, ses interrogations… Il y a peu de temps, une lectrice m’a dit qu’elle appréciait justement ma manière d’aborder la culture populaire sur mon blog. Il est vrai que je l’utilise avant tout comme un outil pour pouvoir ensuite partir sur des sujets que j’apprécie, comme la mode et le féminisme (par exemple avec mes articles sur Buffy Summers & Veronica Mars). Sa remarque m’a fait très plaisir et c’est en la gardant en tête que j’ai décidé de vous parler d’une saga de livres que j’ai beaucoup aimé plus jeune : les Alice Détective.

Il y a quelques mois de cela, j’ai parlé de cette série de livres sur Twitter et vous avez été nombreuses à me dire qu’elle avait, bercé votre enfance et votre pré-adolescence. Je pense donc que pour certaines d’entre vous, cet article sera assez nostalgique tandis que pour les gens qui ne la connaissent pas, et bien… ce sera une belle découverte 😉 (on n’est jamais trop vieux pour découvrir les Alice, JAMAIS).

Mais c’est quoi les “Alice” ?

Alice Détective est une série américaine de livres policiers dont la rédaction a commencé en 1930 mais dont la publication n’a vu le jour en France que dès 1955 dans les Livres de la Bibliothèque Verte (ceux qui publiaient aussi les Les Six compagnons, Michel, le Carré d’As et tous les trucs TROP COOLS). Personnellement, j’ai connu cette saga car ma mère la lisait dès son plus jeune âge. Elle en avait gardé quelques-uns en étant adulte mais c’est lorsque ma grande sœur a été en âge de les lire qu’elle en a racheté. Ma grande sœur n’a pas tellement accroché (elle n’est pas une grande fana de lecture, en fait *ahem*) mais de mon côté, ça a été un coup de foudre total. Ma mère m’en a d’ailleurs énormément acheté et j’ai eu une belle collection dont ma petite sœur a hérité (pour ne jamais les lire, malheureusement, peu fan du personnage *snif*). Je me souviens qu’en 6e, j’avais été ravie d’apprendre que mon CDI était possesseur d’un bon paquet d’Alice et je m’étais jetée dessus comme une petite folle, n’hésitant pas à en réserver près d’une dizaine la veille des vacances pour les dévorer durant cette période… au point que certaines élèves de ma classe avaient commencé à s’y mettre aussi (rah ! que de souvenirs, je me souviens de nos débats enflammés pour savoir quel était LE meilleur bouquin).

Depuis, la série ne fait plus partie de la Bibliothèque Verte mais de la Bibliothèque Rose, ce qui je l’avoue, m’a foutu hors de moi. Pour vous expliquer un peu : la Bibliothèque Verte est une collection qui regroupe les séries policières et d’aventures pour les 6/12 ans tandis que la Bibliothèque Rose regroupe les séries plutôt tournées vers l’humour et l’émotion. Or,les Alice ne sont absolument pas des livres sentimentaux ou drôles : ce sont bien des bouquins qui racontent l’histoire d’une jeune femme détective privée qui mène des enquêtes risquées. Quand on sait que les Carré d’As font toujours partie de la Bibliothèque Verte alors que les personnages sont bien moins intéressants, ce choix est grotesque et repose sur un argument: Alice Roy étant une fille, on a tout simplement décidé de l’enlever de la catégorie aventure pour la foutre dans la case émotion parce qu’évidemment, une fille, c’est sentimental. Vous avez dit sexisme ?

Bref. Mais que raconte les Alice, justement ?

Alice Roy est une jeune américaine blanche (oui, c’est important), blonde, très jolie dont la mère est décédée et qui vit avec son père, James Roy, un grand avocat. Très aisée, elle vit dans un quartier bourgeois à River City et a été élevée par sa gouvernante, Sarah. Alice a d’ailleurs deux amies : ses cousines Bess Taylor et Marion Webb ainsi que Ned Nickerson, qui sera parfois son meilleur ami pour peu à peu devenir son petit copain (là c’est un peu plus flou puisqu’ils se séparent régulièrement). Alice est une détective qui enquête bénévolement : curieuse et téméraire, elle n’hésite pas à aider les autres au point de se construire une petite réputation qui va peu à peu lui permettre de résoudre plus d’un mystère. Car Alice n’hésite pas à mettre son nez n’importe où au point de s’attirer les ennuis. Au volant de son cabriolet bleu (symbole du rêve à l’américaine), Alice Roy parcourt les Etats-Unis et même le monde entier pour résoudre de multiples énigmes. Mais bien sûr, Alice est une jeune fille idéale et parfaite (là aussi, ce détail est important) et elle prévient toujours son père de ce qu’elle compte faire 😉

La saga a connu un succès fulgurant dans le monde entier. L’auteur est Caroline Quine, un pseudonyme qui cache en fait un grand nombre d’écrivains faisant partie de la Stratemeyer Syndicate. Quand j’ai découvert cette information, j’avoue avoir été sur les fesses même si c’est, en réalité, tout à fait logique. Les romans ont été écrits pendant plusieurs décennies (on en compte un peu moins de 90 traduits en français mais en réalité il y en a eu… 172) : il aurait été surprenant qu’une seule personne ait pu en écrire autant. Derrière, se cache notamment deux noms : Mildred Wirt Benson, très connue pour avoir participé à l’écriture de plusieurs sagas et ayant écrit une  trentaine d’Alice et Harriet Adams, qui dirigea elle-même la Stratemeyer Syndicate à la mort de son père; fait étonnant, ce dernier était plutôt un homme très conservateur avec une vision traditionaliste de la femme. Mais, ne pouvant s’empêcher de remarquer l’évolution de la place de la femme dans les 30’s, il décida de créer une jeune femme détective et remodernisa plusieurs titres de la saga (ce que Mildred Benson désapprouva, trouvant que cela faisait perdre une certaine aura à la série de livres).

A cette même époque, d’autres détectives en herbe auront leur propre saga mais n’arriveront jamais à égaler son succès)

(et oui, il y a même eu des comics!) 

Pourtant, le plus surprenant n’est pas là. En effet, la série s’adressant un public jeune, il fallait que celui-ci puisse comprendre les multiples références. C’est ainsi qu’Alice Roy s’appelle en version Américaine… Nancy Drew ! Je vous avoue que la première fois que j’ai appris ça, il y a eu comme un petit « pop » dans mon esprit : moi qui voyais souvent des références à Nancy Drew dans les séries TV et les films sans savoir qui c’était, ça a été un choc de faire le lien.

Ce sont énormément de détails ce genre qui ont été adaptés pour chaque pays. En France, Alice Roy vit à River City et non pas River Heights et son père ne s’appelle pas Carson mais James. D’ailleurs, « Caroline Quine » s’écrit « Keene » ;). En gros, tout était fait pour qu’un enfant lisant les livres arrive à comprendre que cela se passait en Amérique sans que cela lui semble trop lointain pour autant. C’est également le cas pour les titres, très souvent simplifiée en français (« Alice au Canada », « Alice en Ecosse »…)

Si je prends autant de temps pour vous expliquer l’univers d’Alice et comment celui-ci a été créé c’est que, bien entendu, ce n’est pas anodin. D’ailleurs, la série a fait l’objet de thèses, de mémoires et d’articles car elle est devenue absolument culte. La Stratemeyer Syndicate est une société qui écrivait des « livres sur mesure », un concept qui est très répandu aux Etats-Unis. En gros, ils imaginaient un univers, des personnages précis, une cible et construisait leurs livres autour de ça en embauchant plusieurs auteurs pour s’y coller (d’où le fait que la qualité des intrigues soit aussi assez inégale parmi les Alice). La cible des Alice était assez claire : toucher les jeunes filles américaines entre 6 et 12 ans, ce qui a été particulièrement réussi. Depuis, les livres ont été déclinés dans le monde entier mais le public n’a jamais changé et ce en plus de 70 ans ! (Bien évidemment, les plus nostalgiques collectionnent les diverses versions d’Alice et je vous avoue que l’envie me prend parfois de faire de même).

Que la série touche surtout les filles, ce n’est pas bien difficile à expliquer. Là où on offre essentiellement des œuvres avec des héros masculins aux petits garçons, les filles ont appris à cause du manque de représentation de leur genre à se tourner autant vers les filles que les garçons, mais c’est toujours avec plaisir qu’elles aiment rencontrer un personnage féminin atypique et inspirant au gré de leurs lectures… On ne peut le nier, son personnage en soi représente une véritable révolution car dès les années 30 elle incarne une détective qui n’hésite pas à prendre des risques (et qu’en plus, elle aime le bleu ! –et ouais c’est pas un petit détail ça, surtout à l’époque où cela a commencé), qui est célibataire, n’hésite pas à prendre des risques, se balader seule et à vivre mille et une aventure. Cependant, Même si j’aime beaucoup les Alice, je ne nie pas qu’elle reste assez « cadrée » : Alice est blanche (ce qui n’a jamais changé en 80 ans) et aussi, elle est très riche.

Alice Roy est donc bien un personnage féminin issu de la culture populaire particulièrement fort et un symbole de l’émancipation féminine du XXe siècle. Cependant, les couvertures des livres sont tout aussi révélatrices que le contenu mais d’une toute autre manière. On peut bien dire ce que l’on veut (qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture), une jeune fille qui tombe sur la saga Alice avait sans aucun doute été attirée par l’illustration et le titre un peu mystérieux… Les couvertures de livres, surtout quand le livre en question s’inscrit dans une volonté de cibler un public précis (jeune notamment), sont choisies avec soin. Si les illustrations n’ont cessé de changer au fil des décennies, ce n’est pas pour rien : c’est qu’il a fallu moderniser le physique d’Alice pour qu’elle puisse continuer à plaire au fil du temps. Or, pour qu’elle puisse plaire, elle devait donc respecter  les normes de beauté de chaque époque que les petites filles intègrent très jeunes. La saga Le Club de Cinq a elle aussi été très souvent réactualisée au niveau de ses illustrations mais il n’y a jamais eu un tel travail au niveau des physiques des personnages qu’il y a eu pour Alice. Alice pouvait très bien être une détective partant à l’aventure, elle restait cependant un personnage féminin destiné à être lu par des femmes et c’est pour ça que, malheureusement, elle devait être aussi jolie que téméraire

.

Un personnage encore et toujours blanc, même après 80 ans 

Je ne rentrerai pas dans le débat de la pertinence de changer la couleur de peau ou non d’un personnage de la culture populaire qui existe depuis plus de 50 ans (du moins.. pas dès le début mehehe) pour me tourner plutôt vers sa représentation dans les pays du monde entier. Les Alice ont été essentiellement publiés dans les pays occidentaux mais aussi dans quelques autres pays. Or, Alice y a toujours été représentée comme blanche. On peut très bien argumenter en expliquant pourquoi Alice était nécessairement blanche aux States, en Suède ou en France puisque la population y a été majoritairement blanche et qu’on a cherché à toucher une majorité de jeunes filles. Effectivement, c’est un critère qui se tient et qui s’explique (même si on peut contrer en disant qu’à force de désirer toucher la majorité on occulte au final, pas mal de monde).

On peut aussi tout simplement rappeler qu’Alice est Américaine et que, comme pas mal, d’américains, elle est donc blanche. Oui… et non. Comme dit ci-dessus, en fonction des époques ou des pays, le physique d’Alice change. Les illustrations créées pour la représenter cherchent donc plus à toucher un public qu’à représenter une réalité ou une Alice “bien américaine”. Par exemple, en Malaisie, son physique a été énormément modifié pour qu’elle ressemble physiquement à une Malaisienne afin que les petites filles s’identifient mieux. Or, c’est l’un des rares cas où le physique occidental très cliché d’Alice a été changé pour coller « au physique du pays » en question.

En Turquie par exemple, elle est restée la blonde aux yeux bleus que nous connaissons aussi.

Pourquoi ? Tout simplement parce que…

c’est plus vendeur. Malheureusement, un personnage blanc attire plus qu’un personnage non-blanc car il représente une norme dominante de la société (un peu comme ce que j’ai dit plus haut pour les hommes surreprésentés) qui s’est imposé comme LE critère beauté universel (ce qui est dramatique, oui). Mais pas seulement : c’est aussi parce qu’Alice représente le rêve américain et que l’american dream  comme nous le connaissons est, dans l’imaginaire collectif, représenté par des blancs. Alice Roy vit dans une banlieue huppée avec une gouvernante et un père avocat qui gagne très bien sa vie.

Elle conduit un cabriolet et voyage très régulièrement sans que cela ne pose problème. En fait, Alice est super riche. D’un point de vue sociologique, Alice avait donc énormément de chances d’être blanche tant sa vie semble être celle d’une jeune femme privilégiée. D’ailleurs, tous les personnages de la saga ont toujours été… blancs. Un autre élément qui expliquerait pourquoi Alice reste encore et toujours blanche quand elle est illustrée en France est le fait qu’elle fasse partie des livres de la Bibliothèque Rose. Comme je l’ai dit plus haut, les livres de la Bibliothèque Rose et Verte sont des classiques de la culture française, où on retrouve Fantomettele Club des Cinq etc.

Ce sont des personnages devenus cultes que les jeunes parents n’hésitent pas à faire découvrir à leurs enfants. D’ailleurs, les parents qui les ont lus plus jeunes sont les premiers à acheter ces livres-là. Ils sont souvent plutôt aisés puisque 1) ils ont eu la chance d’avoir des livres chez eux (et NON, ce n’est pas le cas de tout le monde) et 2) il leur était possible d’en acheter régulièrement car ces livres sont des sagas et qu’il faut donc pouvoir suivre le rythme de publication (pour vous dire, ma mère lisait les Alice car sa mère travaillait pour une libraire qui les lui donnait gratuitement… donc ma mère a eu beaucoup de chances de pouvoir en posséder). C’est donc avec beaucoup d’affection qu’ils les offrent à leurs enfants pour que ces derniers retrouvent ce qu’eux-mêmes ont ressenti en les lisant : il faut donc changer au minimum le physique des personnages ou encore les titres afin que ces derniers soient bien rassurés (et oui, et oui).

Ajoutons à ça que les Alice existent depuis les années 50 (en France) et que si certaines familles continuent de les lire sur plusieurs générations c’est parce que cela est devenu une tradition implicite. Or, les traditions, on évite de trop les changer, sinon, on a tendance à perturber les individus, hélas. Enfin, milieu traditionnel + enfance aisée est très souvent égale à CSP+ (classe socio-professionnelle supérieure) qui est encore, malheureusement, composé majoritairement de blancs en France. Donc, la Bibliothèque Verte et Rose s’adaptent à son public qui est essentiellement blanc et créé des personnages qui sont susceptibles de les attirer (la couleur de peau jouant un rôle notable dedans).

Or, comme je l’ai expliqué ci-dessus, les femmes arrivent à s’identifier à des hommes dans les produits culturels car ils sont partout mais les hommes ont beaucoup plus de mal car ils n’ont jamais eu besoin d’entrer dans cette démarche. Pour les blancs, c’est malheureusement pareil : les non-blancs ont appris à s’identifier à des blancs qui représentent 90% des personnages dans les séries et films mais les blancs n’ont jamais eu à faire cet effort puisqu’ils ont toujours vu des gens qui étaient physiquement comme eux. Il n’y a donc que peu d’intérêt pour les éditeurs d’imaginer une Alice Roy non-blanche. Mais je reste sur mes positions, une Alice Roy noire, moi, je trouverai ça assez intéressant. Tout comme un James Blond noir.. (coucou Idris Elba)

Le physique d’Alice

Maintenant, passons au physique de manière générale. Pour que ce que je raconte soit assez édifiant, j’ai même mis les couvertures d’un même livre côte à côte : seule l’époque change ;). Dans les premiers Alice, très peu d’attention était portée au personnage, c’était plutôt une silhouette qui était dessinée. Certes, on voyait déjà qu’Alice était blonde et blanche et assez jolie mais la plupart des couvertures ne se focalisait pas tant que ça sur son visage. C’est avec le temps qu’il y a eu de plus en plus de couvertures montrant de manière détaillée son visage : elle a commencé à avoir de beaux yeux de biche d’un bleu envoûtant, un nez fin, des pommettes hautes et une belle bouche foncée impeccablement dessinée.

Oui, Alice Roy ressemblait à une Barbie .

D’ailleurs, aux Etats-Unis de 1930 à 1959, Alice a été blonde platine, la couleur de cheveux tendance de ces années là (cependant, la couleur n’était pas aussi pâle sur les couvertures, puisque cela avait tendance à mal ressortir). Peu après, sa couleur devient plus cuivrée, pour finir par recommencer à s’éclaircir au fil du temps.

En France, ses cheveux se sont toujours éclaircis avec le temps, partant d’un blond cuivré au début (pour copier les américain) pour être dans les années 90 et au début des années 2000, Alice très blonde. Cependant, si une chose n’a pas changé, ce sont ses traits : Alice, qui a toujours eu entre 16 et 18 ans a fait pendant très longtemps, bien plus vieille que son âge. Sur les premières couvertures, Alice fait incroyablement mature et très sage. Par la suite, même si elle reste physiquement plus âgée, son physique va se transformer pour celui d’une jeune femme plus sensuelle avec un véritable physique de mannequin.

Dans les années 70, le visage d’Alice est fortement inspirée de celui de Farah Fawcett, célébrité phare de l’époque. C’est un choix surprenant puisqu’Alice Roy était sensée représentée LE personnage pour les jeunes filles. Or, on décide
de lui accoler les traits d’une star qui est un véritable sex symbol pour les ados à ce moment-là. Coïncidence ? Absolument pas. Comme dit plus haut, le physique d’Alice Roy se conformait aux normes esthétiques de chaque génération. De plus, le fait que les jeunes filles soient glamourisées (voire hypersexualisées) et aient envie de ressembler à des filles plus âgées qu’elle n’est pas nouveau.

On parle de marketing aspirationnel, c’est-à-dire que ce qui va attirer les jeunes ne sont pas les gens de leur âge mais les gens plus âgés qu’eux afin de les faire rêver et de leur miroiter une vie qu’il pourrait un jour avoir. Les Alice étaient lus par des filles de 8/12 ans qui n’avaient absolument pas envie de lire les aventures d’une fille de 8/12 ans mais plutôt celles d’une jeune fille de 16/18 ans autonome, avec sa propre voiture et capable de prendre des risques… c’était bien plus rêveur ! Et pour leur donner le sentiment de lire « des livres de grande », il fallait qu’Alice ressemble à ça sur les couvertures, meh.

Dans les années 90/2000, Alice change encore mais cette fois-ci pour un physique beaucoup plus… froid. Alice n’est plus légèrement hâlée, avec des cheveux un peu relevés : au contraire, elle adopte une coiffure très stricte, une coupe droite et un teint très pâle. C’est une beauté un peu nordique et c’est celle que j’ai personnellement connu (et que je préfère –sûrement parce qu’elle a accompagné mon enfance-). Alice y fait bien plus que ses 16/18 ans, on lui donne bien entre 20 et 25 ans, ce qui rend son physique complètement irréaliste (un peu comme les acteurs dans les Frères Scott ou dans Pretty Little Liars qui jouent des gosses de 16 ans alors qu’ils en ont déjà 26 ans… et non, les rouages du marketing aspirationnel ne changent pas !) Même si c’est ma préférée j’avoue qu’Alice y fait tellement femme et adulte que c’est un peu perturbant.

D’ailleurs… vous ne lui trouvez pas une ressemblance avec Buffy Summers ? 😉  (je suis vraiment la seule?? bon. okay)

Durant la fin des années 2000, son physique va une fois de plus changer et prendre un revirement surprenant. C’est comme un énorme retour en arrière : le visage si fin et quasiment creux des dernières années est changé pour un visage plus rond et poupin. A côté de ça, Alice a les cheveux longs et plus en bataille : sa coiffure BCBG est définitivement abandonnée pour une coupe qui la rend plus aventurière, plus rebelle. Ce choix est intéressant et marque une fracture dans la manière dont Alice est représentée : elle qui était un mélange parfait entre l’élégance (notamment grâce à son milieu social) et le courage, il a été décidé d’accentuer le trait sur le deuxième élément. Néanmoins, je ne suis pas spécialement fan de cette Alice là qui est à mon sens, très maquillée. Là où les Alice précédentes l’étaient mais avec toujours beaucoup de discrétion, celle-ci l’est bien plus. A la fois, c’est une bonne idée car elle se maquille comme les ados le font souvent (beaucoup d’eye-liner et de crayon noir) mais en même temps, j’appréciais beaucoup la fraîcheur et le naturel qui se dégageait du visage d’Alice. L’autre raison de son style plus enfantin est le fait qu’Alice fait partie des livres de la Bibliothèque rose maintenant, et un le style sérieux d’auparavant n’est plus conforme à l’esprit de la collection.

Enfin, il est aussi important de parler du corps d’Alice. Comme dit précédemment, les premières illustrations de la série étaient plus des silhouettes, c’est avec le temps qu’on s’est concentré sur les détails de son physique. Alice  est toujours restée particulièrement svelte et mince mais elle a connu une période d’extrême minceur dans les années 90/2000 qui est assez intéressante puisque cette silhouette remplie bien le cliché de la Alice sophistiquée à laquelle on la rattache (puisqu’on attribue souvent dans nos sociétés occidentales la minceur à la richesse, pour des raisons qui peuvent être très vraies à cause d’une situation économique favorable qui permettrait aux gens riches d’avoir accès à une nourriture saine et à des activités sportives mais aussi à tort, où le pauvre est forcément gros car il serait paresseux *ben voyon
s*). La « nouvelle » Alice l’est aussi mais s’est légèrement remplumée (ce qui est un poil plus rassurant).

Les vêtements d’Alice (entre autres)

Les livres n’ayant été édités que dans les années 50 en France, nous n’avons pas connu les illustrations américaines puisque se sont des français qui ont dessiné la Alice que nous connaissons. Néanmoins, il est intéressant de se pencher brièvement sur ce à quoi Alice ressemblait. Dans les années 30, Alice Roy y était assez élégante : elle portait des jupes longues et des tenues de la mode de l’époque (ceci est déjà un point important:Alice a toujours été “tendance”).

On la voit très souvent en pleine action (un style que les dessinateurs français n’adopteront pas dès le début) malgré ses toilettes souvent peu pratiques. Est-ce trop tôt pour montrer une Alice Roy en pantalon ? Peut-être. Ou était-ce un choix pour montrer qu’Alice était capable de mener des enquêtes malgré ses accoutrements justement peu avantageux? Peut-être aussi. En tout cas, le style d’Alice ne changera pas tellement jusque dans les années 60 : elle gardera la même silhouette. Au final, Alice ne change plus tellement et la maison d’édition continuera dans les années 70 à présenter une Alice résolument retro. Là où les français ont toujours essayé de moderniser Alice, les américains ont préféré conserver l’image d’une héroïne d’un ancien temps un peu baby-doll aux accents nostalgiques. Pourquoi? Tout simplement parce que la stratégie marketing pour vendre les Alice aux Etats-Unis est différente de la nôtre. Aux Etats Unis, on essaie de faire d’Alice une icône, un personnage culte : plus qu’un physique, il faut aussi lui accoler des attributs, un univers… Et il a été décidé qu’Alice serait la représentante parfaite de petite américaine baby doll durant les Trente Glorieuses. Cette techniques marchera un bon moment puisque des années 50 jusque dans les années 70, Alice ne changera pas tellement physiquement, ce qui n’est pas rien !
Cependant, comme vous le savez, quand un produit marche aux Etats-Unis (et pas que, mais ils sont les plus forts à ce niveau), on n’hésite surtout pas à le dupliquer sur tout un tas d’autres supports.  A cette même époque, Alice est adaptée en série télé pendant 3 saisons dans un show appelé « The Hardy Boys/Nancy Drew Mysteries » (parce que bon hein, on veut bien faire une série sur elle mais faut pas déconner et faut quand même y ajouter des mecs hého). Alice Roy y est incarnée par une actrice plus âgée avec un look des années 70 particulièrement sobres et chic mais bien conforme à son époque, ce qui détonne quand on la compare aux livres. Cependant, détail important, Alice reste toujours assez… sage. C’est un point non négligeable : Alice fait toujours très lisse et est bien dans les normes. Hors de question d’avoir une Alice qui détonnerait. Alice doit sembler bien élevée, intelligente tout en étant particulièrement jolie.

Cependant, dans les années 80, la maison d’édition essaie de lancer une deuxième collection (en VO « Nancy Drew Files » et en français « Les enquêtes de Nancy Drew ») à côté avec des couvertures plus… modernes avec de véritables modèles prises comme illustrations. Les personnages semblent plutôt âgés, Alice y est une jolie blonde pimpante au style dans l’ère du temps qui colle bien à son époque… tout ça pour essayer d’attirer un public plus vieux (adolescent, de préférence). Et comment fait-on pour montrer que cette série s’adresse plus aux jeunes femmes qu’aux petites ados ? On place des hommes sur les couvertures. Alors bien sûr, ils sont toujours en arrière plan, histoire de bien rappeler qu’Alice est le personnage principal. Mais n’empêche… ils sont là. Montrer Alice en compagnie d’hommes c’est mettre en avant que ses rapports avec le genre masculin ont évolué : en tant que jeune femme, Alice pense aux hommes désormais et ils font partie intégrante de sa vie (ben oui, c’est bien connu, la vie d’une femme tourne forcément autour des hommes, vous ne le saviez pas ?) (Attention : c’est -SUPER MEGA – kitsch)

 

Mais cette collection ne suscitera jamais autant d’intérêt (on se demande bien pourquoi!) que celle de base et la maison d’édition décide de se focaliser sur la « série classique » des Alice. Dans les années 90, Alice Roy est représentée d’une manière un peu plus sage : ses cheveux sont plus coiffés d’une façon élégante et moins « in », et elle porte des vêtements également plus chic.

A côté de ça, un second TV show fait son apparition en 1996 mais qui ne plaira guère. Alice est trop loin de son physique « traditionnel » et devient brune ( !!!) mais surtout, tous les personnage sont incroyablement caricaturaux. La série s’arrête rapidement. Cette Alice ne plaît pas. Les gens veulent la « véritable » Alice, celle qui s’est imposée avec le temps : la jolie blonde impeccable toujours tirée à quatre épingles. Surtout que la série cherche à lui donner un style un peu rock, là où Alice a toujours été très preppy. Bref, ça passe pas.

Fin des années 90 / Début des années 2000, c’est le festival du grand n’importe quoi. On essaye de redonner une seconde vie à la saga Alice en l’adaptant en un espèce de roman-photo sensé plaire aux ados et où Alice ne semble plus tellement mener d’enquêtes et surtout, o ù elle découvre la fac (mais WTF?). Alice y est représentée comme l’américaine clichée : sourire parfait, bien blonde (les codes n’ont toujours pas changé)

A côté de ça, Alice est adaptée au cinéma. D’abord, dans un film de Disney puis dans un (très mauvais) film où elle est incarnée par Emma Roberts. Le personnage semble avoir gardé l’ambiance retro des années 60 sans avoir cependant réussi à en capturer le charme…

En résumé, les Américains sont un peu partis dans tous les sens quand il s’agissait d’Alice, hormis une courte période (bon, okay, de 20 ans, mais sur 80 ans, ça fait qu’1/4) où le personnage a été extrêmement retro. Depuis, ils ont un peu tout tenté, sans vraiment avoir de ligne directrice. D’unecollection à l’autre, Alice a été énormément différente. En France aussi, on les a un peu copiés, mais pas tellement. On a préféré faire évoluer Alice au fil du temps, plutôt que de la laisser d’un côté hyper old school pour la métamorphoser dans une autre gamme de livres (ce qui est carrément incohérent et une énorme rupture dans l’univers des livres). Je clos cette partie-là avec quelques illustrations que j’aime beaucoup. Les premières sont celles des années 90 où la représentation d’Alice était fortement inspirée des films pour ados façon Clueless et des séries comme Beverly Hills. Hyper blonde, athlétique, sensuelle, Alice ne fait clairement pas 18 ans. Les autres, sont de plus anciennes, datant des années 50. Je les apprécie car elles font partie de la période où les éditeurs ne faisaient pas tout et n’importe avec son personnage.

  • En France

Dans un premier temps (vers 1955), Alice portaitla même tenue (afin de permettre aux jeunes filles de l’identifier rapidement) : une jupe arrivant à mi-mollet avec un pull à rayures. C’était une tenue très sage, très « respectable » pour l’époque et en même temps assez féminine.

Au fil du temps, Alice a commencé à changer et a porté d’autres vêtements : on a commencé à la montrer en action, à faire du canoë, de l’équitation etc. Bref, on est passé d’ « Alice la jeune femme (aventurière) » à « Alice (la jeune femme)aventurière ». Il fallait donc lui trouver des vêtements adaptés afin d’être le plus réaliste possible. C’est Albert Chazelle qui a créé ce premier physique d’Alice, qu’il a ensuite transformé dès les années 60 en lui faisant porter un tailleur bleu pâle avec des gants… pour rapidement laisser de côté cet accoutrement afin de changer ses tenues à chaque fois.

Dès 62, Chazelle fait porter à Alice des bandeaux qui ne la quitteront plus. Par la suite, les illustrateurs continueront de lui en faire porter même s’ils changeront petit à petit. Ils seront très larges jusque dans les années 70/80 (comme la tendance de l’époque) et deviendront très fins dans les années 90, quand Alice est dessinée de manière plus BCBG.

A la fin des années 2000, Alice porte plutôt des foulards qu’elle noue en bandeau, pour un côté plus « girly » et fantaisiste et revient aux serre-têtes très retro. Dans les années 70, elle porte des jeans taille haute pattes d’éléphant et toujours la même coiffure… qui restera pendant longtemps, ce modèle ayant visiblement pas mal de succès.

 Durant une courte période pendant les années 80, les français essaient de faire comme les américains et proposent une « Alice réelle », représentée par une mannequin pour la saga « Les enquêtes de Nancy Drew ». Alice y fait bien plus que son jeune âge, c’est une véritable jeune femme active. En France, le côté très kitsch façon « vieille série policière du dimanche après-midi » détonne trop et fonctionne encore moins qu’aux US: l’idée est rapidement abandonnée. D’ailleurs, Alice ne s’appelle pas Alice Roy mais c’est son nom original (Nancy Drew, donc) qui sera gardé pour marquer le contraste entre les livres pour enfants et cette saga qui se veut plus mature. (ce sera l’une des rares collections où la France et les Etats Unis proposeront une Alice aussi proche, ci-dessus : à gauche la version US, à droite la version FR pour le même livre)
 Dans les années 90 jusqu’au tout début des années 2000, son style est incroyablement minimaliste et surtout très adulte. Elle porte des vêtements cintrés, impeccablement bien coupés, des tailleurs, des blazers… Alice représente le contraste du genre féminin : devoir désormais être moderne ( = courageuse, aventurière) tout en devant être attirante ( = bien habillée, très élégante).

Et pourtant, malgré cette allure très stricte, ce sera aussi la période où Alice portera également le plus de tenues faites pour partir à l’aventure. Alice sera souvent représentée en action, avec un jean, un gros blouson.

D’ailleurs, voici le premier Alice que j’ai lu :

Après 2005, l’illustratrice change et cette dernière imagine des silhouettes plus enfantines : Alice fait plus son jeune âge et ressemble à une jeune fille de 16 ans. Elle ressemble à une Lolita et porte des vêtements baby doll mais modernisés afin de lui donner un look retro. Il est amusant de voir que le choix fait ressemble à celui des américains jusque dans les années 70. On revient « aux sources » d’Alice. Bien évidemment,non  pas en représentant une Alice des années 30 (ce qui serait beaucoup trop vieillot et éloigné de nous, surtout pour les enfants) mais plutôt une Alice des Trente Glorieuses, qui semble venir tout droit d’une autre époque.

Ce changement fait là encore suite au déplacement des Alice de la Bibliothèque Verte à la Bibliothèque Rose (grrrr…). Alice ne pouvait plus y être représentée trop adulte ou jeune femme. Elle devait plutôt faire jeune fille et paraître « coquette ». Petit détail pas si inutile que ça mais il est étonnant de voir que même si Alice Roy raffolait du bleu, elle n’a que très peu souvent porté cette couleur sur les couvertures. On l’a plus souvent vu porter du rouge, par exemple.

  • La nouvelle “Nancy Drew”

En 1998, les livres Alice s’arrêtent après plus de 172 titres (dans la version originale). Mais, une nouvelle série est imaginée en 2004 et ce jusqu’en 2009 qui portera le nom de « Nancy Drew, détective ». Absolument aucun nom n’est francisé, une grande première pour la série de livres et qui souligne un certain tournant : désormais, les petites filles sont visiblement plus attirées par une héroïne au nom bien américain que pour un légèrement plus français comme l’était « Alice Roy ».

Fait surprenant, Alice/Nancy a bien grandement sur les illustrations : comparés aux Alice détective qui continuent de sortir au même moment où Alice est une jolie lolita, celle-ci a un regard plus dur et affirmé. Elle fait beaucoup plus aventurière avec des cheveux très décoiffés, moins blonds et des tenues plus confortables et sobres voire même sportives.

Malheureusement, cette série là ne connaitra que peu de succès en France et se stoppera après 13 titres. Néanmoins, on peut saluer le désir de moderniser Alice Roy afin de la détacher de son image féminine traditionnelle. Pendant près de 50 ans, les français s’étaient contentés de la faire ressembler aux figures féminines classiques de son époque sans tenter de révolutionner son image. Ici, il y a eu une vraie prise de risque qui s’explique aussi par le contenu si particulier de cette collection-là.

En effet, sa meilleure amie Bess qui était une jolie jeune fille gourmande et coquette est toujours accro à la mode mais désormais, elle est très douée en bricolage (et oui, les deux sont possibles) ! De son côté, son autre meilleure amie Marion n’est plus qu’une grande sportive qui n’hésite pas à braver les dangers pour aider Alice. Maintenant, Marion est une geek incroyablement douée pour utiliser Internet et qui déteste qu’on l’appelle Marion, préférant se faire surnommer « George », un prénom masculin. Dans les versions précédentes, Marion se faisait déjà surnommer George (son prénom américain de base étant Georgia) mais dans cette nouvelle version, il est explicitement dit que Marion hait son prénom « de base » alors qu’avant, cela n’était que vaguement expliqué.

Serait-ce l’apparition d’un personnage transgenre dans les livres Alice ? On dirait bien que oui, et c’est absolument génial ! Ce qui est dommage et d’avoir voulu séparer ces livres là des Alice plus classiques en gardant le nom original de Nancy Drew afin de bien souligner la différence entre cette nouvelle série et l’ancienne, publiée dans la très traditionnelle Bibliothèque Verte (puis Rose).

  • Et aux Etats-Unis… ?

Une collection très médiocre a fait son apparition, avec une Alice très réaliste représentée par une modèle. Là où en France on cherche de plus en plus à faire d’Alice un personnage de dessin animé (comme vous avez pu le voir avec les deux illustrations du personnage depuis les années 2000), aux Etats-Unis, on cherche plutôt à faire d’Alice un véritable modèle pour les petites filles (on parle de marketing aspirationnel). De ce que j’en ai entendu, cela ne marche pas. En attendant, c’est peu étonnant : il suffit de regarder les couvertures pour avoir l’impression de tomber sur une reproduction bon marché de la véritable Alice. On se dirait dans une série Disney.Ahem

Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est qu’en 80 ans, Alice Roy en aura vu de toutes les couleurs… ou plutôt, de tous les coups de crayons 😉

Page Wikipedia très complète sur la série Alice

Site incroyablement riche en contenu portant sur la série Alice et toutes les autres séries écrites par “Caroline Quine” 😉

 

Et pour aller plus loin..

Si certains n’avaient pas fait le rapprochement entre Veronica Mars et Alice Roy (seriously guys ??) je vous conseille cet excellent article qui revient sur l’Histoire des femmes détectives dans la culture populaire. L’article explique d’ailleurs comment Veronica Mars a été un véritable tournant et a réussi à détrôner Alice Roy en laissant de côté l’aspect trop lisse d’Alice pour créer un personnage sarcastique devant réussir à surmonter des problématiques plus sombres et tabous très proches du féminisme. D’ailleurs, Stephen King décrira Veronica Mars comme « un mélange entre Nancy Drew(ndlr Alice Roy, donc) et Philip Marlowe » : Alice Roy, pour sa blondeur, son intelligence, et évidemment le fait d’être détective privé et Philip Marlowe (un personnage de fiction des années 30 également détective) cynique et bagarreur. Il n’est bien évidemment pas question de dire que Veronica Mars aurait un côté masculin et féminin. Non, l’idée est de souligner le fait qu’une femme peut elle aussi posséder des qualités dîtes masculines et non pas parce qu’elle aurait un masculin mais parce que ces qualités ne sont en réalité pas spécifiquement masculines, tout simplement.
Enfin, je vous laisse lire cet article universitaire « Buffy Meets the Academy: Essays on the Episodes and Scripts as Texts » (en anglais malheureusement) qui explique les différences et ressemblances entre Buffy Summers et Alice Roy/Nancy Drew en tant que personnages féministes. On peut d’ailleurs en ressortir quelques éléments intéressants :

– Ces deux personnages se présentent comme des femmes accomplies, courageuses et aventurières, prêtes à se mettre en danger pour aider les autres. Elles essaient de s’imposer dans un monde dominé par les hommes et y parviennent grâce à leur assurance et à leur personnalité.

– Cependant, Alice Roy a été imaginée comme un personnage absolument… parfait. Elle est belle, riche, populaire, elle a des amis, est jeune mais parvient très bien à discuter avec les adultes, elle a un petit ami, elle est douée dans à peu près tous les sports, c’est une excellente élève et elle est très proche de son père. En fait, Alice Roy est LE personnage féminin idéal qui sait à la fois être féminine quand il le faut mais aussi s’accaparer toutes les qualités masculines possibles. Cela en fait sa force, elle montre que rien n’est impossible pour une femme, qu’elle aussi peut tout faire peu importe son genre. Cependant, ce personnage manque d’une profondeur psychologique (peut-être parce que beaucoup d’auteurs ont écrit à son sujet sur 80 a,,ées) : elle n’est absolument pas réaliste. Elle peut faire rêver les jeunes filles et être un excellent modèle mais elle est trop lisse, on ne peut pas lui arriver à sa cheville. Alice Roy est ce qu’on demande à une femme d’être : être parfaite.

– Or, dans Buffy contre les vampires, Buffy Summers n’est pas une « Mary Sue » (un personnage parfait à tout point de vue). Elle est une adolescente paumée, torturée, qui a énormément de mal à concilier sa vie de tueuse de vampires et sa vie de lycéenne. Elle a beaucoup de défauts, elle a du mal à s’exprimer, ses relations amoureuses et familiales sont hyper compliquées… Bref, c’est une héroïne incroyablement humaine et sensible avec beaucoup de faiblesses. Cette fragilité mêlée à sa force inouïe en font un personnage incroyablement riche, réaliste et intéressant qui montre la difficulté d’être une adolescente et d’être une jeune femme. Des problèmes graves y sont abordés en même temps que les problèmes qu’elle doit résoudre pour sauver l’humanité. Bref, tout cela est très compliqué pour Buffy qui est en pleine quête de son identité.

C’est sûrement la différence la plus importante entre ces deux personnages. Buffy est une héroïne résolument moderne et pas simplement par la manière dont elle est représentée comme cela a été le cas pour les illustrations d’Alice au fil du temps. Buffy, elle, a été créée par Joss Whedon, un artiste résolument féministe qui avait compris tous les problèmes et les enjeux qui entouraient le genre féminin. De son côté, la Stratemeyer Company a créée une jeune femme détective mais en la confinant dans un rôle très traditionnel : celui d’un personnage lisse, sans défaut, toujours bienveillante et gentille. Jamais Alice ne s’interroge sur sa condition de femme. Jamais Alice ne s’interroge sur son identité (ce n’est que dans la plus récente collection qu’on a affaire à une de ses meilleures amies qui est explicitement transgenre, avant, elle était juste « garçon manqué »). Or, dans Buffy, tout l’intérêt est de voir Buffy et ses amis construire leur identité.

Un grand bravo à ceux qui auront lu jusqu’au bout et à très vite 😉

7 Comments

  1. Marion

    8 octobre 2015 at 9 09 58 105810

    Hey !
    Je ne suis absolument pas étonnée que tu sois fan d'ALice, c'est plutôt l'inverse qui m'aurait surprise haha ! J'ai adoré l'article et j'ai appris plusieurs choses, par exemple que Caroline Quine n'était qu'un surnom… (petite déception, je l'avoue)
    Par contre, par rapport au Club des Cinq, ils font partis de la Bibliothèque Rose et pas de la Verte. Tous ceux que j'ai en tous cas, et même ceux que mon père avait. Et tu peux t'en douter, c'est pas de la même génération !
    Voilà, voilà, bonne continuation et bravo !

  2. Amelie

    8 octobre 2015 at 9 09 58 105810

    Wah! C'était vraiment fascinant! Un excellent article, très complet, très bien écrit où j'ai beaucoup appris!! C'était un plaisir!!

    PS: Sur toutes les images de Veronica Mars, elle porte un top rayé, un peu comme la première Alice Roy française 😉

    @Antibiox (twitter)

  3. Herminette

    8 octobre 2015 at 9 09 58 105810

    C'est passionnant ! Merci beaucoup pour ton article très détaillé sur une saga qui a bercé mon enfance… Tu m'as fait réaliser tous les enjeux féministes et socio-culturels qui sous-tendent la confection et le marketing de cette série, à premier abord innocente. J'adorerais lire un article sur Fantômette, si tu ne l'as pas déjà fait! Encore bravo 🙂

  4. Anne Haunyme

    15 avril 2016 at 17 05 02 04024

    Bonjour, petite précision, les Alice n'ont pas migré vers la Bibliothèque Rose, mais vers les Classiques de La Rose, une troisième collection créée exprès pour rééditer à la fois les classiques de la verte et de la rose.
    En France, il ne s'agit pas des “enquêtes de Nancy Drew” en Bibliothèque Verte, mais des “Enquêtes de Nancy Drive” (encore un changement de nom !).

  5. Julien Selignac

    27 juillet 2016 at 14 02 42 07427

    j'adorais Alice détective quand j'étais gosse! j'ai toujours une préférence pour les plus vieilles illustrations (je lisais les livres de ma mère)
    quel boulot! respect pour ça (et oui, le film avec emma roberts a détruit mon enfance^^)

  6. lulu

    9 février 2017 at 0 12 21 02212

    Bravo pour cet article très étoffé… et passionnant !

  7. Sabrina l’apprentie sorcière : naissance et évolution d’un personnage culte – Buffy Mars

    5 septembre 2017 at 10 10 32 09329

    […] du personnage Andy Hardy (à ne pas confondre avec les Hardy Boys dont j’avais parlé dans l’article sur Alice), le héros Archibald (Archie) Andrews est tout d’abord accompagné de Betty Cooper (la […]

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